« Ma liberté est immense, l’histoire est riche et l’imagination sans limites. »
Propos recueillis par Céline Maltère
Christine Orban donne une voix à l’intimité des femmes. Dans ses premiers romans, le sujet, c’était elle. Depuis Virginia et Vita (2012), c’est toujours elle, mais à travers d’autres : Joséphine (Quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur, 2013), Marie-Antoinette (Charmer, s’égarer et mourir, 2016), ou plus récemment Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise (Soumise, 2022). Dans l’expression du sentiment, Christine Orban excelle. Elle choisit le je, se fond dans ses héroïnes, les incarne avec une telle justesse qu’on se demande jusqu’où elle met d’elle-même dans ses muses. Et son sujet de prédilection demeure l’amour.
Avec Mademoiselle Spencer (Albin-Michel), elle nous invite à découvrir Lady Di autrement. L’originalité de ce roman — qui n’est pas une biographie, mais s’inspire de la vie de Diana Spencer — réside dans la façon dont l’autrice raconte cette femme à travers ses émotions amoureuses. Ce n’est pas la princesse médiatique qui l’intéresse, ni les rumeurs qui l’ont entourée, mais ce que Diana a pu ressentir lorsque le conte de fées dont elle rêvait s’est mué en descente aux Enfers. À peine âgée de vingt ans, Diana épouse l’homme le plus convoité du Royaume-Uni : le prince Charles. Tout le monde envie sa place. Elle, sincèrement amoureuse, découvre rapidement que ses sentiments ne sont pas partagés — et pire encore : que le cœur de Charles appartient à une autre.
Christine Orban explore ici l’intime avec empathie. Elle se glisse dans la peau de Diana, la rend profondément humaine, bouleversante même, dans sa manière de mendier sans relâche l’amour de son mari. Elle espère qu’il oubliera un jour l’autre, Camilla, celle qu’elle appelle dans le roman Madame C., la maîtresse qu’il n’a pas pu épouser.
En toile de fond, la cour et son décorum, les parties de chasse, la rigidité des usages ; au centre, une jeune femme désarmée face à une institution qui la dépasse, et à une popularité fulgurante qui finit par faire de l’ombre au prince. Autour d’elle, peu de bienveillance. Diana souffre de troubles alimentaires, s’agite, tente d’attirer l’attention de celui qu’elle aime. Plus tard, elle prendra des amants, sans parvenir à combler le vide. Elle surprend des appels, trouve dans le portefeuille de Charles des photos de sa rivale, mais continue d’espérer : « Et j’espère qu’avec le temps, Charles éprouvera un peu d’amour pour moi et que cet amour pansera mes blessures. »
Tout l’espoir qu’elle place dans son histoire est pourtant vain. Christine Orban raconte une femme amoureuse dont les rêves se brisent. Le cœur, motif récurrent, devient le fil conducteur du récit. La répétition, la stagnation du désir, les illusions d’un amour impossible structurent la narration : Diana reste seule, enfermée dans son attente, jusqu’à se heurter à la froideur d’une reine qu’elle a fini par contrarier.
En miroir, Christine Orban fait apparaître Mademoiselle Else, héroïne d’Arthur Schnitzler, comme une amie imaginaire de Diana. Toutes deux partagent la solitude et la capacité au renoncement. La technique du monologue intérieur donne au texte une intensité presque poétique.
Mademoiselle Spencer est un roman lyrique, vibrant, traversé par la question : comment supporter que celui qu’on aime et qu’on a épousé en aime une autre ? Christine Orban nous livre une image inédite de Lady Di, loin des icônes figées, en la rendant terriblement humaine : « Mon bourreau m’embrasse, j’évite les yeux bleu marine, mais je le laisse poser ses lèvres sur les miennes. Lui seul peut me fournir l’antidote aux souffrances qu’il m’inflige. C’est absurde, je sais. Lui seul possède le contrepoison. »
Avec Mademoiselle Spencer, Christine Orban confirme sa maîtrise d’un genre qu’elle réinvente : le roman biographique de l’intime.
À la lecture de vos romans, on se dit que vous excellez dans l’expression du sentiment. À quel point vous fondez-vous dans vos personnages ?
J’aurais aimé être psychanalyste, mais j’ai probablement trop d’empathie. Je suis une éponge, j’absorbe les états d’âme… On ne peut choisir ses patients, je choisis mes personnages de roman. Ma liberté est immense, l’histoire est riche et l’imagination sans limites. Je comprends plus que je ne me fonds : quand je décris Marie-Antoinette les mains liées sur la charrette qui la mène à l’échafaud, je dois garder mon sang-froid pour continuer à écrire, à décrire, et c’est difficile. Diana est une héroïne de tragédie classique ; son malheur est banal, universel : aimer un homme qui ne vous aime pas, c’est universel, on peut aussi appréhender le désamour sans l’avoir connu.
Quand et comment Lady Di s’est-elle imposée à vous ?
Je suis allée voir Mademoiselle Else d’Arthur Schnitzler au Théâtre de Poche, pièce mise en scène par Nicolas Briançon. En sortant, j’ai su que j’écrirais Mademoiselle Spencer. Il y avait une correspondance très forte entre cette héroïne de papier et l’héroïne de la réalité qui était Diana. Elles devaient se rencontrer, l’une éclairait l’autre ; un personnage de roman, pour une fois, éclaire un personnage de la réalité. Schnitzler m’aidait à comprendre Diana ; son besoin de vérité et de liberté m’intéressait, elle ressemblait aux héroïnes classiques. Comme Phèdre, Antigone, elle va se heurter à un destin écrasant et à des institutions plus fortes qu’elle. Son romantisme, « vouloir être aimée », alors qu’un destin de reine l’attend, peut porter à sourire. D’une désarmante naïveté, elle est aussi, d’une certaine façon, une héroïne du XIXe siècle. Comme Emma Bovary, elle cherche l’amour véritable… Elle aurait pu être Reine, elle voulait être aimée.
De quelle manière vous êtes-vous imprégnée de la princesse Diana pour écrire votre roman ?
Principalement de ce qu’elle a dit, de ce qu’elle a écrit, de son body langage, des commentaires des proches, des événements qui ont eu lieu, des détails connus ou découverts, comme la lame de rasoir.
L’écriture de Soumise avait demandé une grande recherche documentaire et beaucoup de lecture. Qu’en est-il pour un roman comme Mademoiselle Spencer ?
Oui, là, le « biographe-romancier ou pas » affronte une autre difficulté. Il n’y a pas de Pensées, de correspondance, comme celle entre Jacqueline et Blaise Pascal ; Virginia Woolf tenait un journal, écrivait des romans… Cette fois, la technique est différente : j’avance avec les faits — ceux de la famille royale sont révélés à chaque instant de leur vie —, l’intuition aide lors des vides historiques — selon Stephan Zweig, l’intuition va plus loin que les froids documents. Et je me bats contre les a priori envers les femmes. Diana en a subi pas mal : elle aurait manipulé la presse, par exemple. Je tâche d’expliquer ce qui s’est passé. Le visage de Diana ne ment pas, son regard non plus.
Le risque, avec ce livre, était de basculer vers le people. Aviez-vous conscience de cela et comment avez-vous fait pour ne pas tomber dans ce piège ?
J’étais consciente de prendre un risque, mais je n’ai pas hésité une seconde, cela aurait été céder au regard des autres, Diana en avait assez souffert pour « nous » en libérer. J’étais consciente qu’elle n’était ni une grande romancière, ni une philosophe, ni une poétesse janséniste, mais une jeune femme sans don particulier, avec cependant un destin particulier. Puis je me suis posé la question du destin, une question récurrente à chaque biographie. C’est effrayant de sentir que je ne suis pas libre, que la main du destin est là et qu’elle me dirige, je ne peux y déroger. En ce qui concerne Diana, tout la mène vers le mur du pont de l’Alma ; lorsqu’elle donne cette interview à la BBC, elle réclame sa liberté, elle dépasse les limites acceptables. La Reine et le Prince Charles lui ouvriront la porte, mais elle ne sait pas voler… La catastrophe était inévitable.
Parmi les femmes que vous racontez, au moins deux sont des abandonnées, Joséphine et Diana. Pourquoi la passion et l’échec amoureux vous inspirent-ils ?
Ce sont des sensations très fortes, un rêve pour une romancière ! Je n’ai pas été abandonnée, mais par la magie du roman, j’ai ressenti et j’ai connu la douleur de l’abandon. Dans Le Silence des hommes, mon héroïne abandonne l’amant trop silencieux. Joséphine de Beauharnais est une femme forte, elle va s’en sortir, pas Diana. Je commence mon livre par le départ de sa mère : elle va traîner toute sa vie cette blessure et c’est certainement une des raisons pour lesquelles elle réagit si mal aux tergiversations amoureuses de Charles…
En vous projetant dans les sentiments des personnages et en choisissant le « je », vous pratiquez une écriture « impressionniste ». N’avez-vous pas l’impression de parler encore plus de vous dans les romans biographiques qu’autobiographiques ?
J’ai peu tenté l’autobiographie ou bien pour des passages de ma vie : L’âme sœur, Deux fois par semaine… Mais j’ai sûrement dit plus de choses sur moi en me cachant derrière mes personnages…
Il y a de belles phrases lyriques dans votre roman, comme « Rien ne change. Les saisons passent, notre amour s’éternise en hiver. » Quelle est celle que vous préférez ?
J’aime comparer les états d’âme aux saisons, je fais dire à Blaise Pascal que « son cœur est en hiver » lorsque Jacqueline part à Port-Royal. Il a écrit : « J’ai mes brouillards et mes beaux temps en dedans de moi. » J’adore cette phrase. Dans Mademoiselle Spencer, j’aime celle que vous avez choisie, mais aussi : « La réalité n’a rien à voir avec les images de Barbie aux Pays des Merveilles. », « Et pourtant, comme j’aurai une couronne sur la tête, personne ne croira à mon mal-être. »
Pensez-vous que le terme de « roman biographique de l’intime » convienne à vos derniers livres ?
J’aime beaucoup votre définition de « mes biographies », ainsi que celle de Dominique Bona qui les définit comme des « romans vrais ». Je ne trahis pas la vérité d’un personnage, je mets en scène les personnages avec les éléments en ma possession. La réalité est faite d’imaginaire et l’imaginaire se nourrit de la réalité…
