« Qui n’a pas essayé par l’écriture de faire revivre l’amour ? »
Propos recueillis par Céline Maltère
En 1904, Natalie Barney, poétesse connue pour avoir séduit de nombreuses femmes et réuni dans son salon parisien des écrivaines telles que Radclyffe Hall, Gertrude Stein ou encore Colette, est abandonnée par Renée Vivien (de son vrai nom Pauline Tarn). Cette dernière l’aimait, mais souffrait de sa nature volage : elle a rendu compte de cette souffrance amoureuse dans le recueil Une femme m’apparut (1904).
Pour la faire revenir, Natalie Barney passe par l’écriture et lui clame la douleur que lui inflige son absence, espérant un retour auquel, au fond, elle ne croit peut-être pas. Renée Vivien est avec une autre femme, la rupture est consommée, et la mort l’emportera prématurément quatre ans plus tard, en 1909.
Le recueil en quatre parties raconte, sous forme de courts textes poétiques en prose, la rencontre, puis l’absence. La dernière partie, « Le retour », dit plutôt l’espoir vain. Un interlude, à l’ambiance symboliste, nous conduit au cœur d’une forêt, dans une sorte de rêve. L’esprit élégiaque, tout comme la poésie de Sappho, souffle sur ces textes, qui expriment au plus près les sentiments qu’éprouve l’abandonnée, attendant le retour de sa « Morte Vivante ».
Le recueil Je me souviens…, réédité en 2023 dans la collection « L’imaginaire » Gallimard, est enrichi de deux préfaces. L’une est écrite par Félicia Viti, réalisatrice et scénariste, qui propose une introduction intime en livrant au lecteur ces sentiments qu’elle a partagés avec la poétesse : « On ne se souvient que de ce qu’on espère. On rêve de retour. » L’autre est signée par Suzette Robichon, éditrice, essayiste, militante féministe et lesbienne, qui retrace l’histoire de ce petit livre, paru de manière anonyme, condensé d’amour, de souffrance et d’espoir. Suzette Robichon travaille aussi à faire vivre l’œuvre d’une autre auteur lesbienne, disparue en 2003 : Monique Wittig, connue, entre autres, pour La Pensée straight.
Pouvez-vous rappeler la place de Natalie Barney dans le monde littéraire du début du xxe siècle ?
Natalie Barney est particulièrement connue dans le monde littéraire du xixe siècle par le salon littéraire qu’elle a tenu au 20, rue Jacob certains vendredis après-midi. Ce salon a réuni de nombreuses écrivaines, des musiciens, poètes, poétesses. Elle est rapidement surnommée l’Amazone par un critique littéraire très connu alors, Remy de Gourmont ; elle connaît bien Pierre Louÿs et d’autres écrivains. Ce salon est un lieu de rencontres, de discussions, de sociabilité, en particulier lesbienne. Nous retrouvons chez elle non seulement Colette, Gertrude Stein, mais aussi Janet Flanner, Djuna Barnes, Adrienne Monnier et bien d’autres. Natalie se retrouvera, en tant que personnage, au cœur de plusieurs ouvrages qui paraissent de son vivant.
Vous montrez, dans votre préface, combien Natalie Barney et Renée Vivien avaient des tempéraments différents, l’une volage, l’autre plus solitaire. Comment décririez-vous le couple qu’elles formaient ?
Pour décrire ce couple, nous avons les lettres qu’elles se sont écrites et ce que d’autres ont dit d’elles. Je pense qu’il y a eu plusieurs époques, comme dans toute relation. Au début, ce sont deux jeunes filles, l’une un peu plus âgée et audacieuse que l’autre, mais toutes deux passionnées de littérature, et en particulier de poésie. C’est par elle qu’elles se sont rapprochées et aimées, et ce sera le lien permanent qui les unira durant des années. Le lien amoureux se forme très vite, avec les emballements, les désirs, les attentes différentes de l’une et de l’autre, qui font que l’une sera qualifiée de volage et l’autre de solitaire. Ce qui serait un peu à nuancer si on regarde de plus près la vie de celle qui devient Renée Vivien, et les liens qu’elle a noués avec nombre d’écrivaines d’alors, dont Colette par exemple. Le lien qui unissait Pauline/Renée et Natalie était très solide ; l’écriture, et en particulier la poésie, est leur passion commune, même si cette passion s’exprime de manière différente. Toutes deux vont chanter les amours lesbiennes, ouvertement. Elles sont des pionnières et rêvent de recréer le cercle de Sappho.
Concernant l’écriture, quelle influence les deux poétesses ont-elles eue l’une sur l’autre ?
Dès le début, Pauline Tarn admire Natalie et son premier recueil de poésies. Elles écrivent en français, veulent toutes deux mieux maîtriser la versification et prendront des leçons à cet effet. Chacune lit l’autre et il n’est pas rare de trouver des liens entre deux poèmes. Vivien va apprendre le grec pour traduire Sappho, projet approuvé par Natalie qui, souvent dans des lettres qu’elle écrit à d’autres, mentionne la sortie de tel ou tel recueil remarquable de Vivien. Au fil des années, même lors des ruptures, chacune lit l’autre. Natalie elle-même écrit dans Souvenirs Indiscrets : « Elle me savait attachée à sa fuite obsédée par ses vers. »
Que savons-nous de l’écriture et de la publication du recueil Je me souviens ?
Nous n’en savons que ce que Natalie elle-même en dit : à savoir qu’elle en a commencé l’écriture pour le remettre en 1905 à Pauline qu’elle retrouvait, en cachette, à Bayreuth, qu’elles en ont certainement parlé lors de leur séjour à Lesbos et qu’elle l’a publié seulement en 1910, à la mort de celle à laquelle il était destiné. Il est donc probable qu’elle l’a relu, voire modifié.
En quoi ce texte vous touche-t-il particulièrement ?
Ce texte est touchant car l’écriture de Natalie est très ouverte, beaucoup plus lyrique que dans d’autres œuvres, bien différente de la maîtrise qu’elle manifeste dans les aphorismes, par exemple. Il touche chacune, je pense, car qui n’a pas essayé par l’écriture de faire revivre l’amour, de renouer ces liens en évoquant des souvenirs ?
Dans les textes en prose de ce recueil, on a l’impression que Natalie Barney parle par tous les moyens à celle qui l’a quittée. L’écriture crée le dialogue impossible. « La vie nous sépare plus qu’aucune mort. » Est-ce que le fait de perdre Renée Vivien, ce deuil au sens figuré et au sens propre, a été un tournant dans la vie de Natalie Barney ?
Tout deuil marque un tournant, car le dialogue est rompu, même si par l’écriture on peut le faire revivre. C’est un deuil précoce pour Natalie, celui d’une amante encore jeune (32 ans), qui a tant compté, et avec laquelle le contact était rompu du fait de Vivien elle-même, ce qui a rendu certainement ce deuil encore plus difficile. Mais il est difficile de parler à la place de Natalie.
« Ne craignez-vous pas de connaître l’espoir des retours impossibles ? » Je me souviens est l’écriture de l’absence, mais aussi de l’espoir ; c’est une consolation et une invocation. Natalie Barney a-t-elle cru, selon vous, à l’idée que ses poèmes pourraient faire revenir Renée Vivien ? Pensez-vous que l’écriture a vraiment ce pouvoir ?
Les premiers textes du recueil sont écrits pour faire revivre la passion, le désir. Que l’écriture ait le pouvoir de faire revivre l’amour dépend évidemment des circonstances et de chaque personne en jeu. Mais c’est souvent une illusion. En 1910, si elle décide de publier le recueil, c’est certainement pour en faire une sorte de chant d’adieu.
2023 a été l’occasion de célébrer les vingt ans de la mort de Monique Wittig. Quels sont vos liens avec cette écrivaine ?
L’écriture de Wittig m’accompagne depuis des années, depuis ma jeunesse. Donc lorsque j’ai créé, avec d’autres, Vlasta, revue des fictions et utopies amazoniennes, il était évident que je ferais un numéro spécialement consacré à son œuvre. Il est sorti en 1985 et est toujours le seul numéro de revue, en France, consacré à elle. À cette occasion, nous nous sommes rencontrées, avons travaillé ensemble et sommes devenues amies. L’œuvre de Monique Wittig est très importante : elle a eu le prix Médicis pour L’Opoponax publié aux éditions de Minuit en 1964, et a été alors soutenue par Nathalie Sarraute, Marguerite Duras par exemple. Plus tard, en 1969, elle a publié Les Guérillères, puis Le Corps lesbien en 1973, Brouillon pour un dictionnaire des amantes avec Sande Zeig en 1976, Virgile non en 1985, ainsi que des pièces de théâtre, des articles, et des textes théoriques dont La Pensée straight (1992). Très active au début du mouvement de libération des femmes, elle est une source d’inspiration pour les mouvements féministes et lesbiens, tant par son œuvre littéraire que théorique.
Quel est le rôle de votre association Les Ami.es de Monique Wittig ?
L’association des ami.es de Wittig a une mission très simple : faire connaître l’œuvre. Pour cela nous avons créé un site web qui donne des outils importants aux chercheurs ou à toute personne désirant en savoir plus. Et, depuis 2014, nous organisons des lectures, en particulier à la Maison de la poésie à Paris. Pourquoi des lectures ? Parce que faire entendre la voix d’une œuvre est particulièrement important, et bien différent que de le lire seule chez soi. En 2023, nous avons voulu célébrer les cinquante ans de la publication du Corps lesbien et les vingt ans de la disparition de Monique Wittig. Nous avons donc initié une série de cercles de lectures mensuelles. Nous prenions un de ses livres et chacune des personnes présentes en lisait une page ou plusieurs. Nous étions souvent quatre-vingts ou plus, et c’était très beau d’entendre toutes ces voix différentes lire. Les lectures sont des moments où, souvent, on entend différemment l’œuvre. Il y a eu également bien d’autres initiatives dans d’autres villes d’autres pays. On peut les retrouver sur le site de l’association.
Y a-t-il une écriture lesbienne ?
Vaste question, tout dépend de quoi on parle. Du thème ? Pour trouver des réponses, je conseillerais la lecture d’Écrire à l’encre violette, ouvrage collectif sur les littératures lesbiennes de 1900 à nos jours.
Quelles sont les écrivaines que vous aimeriez faire redécouvrir ?
Tout dépend si on reste dans le domaine de la francophonie ou si on élargit, ce qui me semble nécessaire. Je pense à des ouvrages jamais traduits en français comme Le Scorpion, roman allemand d’Anna Weirauch paru en 1932, et tant d’autres, de cette époque-là. On a eu de belles surprises avec la réédition récente de certains livres de Jeanne Galzy, par exemple. Mireille Havet a été découverte, et d’autres encore. Pour ma part, je vais présenter dans « L’imaginaire » Gallimard en 2024 la réédition des Mots de hasard, premier livre de nouvelles de Mireille Best, dont l’œuvre mérite d’être lue. Et d’autres sont à prévoir…
