À quelques jours de Noël 2023, le deuxième volet de l’adaptation du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas sortait au cinéma, intitulé Les Trois Mousquetaires : Milady. On y retrouvait à l’affiche les mêmes comédiens bankables qu’au printemps précédent : François Civil, Vincent Cassel, Pio Marmaï et Romain Duris, bien entendu, auxquels Eva Green venait à nouveau donner la réplique, elle qui a brillé à Hollywood et s’est installée comme une des grandes actrices du moment.
Le premier volet avait séduit plus de trois millions de spectateurs et offert à Dumas, entré au Panthéon en 2002, un regain de popularité vite traduit par des ventes de son roman remontées en flèche. La presse faisait à nouveau de D’Artagnan le héros le plus célèbre de la littérature française — ça peut se discuter — et le nom de l’écrivain revenait sur toutes les bouches. Mais ce dernier avait-il besoin de cette supplémentaire adaptation pour qu’il en allât ainsi ? Sa fiche Wikipédia rappelle qu’« avec un total de 2 540 traductions, [Dumas] vient au treizième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère ».
Parce que le succès doit appeler le succès, déjà les critiques de cinéma s’interrogeaient : et si scénaristes, réalisateur et producteurs envisageaient des suites à la suite ? Dumas, insatiable et si fécond, n’avait-il pas publié Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne ?
Une question se pose à tous les amoureux de la littérature du xixe siècle : que va chercher le cinéma français du xxie siècle dans des romans certes très célèbres et passionnants mais qu’on ne lit plus guère sauf sur prescription scolaire ou au temps d’une adolescence ennuyée ? Déjà, en 2021, avant Martin Bourboulon et ses Trois Mousquetaires, Xavier Giannoli faisait de son adaptation d’Illusions perdues de Balzac un succès dans les salles et remportait sept César dont celui du meilleur film.
Pourquoi une telle envie à mettre et remettre en images Balzac après Flaubert — on se souvient de plusieurs Madame Bovary —, Dumas après Balzac ?
Pour l’aventure et l’héroïsme, la bravoure en somme, c’est-à-dire les coups d’éclat et peut-être les coups de menton ? Pour une certaine conception de l’ambition, de la grandeur et des honneurs ? Pour donner à voir des hommes jeunes et beaux, plein d’envies et d’allant, soit des modèles ? Ou bien au nom de ce que la critique appelle un spectacle populaire, qui s’adresse à toute la famille et unit petits et grands autour d’images consensuelles ?
En l’occurrence, la critique a rendu hommage à l’un et l’autre des deux volets cinématographiques, salué le talent des scénaristes à moderniser le ton sans jamais trahir le texte de Dumas — et ses mots ou ceux d’Auguste Maquet —, elle a vanté l’ambition de l’entreprise, loué la qualité du jeu des comédiens. La critique a fait son travail : elle s’est escrimée à donner envie. Pourtant, elle a souligné aussi quelques manques, jusqu’à Télé7Jours qui, sous la plume de Julien Barcilon, notait : « Avec davantage de chair pour ses héros, d’épique dans la bataille, de ténèbres et de passions contagieuses, cette superproduction […] aurait gagné un supplément d’âme, signature des grands films. »
Comment résumer Les Trois Mousquetaires, ou plutôt comment expliquer que le cinéma français de 2023 s’en empare quand les productions hexagonales se sentent toujours un peu mortifiées de leur moindre envergure devant les entreprises américaines, toujours plus démesurées et pour la réalisation desquelles les sommes engagées n’ont d’égales que les rentrées d’argent et la fascination d’un public jeune et affriolé ?
Peut-être par l’écriture même de Dumas, pensée pour une publication en feuilleton, en l’occurrence dans le journal Le Siècle, pendant plusieurs mois, de mars à juillet. Autrement dit, la structure romanesque a été conçue pour le plaisir — un peu simple, facile, sinon naïf — des rebondissements et des aventures qui se multiplient au risque de jouer avec le vraisemblable et de passer au second plan l’épaisseur psychologique des personnages. Avec Dumas, le lecteur est loin du roman d’analyse. La superproduction cinématographique française — comme sa rivale américaine — n’aurait donc plus qu’un objectif : que le spectateur ne se prenne pas la tête ! N’était-ce pas déjà la préoccupation de l’écrivain, pour son lecteur et lui-même ?
Peut-être, outre la préoccupation de divertissement, par la volonté de faire rêver le lecteur qui sait gré à Dumas de le transporter dans un autre siècle — sous Louis XIII — et de l’aider à oublier son propre présent pour lui raconter l’Histoire avec un peu de légèreté, juste assez pour conserver à son histoire le sérieux nécessaire. Alors on choisit pour personnage principal un héros qui aura toutes les qualités : d’abord la jeunesse, ensuite le courage, et encore la beauté, la séduction et le charisme, enfin le don d’être amoureux et de rendre amoureux. Le film grand public n’en demande pas davantage : François Civil est beau en brun ténébreux et courageux, intrépide et vaillant tandis que l’affiche du film ne manque pas de placer au centre d’un triptyque habile les traits si bien dessinés de Milady, au sourire ambigu, que la presse vend en « icône létale joliment servie par Eva Green ». Séduction, malignité, ruses et jeux de pouvoir : passer de Constance Bonacieux à Milady, c’est aussi attirer un public masculin qui ne faisait qu’accompagner ses dames conquises par Cassel, Marmaï et autres Duris. Dumas, lui, savait qu’il devait d’abord compter sur des lectrices : quatre hommes pour une ou deux femmes, le compte était bon !
Peut-être par l’audace de l’intrigue. Au fond, l’histoire à peine inventée par Dumas n’est guère plus qu’une affaire d’alcôve. Anne d’Autriche et ses ferrets, ah ! le beau duc de Buckingham ! Et la jalousie du duc de Richelieu ! Grave affaire en Cour : tromperie ou pas ? Roi cocu ou pas ? Et Richelieu : ministre dévoué ou trop habile pour ne pas jouer sa propre partition ? Dumas est malin : à la Cour — mais laquelle ? toutes ? —, il s’en passe toujours de belles ! En 1844, il ne peut s’agir de raconter ce qui pourrait animer les Tuileries ; et puis que s’y passe-t-il, au juste ? Mais aller chercher dans l’Histoire une affaire un peu chaude — selon la terminologie actuelle — et en accentuer le tragique en confondant amitié et amour, en transformant les personnages selon une ambivalence bientôt partagée, en multipliant les rebondissements, et voilà qu’on finit par obtenir un roman captivant ! Pour les lecteurs, c’est une aubaine. Et si ce qui se passait sous Louis XIII existait aujourd’hui encore ? Et si, puisque Dumas jouait avec son lecteur, le spectateur de 2023 s’amusait à son tour à l’idée de découvrir tout ce qui agite la Cour de Louis XIII à l’instar de tout ce qui pourrait agiter le palais de l’Élysée…
Une autre question se pose alors : le xixe siècle littéraire n’est-il bon qu’à nous divertir ? Et quelle image un peu galvaudée le cinéma en rend-il ?
Quand on choisit d’adapter pour le grand écran Madame Bovary plutôt que L’Éducation sentimentale, quand on préfère Dumas et Les Trois Mousquetaires au roman d’analyse cher aux écrivains de la fin du siècle — les Barrès, les Bloy, les Émile Clermont et bientôt Proust avant quelques autres —, est-ce qu’on ne pratique pas une sélection qui n’ouvre guère à une richesse romanesque et à une variété des inspirations au risque de s’interdire de laisser vivante la littérature ?
Il faut interroger le travail du cinéaste — qu’il soit le réalisateur ou le scénariste — au moment d’emprunter aux monstres sacrés du xixe siècle — Dumas, donc, Balzac ou Hugo — leurs œuvres les plus médiatisées, les moins oubliées à défaut d’être encore lues pour de bon, pour comprendre ce qui est espéré et recherché. Au fond, le cinéma conforte son spectateur dans ce qu’il connaît déjà : il lui offre ce qu’il attend et le rendez-vous dans la salle obscure a tout à voir avec un date pris sur un site de rencontres. On a préalablement défini le profil qu’on recherche — brun ou blond, yeux bleus ou noirs, diplômé(e) ou pas, avec ou sans enfants, qui couche ou pas dès le premier soir — et on espère fort ne pas être déçu. Non pas que la personne qu’on retrouvera dans un café, un parc ou devant un cinéma doive être parfaite, encore moins quelqu’un qui puisse nous surprendre, mais bien parce que notre date a l’obligation de nous apparaître sans surprise, en tout point conforme aux critères préalablement définis par nos propres soins. Et ne demeure plus qu’une seule crainte : tomber sur un(e) menteur/se ! Ce serait rédhibitoire : on s’en irait aussitôt, à peine quelques mots échangés, au mieux un verre bu à une terrasse et basta ! Ne nous séduit plus que ce qui appartient déjà à notre monde.
Aller au cinéma relèverait donc de la même exigence à satisfaire et induirait les mêmes craintes, sinon les mêmes frustrations. Pourquoi irais-je voir Les Trois Mousquetaires ? Parce que je connais l’histoire. Parce que j’ai déjà lu le roman, autrefois… ou un résumé… ou bien on m’en a parlé à l’école, un vieux prof de français un peu radoteur dont j’ai oublié le nom ! Parce que je sais déjà tout ce que je vais y trouver. Je ne serai pas déçu, je passerai un bon moment de divertissement, ce sera rapide, plein de péripéties, avec des héros comme on n’oserait plus en inventer, une histoire pleine de valeurs, suffisamment réconfortante, presque rassurante pour croire encore en l’humanité. Autrement dit, on va au cinéma en quête d’un discours consensuel, politiquement correct et sans surprise. On va au cinéma pour s’installer mieux encore dans sa « zone de confort », selon la vilaine expression que tout le monde emploie. Il n’est plus question de savoir si le film est réussi… et cette chronique se refuse d’ailleurs à prendre parti.
Ce qu’elle interroge — ce qu’elle dénonce peut-être — c’est un rapport à la culture qui interdit la surprise, la découverte et la rencontre de ce qu’on ignore, de ce qu’on n’est pas, de ce qui nous ouvrirait enfin d’autres portes sur d’autres mondes. C’est un cri contre l’égocentrisme et le solipsisme.
C’est aussi un cri politique. Contre l’éternel ressassement du même, Milan Kundera, dans L’Art du roman, dénonce en 1986 : « Mais est-ce qu’en Russie communiste on ne publie pas des centaines et des milliers de romans en tirages énormes et avec un grand succès ? Oui, mais ces romans ne prolongent plus la conquête de l’être. Ils ne découvrent aucune parcelle nouvelle de l’existence ; ils confirment seulement ce qu’on a déjà dit ; plus : dans la confirmation de ce qu’on dit (de ce qu’il faut dire) consistent leur raison d’être, leur gloire, l’utilité dans la société qui est la leur. En ne découvrant rien, ils ne participent plus à la succession des découvertes que j’appelle l’histoire du roman ; ils se situent en dehors de cette histoire, ou bien : ce sont des romans après la fin de l’histoire du roman. »
Quand le cinéma s’empare de la littérature du xixe siècle, rend-il encore service à une culture patrimoniale et classique telle qu’on souhaite la partager et lui permettre d’être toujours le ciment de notre nation ? Rien de plus improbable si le spectateur n’est plus surpris, ni dérangé dans ses certitudes ni remis en cause dans ses convictions.
La littérature du xixe siècle est pourtant celle qu’on a écrite pour perturber l’ordre établi. C’est Hugo qui dénonce la peine de mort, Zola qui s’en prend à un ordre social d’une injustice insupportable, Flaubert qui moque la bourgeoisie jusqu’à rappeler : « Je comprends dans ce mot de bourgeois les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote. » Ou encore : « J’appelle bourgeois quiconque pense bassement. » Ce sont tour à tour Baudelaire qui s’emporte contre son époque, Rimbaud qui s’en va au bout du monde, Verlaine qui noie sa révolte dans l’alcool ou Huysmans qui s’enferme avec Des Esseintes. La littérature du xixe siècle s’élève contre les clichés trop faciles et les stéréotypes faussement rassurants, toutes les simplifications qui ne savent tromper que les naïfs et les imbéciles.
Car on lit pour être interpellé, pas pour être conforté dans ses fragiles certitudes. C’est Gide qui déclare : « Si vraiment j’ai représenté quelque chose, je crois que c’est l’esprit de libre examen, d’indépendance et même d’insubordination, de protestation contre ce que le cœur et la raison se refusent à approuver. »
On devrait discuter moins pour partager une conviction que pour en éprouver sa justesse et sa force.
On irait au cinéma pour s’émouvoir, pour réfléchir, pour entendre d’autres voix que la nôtre ou celles de nos amis qui résonnent encore comme la nôtre et ne sont jamais les unes que l’écho de l’autre.
La culture est ce qui ouvre sur l’Autre, pas ce qui replie sur soi. Elle est un voyage, une expédition même, toujours une aventure.
Dans L’après littérature (Paris, Stock, 2021), Alain Finkielkraut observe : « Prescrit par la vigilance et non par la bienséance, propagé par les artistes et non par les philistins, un nouvel ordre moral s’est abattu sur la vie de l’esprit. Son drapeau, c’est l’humanité. Son ennemi, c’est la hiérarchie. Il ruine à l’école l’autorité du maître (le mot même de maître a d’ailleurs disparu). Pour cesser de favoriser les favorisés et lutter efficacement contre l’ordre établi, il abolit la distinction de la culture et de l’inculture en proclamant, sur la foi des sociologues, ses experts attitrés que tout est culturel. » En 1987, dans La défaite de la pensée, il dénonçait déjà la même dérive… Qui l’a entendu ?
On pourrait intenter bien des procès à Dumas, et d’abord au sujet de la paternité de son œuvre. Auguste Maquet n’est jamais loin de la main du grand écrivain et l’inspiration de l’auteur si fécond trouve parfois son terreau dans les œuvres des autres, en l’occurrence dans Les Mémoires de Mr d’Artagnan de Gatien Courtilz de Sandras, une source d’inspiration indiscutable. En outre, le roman-feuilleton, dont on construit aussi l’intrigue de telle sorte que les rebondissements innombrables permettent de tirer à la ligne — donc, de gagner plus d’argent —, ne constitue guère l’œuvre littéraire la plus esthétique : Dumas le sait mais il lui importe (d’abord ?) de plaire, de gagner de l’argent et de bien vivre. Est-ce un crime ? Non pas ! Est-ce une culture au rabais — plus qu’une culture populaire ? Peut-être… mais puisqu’il paraît que « tout est culturel », qui s’en plaindrait à part l’académicien ?
Quant au cinéma, assurément, il laisse croire à son tour que « tout est culturel »… Sur le site Wikipédia, à l’entrée « Adaptations du roman Les Trois Mousquetaires », on dénombre près de quarante recensions auxquelles s’ajoutent une dizaine d’autres pour la télévision, depuis le film populaire à grand succès jusqu’à la parodie. Il n’y a pas à dire, Alexandre Dumas a su plaire. Et susciter un engouement inégalé. Mais, répétons-le, de quel goût s’agit-il, sinon le goût du même, l’amour de la redite, la sécurité du déjà-vu, du déjà-connu ? Jusqu’au rassasiement et enfin l’écœurement ?
Les choix du cinéma sont donc des choix antilittéraires. Y compris — et surtout — quand il puise dans la littérature ses blockbusters.
Est-ce difficile à entendre pour des parents qui croyaient bien faire en emmenant leur progéniture au cinéma pendant les vacances de Noël ? En se disant que, faute de lire un jour Dumas, ils connaîtront donc l’histoire des fameux trois mousquetaires, et sauront à tout le moins qu’ils étaient quatre ?
Cette chronique tiendrait-elle une position élitiste qui n’aurait rien compris ni à la littérature populaire ni au cinéma populaire ? Non pas.
Elle n’est que l’expression de la conviction modeste mais enracinée de ceux qui en resteront à jamais persuadés : la culture demande un effort. Qui consiste à affronter ce que nous ne connaissons pas, non pas pour l’accueillir sans réfléchir mais pour en juger de la qualité par soi-même — fort d’un esprit critique aiguisé — et décider, en son âme et conscience, enfin, en quoi cela mérite d’entrer dans notre monde, ou pas. Qu’il en aille d’un film ou d’un livre…
