Le satiriste et nouvelliste américain Ambrose Bierce (1842-1914), auteur de textes grinçants d’une exceptionnelle force comique, a dit : « Ah ! la femme. Puissions-nous nous blottir dans ses bras sans tomber entre ses mains. » Cette amusante saillie, découverte pour rédiger un article paru dans L’Archicube (n° 30, revue des anciens élèves de l’ENS Paris Ulm), m’a donné l’idée de remettre à l’honneur de nombreuses métaphores qui expriment la vigueur de notre main, à la fois banale et essentielle dans l’accomplissement de moult situations de notre vie quotidienne.
Voici donc un petit voyage imagé, parfois symbolique et souvent amusant, de ce membre vital appelé dans la langue verte : cuillère, louche, pince ou encore paluche (n. f., milieu xxe), qui dérive de pale, l’extrémité aplatie d’une rame de bateau (évidente analogie visuelle). Existe également la pogne (n. f., début xixe), qui découle de poigne, la force du poing. Toujours parmi les syntagmes familiers (et aujourd’hui désuets), on trouve la fourchette du père Adam (les doigts de la main). En ce temps-là, point de fourchette : le père Adam mangeait avec ses doigts. On rencontre encore l’expression argotique les avoir palmées. Autrement dit : avoir les mains palmées, référence aux pattes de certains oiseaux. Référence à un humain maladroit ou paresseux.
Souvenons-nous aussi que le brave Ponce Pilate s’en lave les mains en l’an 30 ! À cette époque-là, sous le règne de l’empereur Tibère (14-37), Ponce Pilate exerce les fonctions de procurateur (sorte de gouverneur) de Judée. Certes, les Romains occupent la Palestine depuis un siècle, mais ils laissent les juifs pratiquer leur religion. En poste entre les années 26 et 36, Ponce Pilate doit juger une affaire exceptionnelle (vers 29 ou 30) : le procès de Jésus-Christ. Mais il ne voit aucune raison de condamner le prophète. Il présente donc Jésus à la foule en disant : « Voici l’homme ! » (Ecce homo !). Et il propose de gracier le Christ. La foule refuse. Ponce Pilate demande alors de l’eau. Il se lave les mains devant une affluence en furie : « Je suis innocent du sang de ce juste ! C’est votre affaire. » Ce qui deviendra : je m’en lave les mains.
Poursuivons ces évocations avec une série de superbes métaphores, plus modernes et souvent très expressives.
Avoir la main verte. Posséder connaissances et habilité dans l’art du jardinage. Cultiver adroitement les plantes afin de les entretenir tout au long de leur vie. La référence à la couleur verte, accolée aux végétaux à chlorophylle, est bien sûr évidente. Comme si la main verte savait se fondre au milieu des plantations.
Avoir la haute main sur… Ici, l’adjectif haute (début xie) qualifie le fait de placer quelque chose au-dessus d’une position habituelle. Avoir la haute mainsur quelqu’un implique la notion d’un pouvoir non partagé. Mais ne pas confondre avec haut la main, car l’adjectif possède ici une valeur d’adverbe (en position haute). En conséquence, haut la main est une locution adverbiale qui signifie : avec brio, en surmontant de multiples obstacles.
Avoir la main lourde. L’adjectif lourd (fin xiie) exprime la notion de violence, de force, de puissance. Au propre : frapper avec brutalité. Au figuré : châtier, punir, sévir, sanctionner. Mais toujours avec sévérité.
De main de maître. Les corporations professionnelles jouèrent un rôle fondamental dans la cité médiévale. Au milieu du xve siècle, il y avait une centaine de corporations dans la capitale. Chacune était composée de trois catégories : maître, compagnon et apprenti. La famille d’un apprenti payait un maître pour qu’il enseigne le métier. Après quelques années, l’apprenti devenait compagnon et il travaillait pour le maître qui lui versait alors un salaire. Plus tard, le compagnon pouvait à son tour devenir maître. Grade soumis à l’exécution d’un ouvrage appelé chef-d’œuvre. Un ouvrage réalisé de main de maître exprime donc rigueur, compétence, habileté, maestria, talent, voire passion.
Passer la main. L’analogie avec le règlement de moult jeux de cartes paraît évidente. Un participant passe la main s’il décide de s’abstenir lors d’un tour de table. Tous les concurrents ont alors les yeux rivés sur les mains qui manipulent lesdites cartes. Au propre : se retirer, de pas souhaiter s’engager. Au figuré : transmettre son autorité (pouvoir ou savoir) à un successeur.
Avoir un poil dans la main.Être paresseux. Sous-entendu (caricature populaire), le gueux aurait la pogne lourde, noueuse, charnue et… poilue. Jusqu’au creux de sa paume.
En un tour de main.Formule qui exprime l’idée de rapidité, d’adresse et de savoir-faire. Une attitude digne de tous les experts d’un domaine distinctif qu’ils maîtrisent sur le bout des doigts… de la main. On trouve aussi la locution adverbiale littéraire : en un tournemain (xvie). Sens équivalent : en un instant, rapidement, à la hâte, avec une parfaite vivacité, en un rien de temps et sans aucune difficulté. Bref, l’instant nécessaire pour tourner la main suffit à accomplir la besogne engagée.
Écarter d’un revers de main. Traiter avec mépris (une situation ou un individu). Le revers de la main s’oppose à la paume travailleuse, ce qui signifie qu’un revers de main suffit à traiter une question mineure.
Prêter main forte. La seule formule prêter la main indique une action volontaire qui consiste à aider autrui sans retenue. Calmement, avec mesure. En revanche, la main forte implique la notion de vigueur, de rigueur, d’autorité, voire de violence.
Mettre la dernière main.L’artisan qui a le sens du détail a toujours le souci de proposer un travail soigné. Aussi met-il un point d’honneur à finaliser avec passion son ouvrage. Il espère que son œuvre touchera la perfection. Il contrôle et vérifie tout jusqu’à la livraison finale.
Ne pas y aller de main morte. Par définition, une main morte ne vit plus. Elle ne peut rien entreprendre. Elle est hors service, hors circuit, inutile. Et sans danger. La forme négative de cette métaphore en complique la compréhension. Car si un gaillard n’y va pas de main morte, cela signifie que sa poigne est bien vivante, vigoureuse, agressive. Et non pas morte. Ne pas y aller de main mortesignifie : y aller d’une main puissante, robuste, vivace, voire violente. Au figuré : s’engager vigoureusement, avec fougue et détermination.
Passer la main dans le dos de quelqu’un. Flatter un proche pour se le mettre dans la poche. On retrouve l’image d’une caresse donnée sur le dos d’un animal que l’on veut amadouer.
Perdre la main. Nous sommes au cœur d’un drame qui touche un éminent orfèvre (artisan, artiste, créateur, façonnier) lorsqu’il ne parvient plus à exécuter des œuvres dignes de son talent. Il a perdu la main et le savoir-faire qui faisait son succès. Comme s’il avait oublié toutes ses compétences. À l’opposé, on trouve reprendre la main, qui exprime la notion d’une volonté déterminée afin de refaire fièrement surface.
Prendre la main dans le sac.Surprendre un malfrat en pleine action délictueuse. En l’occurrence, la main plongée dans un sac. Donc, prendre ce filou sur le fait, ce que la justice appelle en flagrant délit. D’aucuns disent plutôt : être pris la main dans le pot de confiture. Au figuré : découvrir une escroquerie (vol, magouille) qui avait été dissimulée. Par exemple (pure fiction, bien sûr !) : un ministre des Finances fraude le fisc en plaçant des sommes gigantesques en Suisse. La presse révèle l’affaire. Il aura été pris la main dans le sac.
Mettre les mains dans le cambouis. Huile noircie après un emploi prolongé dans les rouages d’un mécanisme aciéré, le cambouis ressemble à une sorte de graisse épaisse et peu ragoûtante. Oser plonger ses mains dans un tel bourbier relève d’un réel courage. Au figuré : ne pas hésiter à s’immerger dans un travail complexe et peu rémunérateur. Par extrapolation : se dépenser sans compter.
Prendre son courage à deux mains. Qu’il s’agisse d’une force morale ou physique (ardeur, audace, bravoure, hardiesse), le courage exprime l’idée de fermeté chevillée au corps face à un danger concret ou devant une souffrance insidieuse. Mobiliser deux mains vigoureuses pour projeter son courage à la face d’un ennemi, voire à la face du monde, mérite le respect. Les deux mains actives et solidaires expriment une indéfectible volonté.
Avoir les mains libres. Agir sans entrave et revendiquer une totale liberté de comportement ou d’expression. Avoir le sentiment d’exister pleinement, sans qu’aucun lien ne vienne ligoter les poignets et empêcher d’accomplir son destin.
En venir aux mains.Se quereller violemment. Au point de se battre sans aucune retenue. D’aucunes préfèrent se crêper le chignon : l’idée de s’attaquer au chignon de son adversaire prend une dimension emblématique dans la mesure où cette fantaisie est une marque d’élégance et de raffinement qui nécessitait un réel tour de main.
Faire des pieds et des mains.Déployer une énergie démesurée pour mener à bien un projet, pour révéler une vérité cachée ou pour assister autrui dans une démarche délicate. Autrement dit : se démener sans arrière-pensée pour faire triompher une cause, atteindre un objectif ou défendre une idée.
Pour terminer cette balade dans les arcanes du langage (un pays ou la main de l’homme n’a jamais vraiment mis les pieds), n’oublions pas l’emblématique main de Dieu, si chère à l’Argentin Diego Maradona (1960-2020). Ce célèbre et talentueux footeux totalement déjanté inscrivit un but de la main lors des quarts de finale de la Coupe du monde 1986 contre l’Angleterre. Une main de Dieu qui conduira son équipe à remporter le trophée. Un but que certains n’ont pas rechigné à… applaudir des deux mains. Nous sommes ici au cœur d’une redondance littéraire volontaire qui exprime enthousiasme et sincérité.
