« Ce ne sont pas les interviews, les articles biographiques des revues mondaines et les petits potins qui passent des bureaux de rédaction au public qui donneront une idée exacte des romancières et des poétesses. » Ce constat signé Marcelle Tinayre conclut son article « Bas-bleus et femmes de lettres » paru le 3 octobre 1903 dans le journal L’Illustration. À la lecture de tels mots, on ne peut que s’appliquer pour faire connaître cette écrivaine française, célèbre en son temps, et malheureusement tombée dans l’oubli auprès du grand public.
Mais par où commencer quand il s’agit d’écrire à propos de Marcelle Tinayre ? Par le début sans doute.
Marcelle Chasteau est née le 8 octobre 1870 au sein d’une famille d’intellectuels et d’artistes. Son père Émile est dessinateur, et Louise, sa mère, est institutrice et romancière. Elle a en outre publié quelques ouvrages de pédagogie. Très jeune, Marcelle se destine à une carrière littéraire dans les pas des femmes de sa famille, sa mère donc, mais aussi sa grand-mère maternelle, Catherine Saigne née Bouyer, qui était poétesse.
Elle n’a que quatorze ans en 1884 quand son premier livre est publié sous un pseudonyme masculin, Charles Marcel. Toutefois, Vivent les vacances ne rencontrera que très peu d’échos. Il en ira différemment avec L’Enfant gaulois, son second roman paru en 1887, qui connaîtra un succès d’estime et sera régulièrement réédité par la librairie de l’Éducation nationale pour récompenser les élèves d’un bon prix.
En 1889, elle épouse l’illustrateur et graveur sur bois Julien Tinayre, fils d’une communarde éclairée, Victoire Tinayre, qui avait fondé à Paris avec Fortuné Henry et Louise Michel la Société coopérative des équitables, inspirée du courant socialiste. Après la mort de son mari, fusillé par erreur durant la Semaine sanglante tandis qu’elle était elle-même emprisonnée, Victoire Tinayre s’exile en Suisse puis en Hongrie avec ses enfants auxquels elle donne une éducation solide. En 1898, trois ans après sa mort, Marcelle rend un vibrant hommage à sa belle-mère dans le journal féministe La Fronde :
« Elle était à Paris encore quand le mouvement communaliste commença. Jules Simon l’avait chargée de faire un rapport sur la réorganisation de l’enseignement primaire et une femme plus ambitieuse eût profité de l’occasion pour se faire donner quelque grasse sinécure. Mais elle rencontra Millière, Varlin, Vermorel, ses amis qui lui dirent : “Soyez avec nous.” Elle fut avec eux non comme une militante, non comme une de ces chimériques pétroleuses qui existèrent surtout dans l’imagination des bourgeois affolés, mais comme une sœur de charité laïque, toute à son rôle d’ambulancière et d’institutrice. Si ce fut un crime, ses enfants n’en rougissent pas. »
Victoire et Marcelle Tinayre prônent des féminismes différents : la première est une révolutionnaire, la seconde ne goûte guère la mode des suffragettes et laisse une bonne part à l’amour libre dans son militantisme. Question de générations. Toutefois, elles ont en commun cet esprit républicain et un engagement pour l’égalité des sexes chevillé au corps.
Marcelle Tinayre publie coup sur coup ses deux premiers romans sous son vrai nom en 1894 chez Calmann-Lévy (chez qui elle publiera la plupart de ses œuvres), L’Oiseau d’orage (suivi de L’Amitié) et La Rançon. Ce dernier est empreint d’un romantisme suranné si propre à la jeunesse que, lors de sa réédition en 1907, la romancière « prie [ses lecteurs] d’accueillir avec indulgence cette histoire de deux amants inférieurs à leur idéal, supérieurs à leur destinée, faibles devant la douleur d’autrui, et contraints au stérile sacrifice de leur grand et bel amour, parce qu’ils ont préféré le “bon mensonge” à la vérité libératrice ». C’est qu’entre temps, elle est devenue une écrivaine accomplie et célèbre avec quatre publications à succès : Avant l’amour (1897), Hellé (1899), La Maison du péché (1902) et La Rebelle (1905).
Le féminisme de Marcelle Tinayre revendique le droit de vote, le droit à l’avortement et l’égalité homme-femme dans tous les domaines ; elle ne veut plus que ses consœurs soient exclues de la vie publique et contraintes à une vie domestique alors qu’elles ont d’autres aspirations. Pour l’autrice, elle est le témoin d’une période de transition. Elle n’a pas l’acharnement d’une suffragette car elle est tout à fait consciente que défaire le patriarcat ne se fera pas en un jour. Dans La Rebelle, Mademoiselle Bon, une vieille fille, se montre d’ailleurs tout à fait lucide devant l’exaltation de l’héroïne Josanne :
« – Mariées, elles ne peuvent pas s’affranchir de l’époux ; libres, elles ne veulent pas s’affranchir de l’amant… Ce sont des serves, comme étaient leurs mères, comme le seront leurs filles…
– Ce sont des femmes ! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une morale et des lois dont elles subissent la contrainte. De toutes parts, la société limite l’effet de leur rébellion. Elles n’accordent pas toujours leurs actes avec leurs idées ? – Ainsi les anarchistes font leur service militaire et paient l’impôt. – Elles gardent l’instinct de la servitude amoureuse. – N’oubliez pas que les siècles et les siècles ont façonné leur sensibilité pour l’obéissance et le sacrifice. »
Fait intéressant dans ce roman, Josanne découvre le féminisme grâce à un homme, Noël Delysle ; ce dernier a écrit un essai sur la question dont la lecture va la chambouler. Josanne reste dévouée à son mari tandis qu’elle fréquente un amant dont elle tombe enceinte (elle fera en sorte que son époux croie que l’enfant est le sien). Le mari meurt et l’amant en épouse une autre. C’est le féminisme de Noël qui va la tenir debout, puis son amour. Ce dernier aura d’ailleurs du mal à concilier son idéologie d’émancipation de la femme et sa jalousie amoureuse en observant Josanne se libérer. George Sand aurait pu écrire cette histoire. Rien d’étonnant à cela, Marcelle Tinayre était une admiratrice de la bonne dame de Nohant. Ne pas exclure les hommes du combat féministe (en les éduquant), c’est aussi ce que prônaient beaucoup d’intellectuelles au début du xxe siècle. Par exemple, Aurel écrit dans son petit pamphlet Les Françaises devant l’opinion masculine : « Pas de bon féminisme qui ne soit hoministe. Nous avons à sauver l’homme de l’homme. » Discours qui n’a pas pris une ride.
Au tournant du nouveau siècle, les illustrations d’après gravures ne sont plus à la mode, petit à petit remplacées par la photographie ; Julien Tinayre a beaucoup de mal à travailler. C’est Marcelle qui entretient le ménage (le couple aura quatre enfants) avec ses succès littéraires et qui trouve des contrats d’illustrateur à son mari grâce à ses relations dans la presse et le monde de l’édition. Gagné par la dépression, il finit par se suicider en 1923. Leur relation solide mais complexe a sans doute inspirée à l’écrivaine celle entre Josanne et son mari Pierre dans son roman La Rebelle.
Marcelle Tinayre est une femme de son temps. Elle porte un regard acéré sur son époque en écrivant des articles dans différents journaux, et en fréquentant ses contemporaines intellectuelles avec lesquelles elle cofonde en 1904 le Prix Vie Heureuse, ancêtre du Prix Femina, après le scandale du Goncourt qui au dernier moment, cette année-là, préféra récompenser Léon Frapié (La Maternelle) alors que La Conquête de Jérusalem de Myriam Harry était pressenti (il faudra attendre 1944 avec Le premier accroc coûte deux cents francs d’Elsa Triolet pour qu’une femme remporte enfin le prestigieux Goncourt). Marcelle Tinayre présidera le Prix Vie Heureuse en 1908, année qui récompensera Édouard Estaunié et son roman La vie secrète.
Mais 1908 est surtout marquée par « l’affaire Tinayre », qui fait les choux gras de la presse à l’époque. En effet, le nom de la romancière circule comme possible récipiendaire de la Légion d’honneur après que Le Figaro du 6 janvier a laissé fuiter une liste non officielle. Mais cela ne l’intéresse pas, ni en tant que femme ni en tant qu’écrivaine, et elle le fait savoir dès qu’elle en a l’occasion dans les salons qu’elle fréquente. Plusieurs raisons sont invoquées par l’intéressée : une notoriété pour quelque chose qu’elle n’a pas sollicité et qu’elle n’est pas prête à gérer, mais aussi un sentiment ridicule teinté d’illégitimité. C’est une lettre pleine d’humour écrite de sa main au directeur du journal Le Temps, et publiée le 8 janvier sans son accord, qui met le feu aux poudres. Extrait : « Je ne porterai pas ce joli ruban et cette jolie croix, parce que je ne pourrai plus aller en tramway ou dans le Métro sans susciter la curiosité de mes voisins. “Tiens, penseraient-ils, voilà une femme qui a dû être religieuse et soigner des pestiférés… Elle est bien jeune, tout de même, pour avoir été cantinière en 1870 !” Alors ? Non, non, ça me gênerait ! »
Le 13 janvier, Le Figaro réplique par un dessin représentant une religieuse signé Jean-Louis Forain et légendé « Celles qui n’écrivent pas ». Ce même Forain qui dira que « ça doit être excitant de bouffer le cul d’une légionnaire ! » ; propos rapporté par Marcel Proust, alors chroniqueur au Figaro, dans une lettre adressée à Reynaldo Hahn. Le 14, le quotidien continue de se délecter : « Les croix des beaux-arts sont celles que nous avons déjà fait connaître, sauf une, dont il était facile de prévoir l’échec après tout le bruit qu’elle a si malencontreusement causé ces jours-ci. La croix de Mme Tinayre ne figurera pas, en effet, dans la promotion. »
Dès lors, quoi qu’elle fasse, Marcelle Tinayre se trouve dans la tourmente. La presse se divise en deux catégories : celle qui la soutient, et celle qui la déteste. Comme elle est née à Tulle, elle est alors qualifiée de « Limousine » par ses détracteurs. Et quand l’année suivante, elle publie un nouveau roman très attendu, L’Ombre de l’amour, il est, sans commune mesure, ou bien qualifié de chef-d’œuvre absolu, ou bien considéré comme une très mauvaise et exaspérante énième version de Madame Bovary écrite par une femme qui s’ennuie comme son sujet. Guillaume Apollinaire, sous le pseudonyme de Louise Lalanne, écrit dans le journal Les Marges que « la plus belle qualité de Mme Tinayre doit être l’entêtement, mais elle ne se soucie ni du goût, ni de la grâce », tout en admettant ne pas avoir lu le livre en entier — « J’ai lu de ce roman les parties essentielles ».
Pourtant, bien que féministe et très critique envers son temps, Marcelle Tinayre n’en est pas moins patriote, et prouve que l’on peut refuser la Légion d’honneur tout en aimant la France. En effet, en 1915, au début de la Grande Guerre, elle publie La veillée des armes – le départ : août 1914, un roman bouleversant qui retranscrit les soixante-douze heures, du 31 juillet au 2 août 1914, de la mobilisation aux premiers départs. Il s’agit d’une fresque française, intimiste par endroits, qui décrit à la fois l’effervescence nationale et l’effroi populaire à l’annonce du conflit avec l’Allemagne. La scène d’adieu entre Simone et François est saisissante de réalisme, et l’historien Alain Quella-Villéger a raison de parler de reportage voire de chronique sociale en évoquant ce livre :
« – Je n’ai que toi !… Je n’ai que toi ! redisait-elle dans une sorte de délire.
Il essayait de la calmer. Mais quand il voulut lui expliquer les dispositions qu’il avait prises, et comment elle pourrait vivre, “en cas de malheur”, elle le bâillonna d’une caresse.
– Non ! Je ne peux pas t’entendre !…
– Mais il faut bien…
– Non !… Non ! cria-t-elle en sanglotant. Non !… je ne veux pas… Crois-tu donc que je te survivrais ?… Ne m’aimes-tu pas comme je t’aime ?… Je te laisse partir, je te donne à la France, mais, si tu me manques, je n’aurai pas besoin de vouloir mourir…
De quel abîme montait ce cri de femme ! Qu’elle souffrait, qu’elle allait souffrir, cette frêle Simone, cette tendre Simone, cette Simone chérie, que François aurait voulu, fût-ce au prix d’un martyre, défendre contre la douleur ! Certes, il ne renia pas une seconde le vieil idéal d’honneur qui avait, en lui, la force d’un instinct ; pas une seconde sa volonté ne fléchit ; il ne cessa pas d’être lui-même, mais sa sensibilité déchirée jeta une plainte secrète… Il épuisa, dans un seul frisson, toutes les affres de la séparation et de la mort, et, pressant contre lui le corps adoré, il pleura, lui aussi, sans honte, ces larmes d’homme, rares et lentes, qui coulent à peine et font plus de mal que le sang d’une blessure. »
La guerre, celle des hommes, c’est aussi et surtout l’occasion pour Marcelle Tinayre de parler des femmes. Ces personnages féminins doutent, sont effrayés de voir partir maris, frères et fils, alors que les mâles guerriers n’ont guère le choix de la réflexion. Elle pressent qu’un autre combat attend les femmes quand le conflit sera terminé ; celui de leur émancipation.
Marcelle Tinayre se montrait aussi très critique envers le clergé et l’extrémisme religieux. C’est tout le sujet de son roman La Maison du péché où Augustin, éduqué dans le jansénisme par une mère bigote et acariâtre, ne peut se résoudre à écouter son cœur et à aimer Fanny, une femme artiste, libre et enjouée. Augustin meurt d’une maladie, et d’amour :
« Un Dieu !… Un Dieu qui tue nos enfants !… Non, non, ce n’est pas vrai… Il n’y en a point !… Il n’y a pas de justice… On a tué notre Augustin avec des mensonges… Il meurt pour rien… pour rien ! »
On retrouve ce genre de sentiment religieux exacerbé dans bon nombre de livres de Selma Lagerlöf, romancière suédoise, première femme à recevoir le prix Nobel de littérature en 1909, et dont Marcelle Tinayre est une fervente admiratrice. En visite en Scandinavie, la rencontre entre les deux femmes n’a pu avoir lieu…
« Mais j’ai eu, au Skansen et dans la campagne suédoise, un autre guide qui me parlait tout bas, dans le silence de mon rêve, et qui me disait de merveilleuses paroles. C’est vous, Selma Lagerlöf, femme de génie que je n’ai pu voir, hélas ! […] C’est vous, âme et voix de la Suède, incantatrice qui ressuscitez les morts et leur rendez une vie immortelle.
Combien je vous admire et vous aime, je ne l’aurai pas dit, ô solitaire qui vivez dans une retraite dalécarlienne ! Mais sachez-le, si jamais vous lisez ces lignes : au lieu d’emporter des ouvrages savants, j’ai pris tout simplement le Voyage merveilleux de Nils Holgersson, ce chef-d’œuvre écrit par vous pour les enfants des écoles primaires. »
Selma Lagerlöf et Marcelle Tinayre ont aussi en commun le goût pour la nature, l’esthétisme et les petites communautés de campagne. Elles ont l’art de dépeindre les relations hésitantes entre les hommes et les femmes, mais aussi la complexité des rapports entre les êtres, notamment en dessinant dans leurs romans respectifs cette opposition constante entre le goût de la liberté et l’affranchissement des conventions sociales d’une part, et le respect de la tradition et le maintien dans l’ignorance d’autre part. En outre, des romans de Marcelle Tinayre comme Perséphone (1920) et Le Bouclier d’Alexandre (1922), inspirés par un séjour en Grèce, sont clairement dans la veine littéraire de l’autrice scandinave qui joue avec le genre fantastique.
L’entre-deux-guerres se révèle plus compliqué pour l’écrivaine qui peine à retrouver le succès littéraire, d’autant qu’elle se met à dos les intellectuels de gauche et une bonne partie de la critique en traduisant et préfaçant Le Livre proscrit de Cécile de Tormay, une romancière hongroise controversée qui dénonce dans ce livre le nouveau régime communiste de Béla Kun et dans lequel elle tient des propos antisémites. Plus tard, elle se révélera grande admiratrice de Mussolini et d’Hitler, ce qui n’arrangera pas la nouvelle réputation de Marcelle Tinayre qui, à l’origine, s’était intéressée à ce livre seulement parce qu’il parlait de la Hongrie, patrie d’adoption de son défunt mari. Sous l’Occupation, dans un naufrage intellectuel ou par arrivisme éhonté, Marcelle Tinayre collaborera dans des revues pétainistes et ira jusqu’à renier une part de son féminisme en dénonçant les femmes « qui refusent la charge physique de l’enfant ». Elle qui, autrefois, avait écrit :
« La société, telle qu’elle existe, offre aux femmes deux ou trois situations types entre lesquelles il leur faut choisir. Il y a l’épouse, la vieille fille, la courtisane. Pas de régions intermédiaires entre le mariage, le célibat et la prostitution. Hors de ces catégories, la femme est une juive errante dont on ne peut définir la position, à qui l’on refuse le respect dû à l’épouse et à la demoiselle célibataire, sans lui accorder les bénéfices spéciaux à l’hétaïre — bénéfices qu’on ne tient pas à revendiquer. »
Marcelle Tinayre fut une femme de grande renommée et aux succès immenses. Certains de ses romans comme Hellé, La maison du péché ou La Rebelle ont largement dépassé les cent mille ventes et connurent jusqu’à quarante rééditions. L’écrivain James Joyce écrira à propos de La maison du péché que « l’histoire est traitée avec une telle maîtrise et une telle originalité qu’elle se classe bien au-dessus du roman de Paul Bourget ».
Et pourtant, elle s’éteint le 23 août 1948 dans une indifférence presque totale de la part de ses contemporains.
Retranscription d’une lettre inédite de Marcelle Tinayre
Nous profitons de la rédaction de cet article pour faire connaître cette lettre de Marcelle Tinayre adressée à une admiratrice et poétesse (la féminisation des termes n’était pas encore en discussion à cette époque) qui lui avait écrit au préalable, et visiblement à propos de l’amour ; sa correspondante lui aurait listé différents types d’amour et demandé de lui dire lequel lui semblait le meilleur à ressentir.
Nous avons trouvé cette missive dans un exemplaire original de La maison du péché acquis chez un bouquiniste à l’été 2022.
Paris, 10 juin 1902
Madame et cher confrère,
Je serai charmée d’être agréable à l’aimable femme et au charmant poète que vous êtes, mais votre question m’embarrasse fort.
L’« amour suppliant » des vieillards ne m’inspirerait guère que de la pitié ; je n’ai pas une grande confiance dans l’« amour impérieux » des jeunes hommes ; Dieu me garde surtout de l’« amour fiévreux des faibles » et de l’« amour troublant des fous ». L’« amour riant des gais » ne me séduirait guère que très médiocrement ; je préfèrerais peut-être « l’amour profond des tristes » mais je suis très sceptique quant à « l’amour sublime des artistes ».
Quel est le meilleur amour ?… Je ne sais. Celui qu’on éprouve — il faut qu’on l’éprouve — paraît toujours le meilleur — mais le pire n’est-ce pas l’« amour gendelettre » oublié dans votre spirituelle énumération ?
Tous les amours seraient beaux et bons si tous les amants, hommes et femmes, savaient aimer avec force, tendresse, et loyauté. Tant vaut l’amant, tant vaut l’amour — et la plupart du temps, il ne vaut pas grand-chose ; il est décevant et douloureux.
Le meilleur amour est sans doute celui qu’on ne « réalise » pas.
Tel est mon sentiment, très sincère.
Recevez, Madame et cher confrère, l’assurance de toute ma sympathie.
Marcelle Tinayre
Je suis heureuse que La Maison du péché vous ait plu. Ne pourriez-vous me faire parvenir votre dernier livre ? J’en parlerais avec plaisir dans la Mode Pratique.
