« Ce qu’il y a de plus vivant, de plus vrai se trouve dans les livres… Tout ce qui n’est pas littérature n’existe pas. »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Le dernier roman d’Alexis Salatko, L’Enfant à la tête baissée (Denoël, août 2025), offre à ses lecteurs une plongée émouvante dans l’enfance et l’intime. L’auteur y mêle souvenirs personnels et fiction, explorant la fragilité à travers le personnage d’Alio, jeune garçon en lutte contre la depnophobie, cette incapacité à se nourrir devant autrui. Avec cette autobiographie romancée, Alexis Salatko revient sur le décor de ses origines, le poids de l’héritage familial, et la quête de soi à travers l’écriture, dans un récit où la description des lieux — la gare maritime de Cherbourg, monument tutélaire et quartier de cœur — devient le fil conducteur d’une identité réinventée.
Comment est né ce roman si intime, L’Enfant à la tête baissée, où l’on sent une proximité évidente entre Alio et l’enfant que vous avez été ?
Ce roman était en chantier — ou devrais-je dire en gésine ? — depuis des années. Je le remettais sans cesse sur le métier, ne trouvant jamais le bon ton, le bon rythme, la bonne focale. L’idée initiale était de me libérer par l’écriture du mal qui me rongeait. Alio est en effet mon double fictionnel, la compression d’Alexis Salatko. L’homme fragile et l’artiste que j’étais devenu cheminaient depuis longtemps à la rencontre de l’enfant vulnérable que j’avais été pour essayer de comprendre la raison de mes tourments. C’était un sujet trop intime : l’histoire de ma folie. Et, n’étant pas de nature exhibitionniste, je n’arrivais pas à aller au bout de mes tentatives pour crever le plafond de verre. Ce n’est qu’au décès de ma mère que les écrous se sont desserrés. Le livre est venu d’un seul coup, en un jaillissement dont il est encore trop tôt pour dire s’il m’a soulagé, voire délivré ou au contraire enfermé un peu plus… Mais c’est une autre question.
La dépnophobie est peu connue. Qu’est-ce qui vous a décidé à l’évoquer frontalement aujourd’hui ?
J’ai mis des décennies à découvrir que je souffrais de dépnophobie ou plutôt que le mal mystérieux dont j’étais atteint (l’impossibilité de manger devant autrui) portait ce nom, du grec ancien deipnon (banquet) et phobos (peur) : la peur de la table. Il a fallu que je rencontre des gens capables de m’aider à y voir clair, puis mener une enquête transgénérationnelle pour remonter aux racines de mon mal, du moins en partie parce que, encore aujourd’hui, j’ai plus de serrures que de clés. Je ne dirai pas que j’ai « décidé » de faire ce livre : il était en moi et il aurait très bien pu ne pas exister. Une conjonction de facteurs en a provoqué la mise à feu, notamment l’évolution de la société, le fait qu’aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, la parole se libère, pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs…
Vous dites que « la position de la tête baissée est aussi celle du lecteur ». Pouvez-vous expliquer ce lien entre votre trouble, la lecture et l’écriture ?
Je l’explique dans le livre. À force de ne rien manger, je manquais de force dans la nuque pour tenir la tête droite. Je ne voyais du monde que le sol. Cette posture m’inclinait naturellement à la lecture. Le jour de mes onze ans — un 1er janvier, jour de fête et de solitude — ma mère, ancienne professeure de français et de philosophie, posa sur mes genoux Les Fables de La Fontaine illustrées par Gustave Doré. Ce fut un événement fondateur. En revanche, le passage à l’écriture fut bien plus difficile et aurait pu ne jamais se produire.
Alio est gavé de livres par sa mère pour « nourrir son esprit ». Quels auteurs ou lectures d’enfance vous ont, vous, véritablement sauvé ?
La liste est longue… mais, dans l’ordre, je citerai Les Fables de la Fontaine, Le Merveilleux voyage de Niels Holgerson à travers la Suède de Selma Lagerlof, Le Petit Chose, La Faim de Knut Hansum, La Métamorphose de Kafka, Le Vieil homme et la mer, Peter Ibbetson de Georges du Maurier, les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, Le Portrait de Dorian Gray, Docteur Jeckill et Mister Hyde, Faust, etc. J’étais très friand, c’est le mot, de littérature fantastique et je le suis resté.
Le rapport père/fils est central, entre incompréhension et enquête intime. Comment avez-vous travaillé ce face-à-face ?
Dans beaucoup de mes livres, j’interroge le rapport père-fils, mais là c’est différent puisque le personnage de Doc a vraiment pour modèle mon père biologique, lequel n’était pas au courant que j’écrivais un roman largement autobiographique. Je souhaitais conserver ma liberté de créateur. Le face-à-face est le résultat d’un patient travail de mémoire. Faire remonter les souvenirs les plus lointains en s’interdisant de pratiquer l’évitement n’a pas été toujours facile, la recherche d’objectivité venant parfois se heurter à l’art de la transfiguration. Quand mon père a découvert le livre, à la lecture, il a été très certainement surpris, mais il connaît bien la littérature, c’est un très grand amateur de romans et il a tout de suite saisi l’aspect fictionnel.
La relation fraternelle avec le « comte Kostia » est décrite comme « la grande histoire » du roman. Pourquoi ce lien fraternel vous importait-il tant ?
Je ne sais pas si c’est la grande histoire du roman, plutôt sa colonne vertébrale ou sa poutre maitresse. À vrai dire, je ne m’attendais pas à ce que Kostia occupe autant de place, et surtout qu’il irradie à ce point. Il s’est imposé à moi… Quand on écrit des romans dans lesquels les personnages s’imposent à vous, arrive un moment où ils prennent littéralement le pouvoir. Kostia est le protecteur d’Alio, l’être le plus proche de lui, celui qu’il admire et chérit le plus. Doué pour tout, d’une beauté insolente, charismatique en diable, il est le grand frère que tout le monde rêve d’avoir. Sans Kostia, il est probable qu’Alio n’aurait pas fait de vieux os sur terre. Mais, toute médaille ayant son revers, Kostia possède aussi sa part d’ombre… Dans la vraie vie, j’ai trois frères et quatre mâles sous un même toit, cinq en comptant mon père, cela fait beaucoup, il a fallu réduire le casting…
Cherbourg et les lieux de mémoire : vous dites que la gare maritime est « votre » quartier, votre monument. Qu’incarne-t-elle pour vous aujourd’hui ?
Aujourd’hui ce lieu mythique est devenu un musée, la Cité de la Mer, qui attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs et c’est très bien pour Cherbourg que des gens puissent connaître son fabuleux passé maritime avec l’épopée transatlantique qui me faisait rêver enfant. Quand mon père médecin s’est installé à Cherbourg en 1963 (l’année du tournage des Parapluies) la gare maritime tournait déjà au ralenti, mais il y avait encore des Queens qui venaient faire escale et surtout la gare était debout avec ses passerelles, ses quatre grues. Et puis le trafic a cessé et Notre-Dame des Queens, cette cathédrale des mers, chef-d’œuvre de l’art déco, a été laissée à l’abandon. C’est ce lieu fantomatique que j’ai connu, une sorte d’immense plateau de cinéma déserté où l’on ne pouvait que rêver à ce passé merveilleux parmi les vestiges d’âge d’or. Si ce lieu a tant d’importance pour moi, c’est parce que j’ai commencé à y développer mon imaginaire.
Quel rôle jouent les paysages dans votre imaginaire littéraire ?
Un rôle très important. Tout part du décor en fait, de l’atmosphère. L’histoire vient ensuite. Dans l’Enfant à la tête baissée, le personnage principal est Black House, la maison de mon enfance, une ancienne demeure d’armateur au cœur du quartier des pilotes juste derrière la gare transatlantique. Cette maison un peu fantastique, ce jardin enchanté, et au-delà des murs, ce quartier misérable peuplé d’ouvriers de l’arsenal et de marins pêcheurs, m’ont terriblement marqué.
Votre livre s’inscrit dans une rentrée littéraire peuplée de récits de famille. Comment voyez-vous cette « tendance » ?
Je ne vois pas de tendance. Depuis la plus haute antiquité, il y a des histoires de famille (relisez les tragédies grecques) et il y en aura encore et encore jusqu’à la disparition de l’écriture… Personnellement, je ne suis pas parti dans cette aventure en me disant que j’allais écrire sur ma famille. C’est ma différence qu’il m’importait de comprendre, de sonder et peut être d’assumer enfin. Il se trouve que ce problème est étroitement lié à ma parentèle. Il s’est développé au sein du foyer, et par la force des choses, j’ai été amené à mettre en scène mes ancêtres et géniteurs, mais sous un angle très singulier, à travers le prisme de la dépnophobie, ce qui impose au lecteur une vision du monde à laquelle il n’est pas habitué. Mon héros est dépnopohe comme certains personnages de Dostoïevski sont épileptiques… Et d’ailleurs, je me demande ce qui serait arrivé si ce pauvre Fédor avait publié Les Frères Karamazov en cette rentrée littéraire. On l’aurait fichu sous la pile en soupirant : « Encore une histoire de famille ! » J’ai le sentiment d’avoir écrit un roman existentiel plus que mémoriel.
Vous parlez d’un roman « très intime, viscéral, personnel ». Quelles difficultés et quelles libérations avez-vous rencontrées en l’écrivant ?
Pour qu’un livre soit réussi, me semble-t-il, il doit venir de la tête, du cœur et du ventre. Dans le cas d’une pathologie aussi viscérale que la mienne, il fallait que ça parte du ventre. Alors, oui, ça a fini par sortir. Mais qu’est-ce que cela va changer au fond ? Honnêtement, je n’en sais rien. Et, quand j’y réfléchis, je me dis que ça serait mieux si ça ne changeait rien, car j’ai fini par trouver au fil des ans un équilibre entre les mets et les mots, j’ai créé à partir ou autour de ma différence un art de vivre qui est devenu un art d’écrire.
Depuis vos débuts, votre œuvre explore souvent la mémoire, la filiation, les fantômes du passé. Qu’est-ce qui vous ramène toujours à ces thèmes ?
J’ai écrit de très nombreuses biographies romancées, dont les héros ou héroïnes ont pour commun dénominateur de souffrir d’une maladie (Katherine Mansfield, Flannery O Connor), de dommages physiques (Django Reinhardt) ou d’un désordre mental (Dino Buzzati). Je pouvais ainsi me cacher derrière eux et parler de mon propre handicap à travers le leur. Et puis j’ai écrit des œuvres plus intimes, où j’ai mis en scène des personnages que j’ai croisés du temps de ma jeunesse à Cherbourg et qui sont nourris de mes souvenirs. À mesure qu’on avance en âge, les morts, les fantômes sont plus nombreux que les vivants et on voyage davantage dans le passé à la recherche d’un rosebud enfoui dans une masse de choses passées à l’as.
Quelle place accordez-vous à la musicalité de la phrase, au rythme, dans votre écriture ?
Une place essentielle. Je suis toujours en recherche de rythme et de musicalité ou de sonorité. Les mots sont des notes, cela doit venir de mon grand-père pianiste et du fait que j’ai été batteur de jazz-rock ; de sorte que, quand j’écris, je raisonne en percussionniste.
Quels écrivains — classiques ou contemporains — vous inspirent ou vous accompagnent encore aujourd’hui ?
Il y a tellement de livres… Trop peut-être… Je lis bien moins qu’avant. Je me documente surtout. J’aime aussi relire les grands poètes, de Ronsard à Prévert…
Après ce roman très autobiographique, sentez-vous le besoin de vous éloigner de vous-même ou, au contraire, d’aller encore plus loin dans l’intime ?
Je ne sais jamais s’il y aura un autre livre… Ça peut s’arrêter ou continuer ; comme à chaque fois.
À l’heure des réseaux sociaux et de la surexposition, que signifie pour vous « écrire en marge », comme Alio vit en marge ?
Alio et moi nous situons en marge de la marge, ce qui veut dire que nous courons au-dessus du vide, comme les personnages de Tex Avery. Nous sommes hors la vie et hors système. Alio adhère si peu au réel, il est tellement enfermé dans ses rêves qu’il a recours à un professeur de réalité pour le ramener vers le monde. J’utilise très peu, voire pas du tout les réseaux sociaux et ma sauvagerie naturelle m’incite à rechercher plus l’ombre que la lumière.
Que représente la littérature dans un monde saturé d’images et d’informations ?
C’est une bonne question. On allume le poste et une info succède à une autre et l’efface. La littérature résiste au temps, du moins, je veux le croire. Je citerai cette phrase de Prof à la fin du roman, extraite du cahier bleu où elle consignait ses pensées les plus secrètes : « Ce qu’il y a de plus vivant, de plus vrai se trouve dans les livres… Tout ce qui n’est pas littérature n’existe pas. C’est du soleil froid, une rose inodore, de la neige qui ne tient pas. »
Si vous deviez résumer en une phrase ce que la littérature a changé dans votre vie, quelle serait-elle ?
La littérature n’a rien changé dans ma vie, elle est toute ma vie.
