« J’ai eu le sentiment d’avoir découvert une sorte d’Eldorado intérieur. »
Propos recueillis par Céline Maltère
Écorcheville respire un air de fin des temps : quand les pluies s’abattent sur la ville, ce sont des averses d’oiseaux ou des grenouilles. Depuis presque quarante jours, le ciel ouvre ses vannes, et le fleuve ne cesse de gonfler, faisant surgir des créatures étranges. Parmi elles, des Harpies nichent dans les arbres et s’en prennent à des habitants. On voit aussi apparaître une Hespéride et un homme à tête de taureau. Qu’annonce cette confusion des mondes, séparés par le Styx et la barque de Charon ?
Ici-bas (Grasset, 2023) raconte l’histoire de la fin d’Écorcheville en mettant en scène de très nombreux personnages, que le lecteur a pu découvrir auparavant dans les deux volumes de la trilogie (L’Autre rive, 2007 ; À cause de l’éternité, 2021). De puissantes familles, comme les Bussetin, les Propinquor et les Esteral, règnent sur la cité. Au cœur de la ville, pourtant, l’hybridation a déjà eu lieu : ne va-t-on pas se faire confectionner ses robes et ses costumes chez Lachésis fashion, boutique tenue par les trois Moires ? Biquet et Angelina cachent, depuis leur enfance, des pieds en forme de sabots, et leurs cornes sont annuellement limées par leurs parents…
Quel est ce monde où on a voulu cacher la force de l’imaginaire, tout en vivant avec ses représentants ? En effet, qui est plus intrigant, plus respecté que le directeur de l’institut Ouranos, ce psychiatre aux deux visages, tel Janus ? De son côté, Strabon Martin, professeur de mythologie, qui s’occupe du musée tératologique, défend ce que d’autres appellent les monstres. Le mystère plane. Qu’y a-t-il sur l’autre rive ? Sauf les morts et les créatures mythologiques, personne ne peut traverser le Styx et revenir pour en parler. Les Écorchevillais ont bien tenté, il fut un temps, de construire un pont pour aller voir de l’autre côté du Styx. Mais la construction s’est écroulée, et ils n’ont pas pu aller visiter le monde des morts, privilège réservé à quelques héros, tels Orphée, Énée ou Héraclès ; et Charon est un nocher peu aimable, qui refuse de déroger à la règle.
Dans ce roman mythologique de Georges-Olivier Châteaureynaud, dont l’œuvre a été couronnée par plusieurs prix, dont le Renaudot en 1982 pour La Faculté des songes, on se demande la place des vivants et des morts, on s’interroge sur les frontières, sur le réel et l’imaginaire ainsi que sur nos limites. « Les notions d’étendue et de durée n’existent-elles nulle part ailleurs que dans la conscience exiguë des mortels accrochés à l’idée rassurante d’une réalité à leur mesure ? »
Quand vous avez écrit L’Autre rive, paru en 2007, aviez-vous déjà l’idée de développer cet univers dans deux autres romans ? Quelle est la place de la mythologie dans votre création romanesque ?
En écrivant L’Autre rive, je n’imaginais pas lui donner de tels prolongements. La trilogie qui en a résulté a occupé une quinzaine d’années de ma vie et s’est étendue sur près de deux mille pages. Pour moi, d’abord nouvelliste et auteur de romans de dimensions raisonnables, il s’agissait d’affronter à autre chose : un roman d’une ampleur, en tout cas d’une longueur déraisonnable. Un pavé, si l’on veut. Je me suis aperçu après la publication du volume qu’il avait ouvert en moi une porte sur un espace de fiction que je n’avais fait jusque-là que pressentir. L’accueil réservé à L’Autre rive par la critique m’a encouragé à franchir cette porte. J’ai eu le sentiment d’avoir découvert une sorte d’Eldorado intérieur. Les trois volumes aujourd’hui publiés constituent l’exploration de cet espace.
Bien que l’action se déroule dans un monde contemporain, assez semblable au nôtre, les héros, les dieux et les diverses créatures de la mythologie gréco-latine y occupent une grande place. J’ai été, très jeune, fasciné par cet univers, et il est partout présent, en filigrane ou plus directement, dans tous mes livres. C’est qu’à la différence des religions monothéistes, au moins de nos jours, la mythologie peut être regardée comme un roman dont tous les personnages, y compris les dieux et les monstres, sont l’homme, distribué entre tous.
Écorcheville symbolise la ville frontière, sise au bord du Styx. Y vivre, c’est côtoyer la mort. Comment vous est venue l’idée de cette cité et de son nom ?
Nous vivons tous au bord du Styx, puisque nous sommes tous conscients de notre finitude, que nous nous efforçons par divers moyens d’oublier… Mon choix s’est arrêté sur le nom Écorcheville (entre parenthèses, ça existe, je l’ignorais alors, c’est un hameau de la commune du Breuil-en-Auge) à cause de sa sonorité… Et de son aura effrayante, si l’on y réfléchit. Dans « écorcheville », il y a écorché, écorcheur, écorchure, écorchement. Cela dit, je ne doute pas que l’endroit, en réalité, soit paisible et sûr.
Dans une scène d’Ici-bas, le maire donne l’ordre de protéger la population en tirant sur les Harpies, oiseaux-femmes qui ne sont pas réputées pour leur bienveillance. Ce qu’elles disent du passé ne semble pas l’émouvoir puisqu’il y a urgence face au danger. Le professeur Strabon s’en offusque. Qu’est-ce que cet épisode dit de notre époque et de son rapport au passé ?
Ce maire, Coriandre Bussettin, est en charge de la normalité (toute relative) de sa ville, et de la sécurité de ses habitants. Il est dans son rôle en ordonnant qu’on abatte les Harpies. Strabon Martin, professeur de mythologie appliquée et directeur du Musée de Tératologie, est dans le sien en implorant qu’on les épargne, au moins pour lui permettre de les étudier et d’écrire une des monographies savantes qu’il consacre aux créatures venues de l’autre rive du fleuve, c’est-à-dire de l’Erèbe, c’est-à-dire des Enfers.
Si l’on voulait rapprocher cet épisode de ce qui se passe à notre époque, je dirais seulement qu’elle oublie trop de choses du passé de l’humanité et se résume de plus en plus à une course en avant technologique qu’on peut soupçonner de plus en plus périlleuse.
Le Minotaure, symbole de la force brute, prend la forme d’un jeune homme très attendrissant, comme beaucoup des créatures mythologiques qui débarquent ou vivent déjà à Écorcheville. L’hybridation est-elle le salut de l’humanité ?
Le Minotaure est en effet un mal-aimé des représentations traditionnelles. Mi-homme, mi-animal, gardien meurtrier d’un labyrinthe de cauchemars, il mérite seulement la mort de la main de Thésée… Tel quel, il ne m’intéressait pas. Vous le jugez attendrissant dans l’incarnation que je lui donne dans deux des volumes de la trilogie, j’en suis heureux, c’est bien le même sentiment qu’il m’inspire : je vois en lui une sorte d’orphelin égaré tout enfant sur la rive humaine du Styx, devenu un colosse innocent, avide d’humanité.
D’hybridation, il est en effet question dans la trilogie. Certains personnages sont des métis d’humains et de dieux ou de créatures semi-divines. La mythologie gréco-latine ne renâclait pas devant ces sang-mêlé, à la différence des religions révélées, marquées sauf erreur par un strict apartheid dans ce domaine… Alors quoi, en nos temps d’immigration critique ? Le salut de l’humanité est plus probablement du côté de l’hybridation et de l’intégration que de l’exclusion et de la peur obsidionale.
« Gardons-nous de confondre religion et poésie. » La religion, relevant aussi de la mythologie, n’est-elle pas une des essences de la poésie ?
C’est Bételgeuse, une dévote groupie de Monsignore Propinquor, l’évêque d’Ecorcheville dans Ici-bas, qui prononce ces mots. Il est évident que pour elle la religion, catholique en l’occurrence, n’est pas assimilable à la poésie, puisqu’elle repose sur les Saintes Écritures, revêtues par l’Église du blanc-seing divin. Pour le croyant, la religion est pure et simple vérité, tandis que la mythologie est à la fois roman et poésie : au bout du compte, littérature…
Dans un musée de tératologie, tel le professeur Strabon Martin, quelle créature aimeriez-vous détenir et observer ?
J’ai invité dans les pages de la trilogie divers ressortissants de l’autre rive, notamment une sirène, le dieu Pan, un centaure, un faune, le Minotaure Astérion, bien sûr, le dieu romain bifrons Janus, Charon, les Moires, habilleuses des destinées humaines, et d’autres encore. À titre personnel, j’aurais plaisir à m’entretenir avec Morphée, fils du Sommeil et de la Nuit, père des Songes et frère de la Mort… Nul doute que pour le fantastiqueur que je suis, sa conversation serait d’un puissant intérêt. Ou alors Orphée ? Le personnage de Benoît Brisé, protagoniste du tome premier, musicien, lyre hero comme on dit guitar hero, auteur de l’album culte Hirbilo (here below : ici-bas !), est à sa manière un Orphée.
Quel héros de la mythologie gréco-romaine se rapproche le plus de votre personnalité ?
Je ne me vois pas en héros. Cependant, j’aurais aimé ressembler à Hypnos, capable de bercer les dieux (les critiques littéraires) et les hommes (les lecteurs…) en éventant ses ailes ou en les touchant de sa baguette magique.
« Là-bas, quelque chose s’est amassé et s’apprête à déferler. Je ne parle pas de l’inondation matérielle et du gigantesque dégât des eaux qui nous menace, mais d’un débordement mental, d’une catastrophe spirituelle », dit Monsignore Propinquor dans Ici-bas. Avez-vous voulu écrire un roman apocalyptique ? Que représente la figure de l’ange que vous faites apparaître à Écorcheville ?
L’apocalypse semble nous frôler ces temps-ci. On a parlé jadis des terreurs de l’an 1 000. C’est ce que nous revivons pour des raisons qu’il est inutile de rappeler. Bien entendu, la trilogie, et singulièrement Ici-bas, en est contaminée. Toute espérance christique, toute présence angélique sont absentes des deux premiers tomes. L’angelot menacé par les Harpies sur le parvis de Sainte-Agathe s’est imposé à moi. Je n’y peux rien. J’ai été élevé dans la religion catholique, sans passion ni persévérance, sans foi jusqu’à plus ample informé, mais j’en ai été imprégné, forcément. Cette dimension manquait aux deux premiers tomes de la trilogie… Il manque encore deux autres dimensions dans le troisième : les imaginaires judaïques et islamiques, dont je n’ai pas idée. Ignorance, inculture de ma part, certainement. Faut-il envisager une tétralogie ? Je n’ose y penser. Il est tard.
Si Charon vous acceptait sur sa barque de votre vivant, sans la promesse de revenir, iriez-vous voir avant l’heure ce qui se trouve de l’autre côté ?
C’est précisément ce que Strabon Martin implore en vain Charon de lui accorder. Pour moi, m’avez-vous bien lu ? J’en reviens !… Non, je plaisante. J’irai comme nous y allons tous, bien assez tôt.
Vous écrivez : « Il est toujours temps de tout, si on ose. » Pouvez-vous nous en donner la preuve ?
La preuve, non. Mais il est toujours temps de tout tenter, quitte à échouer, la force, le talent, la chance pouvant faire défaut.
