René Bruneau
Les Français aiment l’Histoire. Depuis longtemps. Depuis toujours. La chanson de geste déjà la chante, avec l’emphase du merveilleux, du légendaire, de l’héroïque. Si les Français, en effet, aiment l’Histoire, c’est cependant avec une préférence très marquée pour leur Histoire nationale. Quoi de plus normal d’ailleurs, même à l’heure de l’Europe où, pour cimenter le continent, l’on s’efforce, et avec plus ou moins de bonheur, de vouloir promouvoir une Histoire supranationale. Hélas, comme l’Histoire de France est celle, pour beaucoup, des multiples conflits qui des siècles durant l’ont opposée à ses voisins — et qu’il en est de même pour les voisins — il est assez difficile de bâtir un récit historique continental avec une objectivité qui ferait fi des susceptibilités nationales.
Les Français aiment leur Histoire, passionnément, et sous toutes ses formes.
La plus immédiatement accessible, préhensible, spectaculaire aussi par nature, est précisément le spectacle vivant, lequel, grâce à des concepteurs et acteurs enthousiastes, anime — bénévolement le plus souvent — nombre des nuits de nos provinces. Avec, notablement, l’immense succès, diurne autant que nocturne d’ailleurs, du géant vendéen à la réputation planétaire.
Grandes ou petites, ces prestations scéniques racontent une histoire visuelle, à la façon d’un vaste livre d’images, dont le succès a d’abord été puisé à la source parlée de l’instituteur, de sa leçon d’Histoire et du livre de classe. Longtemps cette représentation du récit national inculquée par l’école a contribué à l’édification d’un socle culturel commun à toutes les couches de la population, riche en tableaux qui ont imprégné nombre de générations. Ainsi de Clovis hissé sur son pavois, de Saint Louis sous son chêne, de Bayard adoubant François 1er, du sans-culotte brandissant sa pique, ou de Napoléon serrant l’oreille d’un grognard, autant de clichés sommaires, et donc forcément menteurs, mais si beaux qu’ils ont contribué à construire l’âme de la France.
L’horreur des grands conflits du vingtième siècle a quelque peu écorné le livre d’images. Et l’évolution récente de notre société, sa mixité culturelle, l’apparition d’un communautarisme en réaction au discours officiel, la désagrégation des valeurs communes face à l’individualisme et à la tentation du repli communautaire mettent à mal le récit historique pour une bonne partie de la population. Néanmoins il demeure, la preuve en est dans sa fréquente récupération par le discours politique, pas toujours à bon escient.
Les apparitions successives du cinéma, muet puis parlant, et après lui de la télévision et de la radio, vont sortir l’Histoire de son sanctuaire pédagogique en la vulgarisant parmi un grand public adulte.
Il a fallu peu de temps pour que l’alchimie du septième art accapare les histoires de l’Histoire pour les transmuter en œuvres populaires, d’or pur pour quelques-unes.
Zecca en 1901 tournait Quo vadis ?, Fritz Lang en 1924 s’accaparait l’épopée médiévale allemande, puis celle de Napoléon en 1927, en 1925, Eisenstein mettait à flot son Cuirassé Potemkine. Depuis, il ne s’est guère passé d’années sans que le cinéma ne traite, plus ou moins fidèlement, de l’histoire du monde (et souvent en adaptant un des titres phares du roman historique).
La télévision n’allait pas tarder à emboîter le pas au cinéma par le biais du pur documentaire d’images commentées, puis du téléfilm de fiction n’hésitant pas à prendre des libertés avec l’Histoire. Jusqu’à parfois la dénaturer. Enfin, depuis peu, est apparu le docu-fiction qui entend conserver la rigueur didactique du document en l’ornant de reconstitutions filmées, respectueuses de la véracité du propos.
L’image donc, toujours l’image ! Or en quoi est-elle un support supérieur à l’écrit ? En quoi, même commentée oralement, ou accompagnée de dialogues, ne peut-elle l’emporter sur la vertu cardinale de l’écrit ?
Débat millénaire, aussi vieux que le stylet ou le crayon d’une part, le dessin et l’écriture d’autre part.
L’image offre d’emblée la visualisation de l’événement, avec un impact immédiat, réduisant sa complexité du fait des limites de toute représentation et, par ailleurs, exerçant un attrait lié à l’art de l’imagier médiéval ou du dessinateur moderne.
Et l’écrit alors ? S’il l’emporte indubitablement en matière de précision, plus encore dans l’argumentation et le raisonnement, s’il est un support que le temps ne saurait détruire, il est surtout le truchement le plus subtil, le plus analytique, de la sensation, du sentiment, et l’idéal vecteur du rêve et de l’imaginaire.
L’image montre, le mot donne à recréer par la pensée et ce champ-là est sans limites.
Cela, la radio puis la télévision, par mimétisme, l’ont bientôt compris l’audiovisuel a donné la parole au récit oral. Des historiens, seuls face au micro ou à la caméra, ont raconté l’Histoire. Sans donc l’attrait esthétique et l’immédiateté de l’image. Or ils ont passionné et passionnent encore. Ce fut l’Alain Decaux raconte des années 1970 et 1980, c’est aujourd’hui Franck Ferrant et quelques autres historiens-conteurs.
Au-delà de tout cela, le roman restera la forme la plus achevée du récit historique.
D’ailleurs, l’histoire littéraire nous enseigne l’ancienneté de la forme du « romanz », pratiquée en France dès le Moyen-Âge. Même si l’acception du mot est à l’époque assez large, désignant le plus souvent des œuvres en vers, pouvant aller de la farce (Le Roman de Renart), à l’allégorie courtoise (Le Roman de la Rose) jusqu’à l’épopée antique (Le roman d’Alexandre).
Dans ce dernier cas, on peut d’ailleurs considérer l’œuvre comme l’ancêtre du roman historique proprement dit, puisque rédigé au xiie siècle — en alexandrins ! — et contant les exploits passés d’Alexandre le Grand.
Au xvie siècle Mme de Lafayette use de la même démarche. Son ouvrage La Princesse de Montpensier, paru en 1662, situe son action sous le règne de Charles IX mort en 1574. Madeleine de Scudéry, quant à elle, publie au milieu du xviie siècle Clélie, histoire romaine plaçant son héroïne au temps de la République romaine (vie siècle av. J.-C.) sans trop, il est vrai, se préoccuper de l’historicité de son propos.
En fait, c’est le xixe siècle qui donnera au roman historique ses lettres de noblesse avec des œuvres romanesques situant leur récit dans un passé crédible, au terme d’une étude sérieuse de la période.
Dès 1809, Chateaubriand décrit, dans Les Martyrs, le sort des premiers chrétiens persécutés à Rome sous Dioclétien. Puis c’est l’Anglais Walter Scott qui visite avec talent les xie et xve siècles avec, parmi d’autres titres, son Ivanhoé (1819) et son Quentin Durward (1823), avec un succès considérable.
La porte est ouverte, le genre est lancé. Et la production abonde.
C’est ainsi qu’en ce foisonnement de récits de qualités fort inégales, une poignée passera à la postérité. Tels Les Derniers Jours de Pompéi, de Bulwer-Lytton (1834), Une nuit de Cléopâtre (1838) puis Le Roman de la momie (1858) par Théophile Gautier, évidemment le Salammbô de Flaubert 1862, l’œuvre immense d’un Dumas avec la fameuse trilogie des mousquetaires (1844, 1845, 1847) puis La Reine Margot (1845) Le Comte de Monte-Cristo (1846), La Dame de Monsoreau (1846). Eugène Sue tâtera aussi du genre, avec moins de bonheur. À la toute fin du siècle paraîtront encore des œuvres magistrales, telles que Ben Hur (1880) ou Quo vadis ? (1896).
Le début du xxe siècle verra la mode à l’antique ou du genre « troubadour » déserter quelque peu la littérature au profit de la peinture. Avec cependant un regain vers le récit antique à partir des années 1920 jusqu’à nos jours, avec Moi, Claude (1934), les Mémoires d’Hadrien (1951), les Mémoires d’Agrippine (1992), la longue série des romans sur l’Égypte pharaonique de Christian Jacq (1993).
En fait, le roman historique ne saurait s’éteindre, puisqu’avec l’homme perdurent l’Histoire, le goût de l’écriture et celui de la lecture. Leur conjonction ne manquera pas de se conjuguer encore dans la reconstitution d’un passé qui le fascine et souvent flamboie, loin de son quotidien.
Mais qu’est-ce donc ce qui pousse tel ou tel écrivain à vouloir ressusciter le passé ?
Sans doute y a-t-il le besoin de savoir d’où il vient, ce qu’il partage avec ses compatriotes et donc ce sur quoi s’est construite son identité. Le besoin donc aussi d’interroger la mémoire collective pour revisiter les arcanes d’événements ou de personnages hors du commun, qui ont compté, suscitant la ferveur ou l’horreur. Bref, le besoin d’une immersion en un autre temps, pour le questionner, l’investiguer, y emporter son lecteur, lui donner à voir, comprendre et apprendre.
Le roman historique est comme une arche aux flancs chargés de figures adoubées par la mémoire populaire et qui vogue, impavide, sur le flot du temps qui passe.
Avec quelques écueils à éviter.
À commencer avec la place donnée à l’Histoire dans son récit.
En effet l’Histoire peut n’être qu’un décor utilisé pour dépayser une action qui aurait pu s’accommoder d’un autre contexte historique. L’action est alors privilégiée, la période choisie ne faisant qu’office de révélateur des préoccupations de l’auteur, politiques, culturelles ou esthétiques. Un choix lié donc à sa personnalité, à ses aspirations ou à ses détestations et qui peut d’ailleurs s’avérer un excellent vecteur.
Ainsi de Victor Hugo et de ses Misérables publiés en 1862. La pauvreté qu’il y dénonce, les luttes politiques, tout comme les « tempête(s) sous un crâne », sont des réalités de toute éternité. Et si, dans son roman il situe son émeute en 1832 c’est par intention politique. Le républicain Hugo veut illustrer l’insurrection déclenchée lors des funérailles du général Lamarque par un peuple aspirant à une République que la Monarchie de Juillet leur a volée. Un autre soulèvement aurait pu faire l’affaire.
De même, dans Notre-Dame de Paris qui prétend restituer le xve siècle, Hugo refabrique-t-il un Moyen-Âge quelque peu fantasmé. Et parfois déformé, puisqu’il y fait par exemple apparaître un Louis XI qui, en 1482, n’était pas à Paris, mais en ses terres ligériennes qu’il ne quittait plus depuis pas mal de temps.
Cette liberté avec la réalité historique, Hugo d’ailleurs la revendique haut et fort.
Ainsi écrit-il en 1823 dans un propos sur Walter Scott : « J’aime mieux croire au roman qu’à l’Histoire, parce que je préfère la vérité morale à la vérité historique. »
Même souci modéré du réel chez tel écrivain qui choisit de construire son récit autour d’un personnage éminent, connu de tous, en lui faisant cautionner malgré lui, et dans une perspective purement romanesque, des écarts plus ou moins grands d’avec la réalité historique. Une liberté qui peut alors friser la trahison.
Dan Brown, dans son Da Vinci code (2003), appuie son intrigue sur une figure historique universelle, Léonard de Vinci, et sur le flou d’un contexte sous-jacent, pour légitimer une pure spéculation débordant largement la connaissance historique.
Et que dire de Abraham Lincoln : Vampire Hunter (2010) dans lequel Seth Grahame-Smith réinvente une fausse biographie du président des USA bâtie à partir d’un prétendu journal intime révélant l’épouvantable secret de sa vie, une chasse aux vampires !
Ce total abandon de la véracité ne peut évidemment se faire qu’avec la complicité du lecteur, lequel trouve en la fausse révélation d’un faux secret historique un intérêt suffisant pour en accepter les invraisemblances. Notre temps, il est vrai, affiche une regrettable tendance à la dénonciation d’un prétendu complotisme le privant des vérités essentielles !
Le roman historique peut enfin — et au contraire — vouloir s’ancrer dans l’Histoire avec un total respect de sa réalité, telle que reconnue en cet instant t. Le propos sera de chercher dans le formidable et presque infini corpus du passé, l’événement oublié ou peu connu, très révélateur d’une époque particulière, et dont la postérité a déformé le souvenir, voire l’a mis purement et simplement sous le boisseau. La raison de ce maquillage ou de ce silence est toujours grandement propice à la démarche romanesque.
L’auteur alors s’astreindra à coller au plus près de la connaissance historique en s’appuyant sur une solide documentation. Les écueils seront alors, d’une part, le risque de tomber dans le didactisme de la leçon d’Histoire, d’autre part de laisser, à force de scrupules, le souci du réel entraver l’imagination.
Dans cette perspective, le romancier s’efforce de rendre la vie au passé, en subordonnant son imaginaire aux exigences de l’historique, mais sans se rien refuser dès lors qu’en sa reconstitution il n’entache pas la vraisemblance.
C’est ainsi que, dans Les Piliers de la Terre (1989) Ken Follet restitue un xiie siècle parfaitement crédible, fruit de recherches approfondies, animé par des intrigues et des personnages fictifs tout à la fois passionnants et mis au service de la vérité historique. Même exigence chez Camus dans La Peste dont le propos philosophique à valeur universelle s’appuie sur un contexte historique bien précis — la peste bubonique à Oran dans les années 1940 — en restant fait fidèle à la réalité de l’événement. On peut sentir ce même souci d’exactitude chez Stendhal dans La Chartreuse de Parme, ou encore chez un Tolstoï dans Guerre et Paix pour lequel il s’est contraint à un travail d’enquête très fouillé pour respecter la vérité des hommes et des faits. Mais sans pour autant se priver d’exprimer sur eux un avis personnel parfois à rebours de l’idée admise.
En effet, si le romancier s’oblige à respecter le fait ou le personnage qu’il interroge, il peut cependant — il le doit même pour ne pas tomber dans le journalistique — créer la situation qui lui permettra de donner à juger, voire à proposer un point de vue qui ne soit pas celui de la pensée dominante, notamment par le truchement d’un personnage qu’il fera réagir en ce sens. À condition bien sûr de ne pas donner à cet élément de contestation la place essentielle de l’intrigue, au risque de pencher vers la propagande et le brûlot. On n’en est pas loin dans certains passages de La Débâcle de Zola, lorsqu’après la défaite de 1870 il dénonce violemment par la bouche de ses personnages la totale faillite du gouvernement et de l’État-Major.
C’est en effet une autre liberté du romancier — mais une liberté surveillée — que celle de son interprétation du fait ou du personnage. L’écueil demeurant alors l’invraisemblable, l’inacceptable, l’injuste.
Sans aller jusqu’à tolérer la faute, il faut cependant admettre qu’il est difficile pour un auteur de cacher ses sentiments pour tel ou tel personnage historique selon qu’il l’admire ou le déteste. L’Histoire tend alors à s’effacer derrière le ressenti du romancier. Le Louis XVI de Michel de Saint-Pierre dans Les Rois a peu de choses à voir avec celui de J-P Ohl dans Le Roi.
Ce qui est vrai pour un personnage l’est aussi pour le fait historique à propos duquel l’auteur a parfois quelque peine à cacher ses préférences.
Ainsi d’Honoré de Balzac, à la noblesse autoproclamée qui, dans Les Chouans, même s’il dénonce les excès réciproques, n’en témoigne pas moins d’une indulgence nettement plus grande pour les insurgés royalistes vendéens, que pour les soldats républicains de la Révolution.
Cependant, si le romancier de l’Histoire peut avoir certain mal à ne pas laisser transpirer dans son œuvre, la vision qu’il a d’un personnage ou d’un événement, il arrive que son génie, par le truchement d’un roman à succès au retentissement durable, en vienne à modifier durablement l’opinion individuelle du lecteur, et même au fil du temps, la mémoire collective. Jusqu’à donc en imprégner ceux-là mêmes qui n’ont pas lu l’œuvre.
Qui a lu Les Misérables, intégralement ? Peu de gens. Or qui en ignore l’existence et le plus gros du contenu ? Personne. L’œuvre est devenue un élément patrimonial dont chacun sait que, derrière le nom de « Misérables », les vrais héros du roman sont les miséreux. Le xixe siècle et sa Révolution industrielle ont engendré une misère populaire qui ne fut pas pire que celle de bien des siècles précédents, mais, par le truchement des mots, puis des images de multiples adaptations cinématographiques et, plus récemment, le spectacle vivant d’une comédie musicale, le roman a forgé une conscience collective avide d’un mieux-vivre que conditionne la lutte sociale.
C’est aussi le cas de Germinal, roman dans lequel Zola — descendu personnellement dans la mine pour se mieux documenter — en sa peinture d’un monde particulièrement âpre, presque symbolique en sa lutte pour vivre et survivre, influencera l’opinion dans son aspiration à la justice par la lutte des classes.
Ce qui vaut pour les personnes peut valoir aussi pour un personnage statique, figé dans sa masse monumentale de pierre et de bois, et auquel un roman, aujourd’hui non lu par la plupart des gens, mais lui aussi popularisé planétairement par le cinéma et la comédie musicale, aura donné à cet édifice inanimé une âme propre et une présence mondiale.
C’est ainsi qu’un roman et ses avatars ont fait pleurer toute une planète lorsqu’un incendie a ravagé une église de France. Mais quelle église ! Notre-Dame de Paris ! Une géante par la taille, mais aussi et surtout par tout l’univers qu’elle évoque, historique, mais aussi fantastique et symbolique, né de la plume du romancier, et à laquelle le récit a conféré une dimension mystique capable d’émouvoir jusqu’aux athées.
Puissance de l’œuvre donc. À travers la résurrection écrite, puis imagée, d’un passé recréé plus ou moins conformément à sa réalité historique. Et d’une histoire parfois fort lointaine, puisqu’à l’occasion allant puiser ses sources dans une pré-histoire !
Rosny aîné, quant à lui, a descendu dans le gouffre historique de la Préhistoire pour y situer La Guerre du feu. Dans une perspective progressiste qui est souvent celle du roman historique, donnant à lire rétrospectivement des débuts de la marche de l’homme vers un devenir meilleur.
Après que son clan a vu détruire la cage où couvait la précieuse flamme, Naoh en sa recherche d’un autre feu, va croiser des hommes dont la rencontre enrichira son expérience, son vécu, son sens des valeurs. Il rendra le feu aux siens. Comme une promesse de progrès.
Dans une démarche opposée au récit pré-historique, il s’est trouvé des romanciers pour prétendre interroger le post-historique. C’est le roman d’anticipation.
Dès lors, un nom vient immédiatement à l’esprit : Jules Verne ! Et ses Voyages extraordinaires, contés au lecteur au travers d’une soixantaine de romans. L’auteur français le plus traduit dans le monde !
On a fait de lui un visionnaire. Au moins peut-on en effet lui reconnaître un remarquable sens de l’anticipation dans le domaine du progrès technique. Citons le Nautilus, sous-marin électrique, la « phonotéléphote », notre visioconférence, la capsule spatiale, l’hologramme, l’« hibernation humaine », notre cryogénisation, entre autres trouvailles qui procède d’une spéculation à partir de technologies naissantes, mais aussi, étonnamment, d’authentiques inventions dont plusieurs ont depuis vu le jour.
Pour autant le mot de visionnaire peut sembler davantage approprié à ceux des écrivains qui, au-delà du développement technique, ont proposé des perspectives sociétales totalement nouvelles, souvent angoissantes, dans des dystopies peu réjouissantes et dont pourtant on a pu voir, hélas, se réaliser certains aspects effrayants.
C’est le cas de Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley (1932) qui propose pour les siècles à venir la vision d’une société soumise à un « bonheur » totalitaire obtenu par la génétique et la drogue dans un souci d’ordre au détriment de toute aspiration à un bonheur individuel authentique. Si la dictature stalinienne et le « bonheur communiste » datant de 1929 avait pu influencer le propos d’Huxley, il ignorait encore l’État national-socialiste et sa totale soumission de l’individu à la collectivité, dans l’uniformité, avec un contrôle social absolu par la propagande et le crime, et une perversion des valeurs humaines les plus fondamentales.
Orwell, pour sa part, avait connu les horreurs de l’hitlérisme lorsqu’en 1949 il publie son 1984. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela qu’il situe sa dystopie dans un avenir plus proche. Le thème ressemble à celui de l’ouvrage d’Huxley, en ajoutant encore au totalitarisme nazi son Big Brother, sorte d’entité conceptuelle à la nature mal définie, exerçant un contrôle absolu de la vie de chaque citoyen par une surveillance individuelle permanente, la manipulation et le mensonge, la totale déshumanisation du corps social, annihilant de ce fait toute individualité et liberté.
Le roman historique peut donc prendre, à l’occasion, la forme d’un outil prédictif tant il est notoire que certains régimes actuels ne sont pas loin de ressembler à ce que propose Orwell.
