Une notoire tendance du cinéma en général, comme en mal d’histoires, consiste à piller le répertoire du livre imprimé (roman primé ou à succès, comics genre Marvel, etc.) pour proposer une mise en images au service d’un spectacle susceptible de remplir des salles — ou les jauges des plateformes. Quelques exemples de productions françaises récentes…
Les premières adaptations d’œuvres tirées du corpus littéraire sont contemporaines de l’invention du cinématographe. Sur les centaines de milliers de longs métrages produits depuis les œuvres pionnières, comme Le Voyage dans la Lune (Georges Méliès, 1902, inspiré de Jules Verne et H. G. Wells), quel pourcentage de films sont des adaptations, de l’autre des œuvres originales ? Difficile de le dire — même l’I.A. y renonce. Bien entendu, à l’origine d’un film, il y a le scénario, un tapuscrit plus ou moins bien écrit, mais en tous les cas, rédigé « pour faire voir » et qui s’embarrasse rarement de longues descriptions, de « sous-conversations » introspectives ou d’une narration au troisième degré — avec Madame de Lafayette, et La Princesse de Clèves, qui fait parler les paysages, ou du moins leur confère une dimension psychologisante, la caméra aura beau faire un long travelling sur une rangée de peupliers, au son d’une musique et/ou d’une voix narrative : cela reste un collage impressionniste, une juxtaposition d’ellipses, et c’est à nous, spectateur, et non plus ici au lecteur, de performer la dimension métatextuelle, et de tenter, si possible, d’y « retrouver ses petits »… Quoi ? Des bouts de textes lus autrefois, souvenirs de lecture embarrassée — ou pas ; en tous les cas, ce qui se voudrait être un territoire commun : la littérature générale.
L’année 2025 débutait, encore marquée par la quinzième (au moins) adaptation du Comte de Monte-Cristo (A. de La Patellière et A. Delaporte, 2024), qui me rendit nostalgique, d’une part de notre première lecture marquante de collégien, et, d’autre part, de la production en deux époques, et c’est un comble, de Claude Autant-Lara, tête de Turc de François Truffaut et sur le tard député d’extrême droite, qui, en 1961, choisissait Louis Jourdan, d’une aura à couper le souffle, pour camper Edmond Dantès. Et surgit la question de la « réduction / condensation » : près de 3 heures face à un Pierre Niney, certes mûri, presque épaissi, contre 3 heures 15 pour le film de 1961, scénarisé par Jean Hallain. Match nul ? Que nenni ! Ces presque vingt minutes d’écart au montage font toute la différence. Et quel paradoxe ! Aucun temps mort chez Autant-Lara ; contre des moments interminables chez les premiers, avec des dialogues ponctués de syntagmes « pour faire jeune » — même « tic » que l’on retrouve par ailleurs dans les dialogues des Trois Mousquetaires : D’Artagnan (M. Bourboulon, 2023). Alors, l’adaptation, qu’elle soit fidèle, libre, ou lointainement « inspirée de », propose un autre monde, une nouvelle dimension, en clair, « autre chose » : on aura beau dire « je préfère le roman au film », quand vous passez de ces temps intimes propre à la lecture, comme volés au labeur du gagne-pain, assis ou allongé, à l’expérience de la salle, à regarder, dans l’obscurité, tête haute, le grand écran, à côté de mangeurs de pop-corn tour à tour émus, rieurs, effrayés, ce sont là deux instances de perception catégoriquement différentes. Seulement voilà : la consommation de films est désormais globalement et majoritairement le fait du « petit écran », voire du « très petit », dispositif home-video ou pas. Collégiens, étudiants, bobos, ne lisez plus : votre smartphone vous offre à la demande la réduction absolue, un film-kleenex, un digest que l’on peut expédier à coups d’accélérations. Et vous savez quoi ? Je fais de même — personne ne peut y échapper.
Par réaction, je suis allé me frotter aux fauteuils des salles de cinéma — tant qu’il en existe encore — pour voir Le Roi Soleil, Connemara et Dalloway. Réalisé par Vincent Maël Cardona, l’auteur d’un remarquable premier film (Les Magnétiques, 2023), Le Roi Soleil repose sur un scénario original servit par la belle plume d’Olivier Demangel (c’est lui l’auteur de l’inoubliable tirade du procureur Montgolfier dans l’ultime épisode de la série Tapie). Pourquoi ce choix ? D’abord guidé par une confiance dans les qualités d’écriture, je découvre dans le prologue la reconstitution éclairée à la bougie d’un épisode de la vie de Casanova extrait de ses Mémoires, l’entretien entre lui, Ranieri de’ Calzabigi, et le ministre Choiseul, à Versailles en 1757, avec un Louis XV off, quand surgit une idée de loterie populaire pour remplir les caisses de l’État. Comment faire accepter ça aux puritains ? « Un système diablement malin ! Faire espérer au peuple qu’il peut avoir de l’or pour acheter du pain : l’espoir fait vivre. En miroir, notre situation actuelle : une France déficitaire et des jeux — partout. Comment s’en sortir ? Par une histoire ! Ellipse. Au château de Versailles, aujourd’hui, dans les toilettes, avec deux jeunes gens : le premier, Erwan, trader, sniffe de la cocaïne, et l’autre, un stagiaire mal dégrossi, en tremble. De la salle d’eau au grand escalier, un plan permet d’entendre Erwan donner une leçon de vie au stagiaire : lutte des classes, apprendre à grimper les échelons, à échapper à sa condition, par une histoire. Au fond rien n’a changé depuis l’époque des rois versaillais. Et Casanova en sa présence inaugurale, nous le dit mieux qu’un autre : toute sa vie, le vénitien virevolte, masque et démasque, conte et raconte, trompe et détrompe, se fichant des codes, des classes et des conventions : c’est ça le libertinage. Erwan et son apprenti traversent les salles du palais à toute vitesse (comme au Louvre, dans ce film de Godard, Bande à part). Erwan pénètre dans la chambre du Roi, se déshabille et pisse contre une tapisserie. Il n’y a pas de doute : Erwan veut se taper le stagiaire dans le lit du roi, mais trop tard ! Surpris par les gardiens et l’organisateur de la soirée privatisée pour une société dans laquelle Erwan travaille, il s’échappe en slip dans les jardins poursuivis par un chien noir qui nous emmène dans un bar-PMU. Toute l’action du film va ensuite se dérouler dans ce lieu clos, où les personnages qu’on dirait sortis à la fois de Pirandello, Buñuel et Calvino, témoins d’un super-gagnant au Loto, tombent un à un — sauf deux — au gré des bifurcations de l’histoire. Un exercice de style soigné, très marqué par les codes cinématographiques, peut-être trop, au point que parfois l’on étouffe, mais dont il convient de saluer justement la tentative chez Cardona d’échapper aux pesants référentiels : comment en sortir sans sortir ? On ne peut pas : l’original, aussi singulier qu’il puisse advenir dans la logique diégétique, butte contre le quatrième mur de ce bar-tombeau. Telle est la morale scénaristique du film.
De son côté, Connemara tente d’adapter le roman éponyme de Nicolas Mathieu publié en 2022. Derrière la caméra, Alex Lutz, déjà l’auteur du très bon Guy (2018), l’histoire d’un chanteur de variétés tentant un come-back. Dans l’ouvrage de Mathieu qui fait près de 400 pages, deux époques s’entrecroisent, la jeunesse d’une fille et d’un garçon liée par une amourette jamais consommée, et l’âge adulte : elle, a réussi socialement à Paris, l’autre pas, et ils se retrouvent dans leur pays d’enfance, vingt ans après. Lutz suit fidèlement, peut-être trop, les va-et-vient entre les deux temporalités, son montage donne le tournis, mais le film semble a priori sauvé d’abord par le jeu des interprètes et surtout, l’écriture des dialogues. La plume de Mathieu, excellente, et qui inspire les scénaristes, séduit un grand nombre de lecteurs dans la lignée des romans d’Annie Ernaux qui, depuis quarante ans, bâtit une œuvre centrée sur la problématique du rapport de classe, du poids des origines sociales, confronté aux réalités républicaines. On s’en voudrait de bouder cette thématique qui fut autrefois le ferment de la Comédie humaine de Balzac. Mais quelque chose dans ce film n’arrive pas. L’histoire en images ne décolle pas. Chez Mathieu, le charme opère, l’on peut se projeter dans le corps des deux personnages principaux, et s’identifier : à l’écran, non. Lutz filme leurs visages, leurs corps, en plans très rapprochés, comme s’il maniait un smartphone en mode « vidéo ». C’est fatiguant à la longue. Dommage.
Dalloway réalisé par Yann Gozlan est l’adaptation du roman de Tatiana de Rosnay, Les fleurs de l’ombre, publié en 2020. J’ai lu ce roman au cœur du Grand Confinement, quand nous étions prisonniers de nos foyers. J’aime énormément l’anticipation et la SF en général. Ce roman m’avait séduit : l’histoire d’une autrice en panne, Clarissa, aux prises avec une IA, baptisée Dalloway, qui prend peu à peu le contrôle domotique du lieu puis l’ascendant psychologique sur l’héroïne. Comme chez Cardona, il s’agit principalement d’un huis clos, et le film respecte cette trame, dans un Paris « c’est déjà demain » avec son cocktail canicules, attentats, et virus — absent du livre —, ce qui, au fond, n’a rien d’étrange ou de futuriste. L’IA en question fait penser à Samantha, que Spike Jonze immortalisa dans Her (2012), et la comparaison fait mal au film de Gozlan : présenté à Cannes — on se demande bien pourquoi — bourré de tensions attendues, d’enjeux paranoïdes éventés, le film est tout de même sauvé par le jeu de Cécile de France (souvent parfaite) et surtout une écriture soignée : la référence principale, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, reste ici un prétexte (bien plus que dans le livre), mais la dernière séquence aura eu le mérite de proposer une sortie acceptable : autant De Rosnay se gardait bien de conclure, autant Gozlan, et ses scénaristes, vont plus loin, en convoquant ici une morale panique acceptable, un terrain de réflexion au fond assez salutaire.
Oui, c’est vrai, il nous faut produire des histoires : mais restons optimistes, Casanova, Balzac ou Woolf, déconcerteront toujours les intelligences artificielles, tant que la surprenante, l’incomputable irrationalité apparente de la psyché des littérateurs, au fil des mots, demeurera libre de surprendre le diable dans les détails.
Pistes de lecture
Mémoires
CasanovaLa Pléiade, 2013-2015
[version la plus fidèle].
Connemara
Nicolas MathieuActes-Sud, 2022
Les fleurs de l’ombre
Tatiana de Rosnay
Pocket, 2021
Mrs Dalloway
Virginia Woolf, Gallimard Folio, 1994
