« Je prends assez peu de liberté avec les faits historiques, j’épouse au contraire la contrainte. »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Boris Marme, écrivain et enseignant franco-néerlandais, est né à Amsterdam en 1978. Diplômé de la Sorbonne, il enseigne aujourd’hui les lettres modernes dans un lycée de la région parisienne, tout en menant une œuvre littéraire centrée sur les questions de la jeunesse, de la violence et des structures sociales.
Installé à Paris, il publie en 2020 son premier roman, Aux armes (Liana Levi), remarqué pour la précision de son style et la profondeur de sa réflexion sur la brutalité et le passage à l’âge adulte. En 2022, il confirme cette orientation avec Appelez-moi César (Plon), roman d’apprentissage retraçant le destin d’un groupe d’adolescents des années 1990 confrontés aux mécanismes de domination et aux dérives collectives.
L’ensemble de son œuvre, située à la croisée du réalisme et de la fable, s’attache à explorer la tension entre le désir de liberté et la contrainte sociale, interrogeant les zones d’ombre de l’expérience humaine et les rapports de pouvoir qui traversent la jeunesse contemporaine.
Comment est née l’idée de L’Oublié (Amanuensis éditions, à paraître en mars 2026) ? Y a-t-il eu un élément déclencheur, une image, une lecture, une archive ?
C’est lors d’une exposition au Louvre Lens en 2014, intitulée Les Désastres de la guerre 1800-2014 que j’ai découvert pour la première fois le tableau L’Oublié d’Émile Betsellère. Celui-ci avait été choisi pour l’affiche de l’exposition, sans doute pour son caractère envoûtant et sublime, et m’avait déjà intrigué avant que je ne le découvre en vrai. J’ai adoré cette exposition, mais j’ai surtout passé beaucoup de temps face à la toile de Betsellère, j’y suis même revenu plusieurs fois. L’œuvre, par son décor, son atmosphère, le drame qui se joue, m’a intrigué, saisi, fasciné, et puis énormément touché.
Le tableau est ainsi entré dans mon patrimoine affectif, dans lequel je rassemble les œuvres que je préfère, sur lesquelles j’aime parler et que j’aime faire découvrir à d’autres. Je l’ai d’abord utilisé dans mes cours en le confrontant au tableau de David Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, afin de réfléchir aux représentations de la guerre, du pouvoir et de l’héroïsme. Et puis, je me suis toujours dit que cela ferait une belle histoire. J’avais entendu parler de ce soldat, Théodore Larran, originaire de Bayonne, qui avait été blessé à la poitrine lors de la bataille de Saint-Privat et laissé pour mort, oublié des secours et finalement retrouvé comme par miracle par une infirmière de la Croix-Rouge avec qui il s’était marié ensuite. Betsellère, touché par cette histoire, en avait fait un tableau, il avait même fait un moulage des mains du soldat pour les peindre de la manière la plus réaliste.
L’idée d’écrire un roman à partir de ce tableau a muri tranquillement, j’ai d’abord écrit d’autres œuvres très différentes. J’ai attendu de me sentir capable de mener une telle entreprise car j’étais conscient qu’il me fallait plonger dans toute une époque, l’exhumer et la faire renaître. Il y a trois ans, j’ai décidé de m’y consacrer pleinement, animé par tout le mystère que cette œuvre a peu à peu fait naître dans mon imaginaire. Théodore Larran avait été blessé à Saint-Privat au cœur de l’été dans une chaleur caniculaire et ressuscitait sur la toile dans un paysage glacial et chaotique qui rappelait l’hiver terrible qu’avait connu Paris au moment du siège. Le peintre ne s’était-il pas emparé de l’histoire du soldat pour raconter la sienne, lui qui avait été prisonnier du siège ? Ce fut le point de départ de mon intrigue, associé à l’envie d’en faire deux frères, malgré eux, et de raconter l’histoire d’une époque et d’une famille.
Pourquoi avoir choisi la France des années 1870, la guerre de 1870 et la Commune comme toile de fond ?
La guerre de 1870 et le siège de Paris, plus que la Commune d’ailleurs, constituaient le cadre historique qui a inspiré le tableau. Je me devais de suivre le parcours de Théodore Larran sur les champs de bataille, et je tenais également à plonger le lecteur dans l’enfer du siège, épisode souvent méconnu par rapport à celui de la Commune. Et puis, décidant de retracer la vie de mes deux personnages entre les années 1845 et 1881 (Date de mort de Théodore Larran), j’ai fait le choix de raconter la grande et la petite histoire, principalement celle du Second Empire jusqu’à sa chute et celle d’une famille gravitant autour des deux frères.
Les figures d’Émile et de Théodore Larran, et celle du narrateur journaliste, semblent si vivantes qu’on les croirait réels. Sont-ils inspirés de documents historiques, de personnages authentiques, ou entièrement romanesques ?
Émile et Théodore ont réellement existé, mais, comme je le précise dans la dédicace au début de mon roman : je leur dois à peu près tout et rien. C’est ainsi que pourrait se résumer ma démarche créatrice. Je me suis servi des quelques éléments que j’avais sur eux et leur parcours, trouvés dans les archives, mais j’ai laissé une belle part au romanesque et à l’imagination. Ce sont avant tout des personnages de roman dont la vie fait écho à celle du peintre et du soldat qui les ont inspirés, tout en s’en détachant totalement pour se réinventer. Émile et Théodore n’ont jamais été frères ; le père de Betsellère était ébéniste et non pas médecin, etc.
Quant au narrateur Eugène, il est une pure invention dont je me sers comme d’un double romanesque à la fois pour donner un ton et une incarnation à la narration et comme d’un pont entre moi et les personnages de cette histoire. Eugène a connu le xixe siècle, mais il finit par écrire cette histoire à la veille de la Première Guerre mondiale qui marque le début du siècle au cours duquel je suis né, comme dans une démarche de transmission : 44 ans après la guerre de 1870, 64 ans avant ma naissance.
Le tableau L’Oublié, d’Émile Betsellère, occupe une place centrale. Comment avez-vous travaillé ce rapport entre peinture, mémoire et vérité ?
Le tableau existe véritablement, il est au musée des Beaux-Arts de Bayonne. Il a cette matérialité qui a traversé les époques et qui est la trace la plus prégnante de ce passé que je reconstitue. Il reste peu de traces de la vie d’Émile Betsellère à part ses œuvres. Encore moins de celle de Théodore. La toile L’Oublié constitue véritablement le point de départ de l’écriture de ce roman. L’histoire que j’ai écrite est née en grande partie de la confrontation de mon imaginaire à ce tableau, je me suis ensuite imprégné de tout le contexte historique dans lequel il s’inscrit, tout en me servant de quelques morceaux restants du grand puzzle de la vie réelle de mes personnages. Je dirais que c’était un avantage d’avoir au fond peu de choses sur eux, quelques traits esquissés, ce qui m’a permis de m’émanciper et d’inventer mon histoire de L’Oublié. Betsellère s’est permis de s’emparer de l’histoire de Théodore Larran et de la réinterpréter à sa manière pour peindre son chef-d’œuvre. À mon tour, je me suis emparé du tableau, de leur vie et de toute une époque pour la raconter et la faire revivre à ma manière.
Le conflit entre les deux frères traverse le livre. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette tension entre amour fraternel, jalousie et création ?
Le conflit et la réconciliation dans l’épreuve. Les problématiques de la famille constituent un matériau passionnant et inépuisable dont je me sers sous différentes formes dans mes romans. J’ai créé cette fraternité entre Émile et Théodore, mais je la voulais fragile, incertaine et presque illégitime, pour que la relation entre eux se construise dans la difficulté. Ils ne sont pas nés frères, l’un a été imposé à l’autre, en prenant la place d’un autre frère mort. Leurs personnalités, leurs parcours de vie s’opposent en tous points. Tout les différencie et pourtant ils vont parvenir à tisser au fil des disputes et des sentiments balbutiants, une amitié fraternelle qui dépassera les clivages, les fautes et les tragédies. Il n’y a pas forcément de rivalité entre eux, ni même de jalousie — je ne crois pas que Théodore jalouse la destinée d’Émile, d’ailleurs sa vie finit par trouver son propre éclat —, il s’agit avant tout de deux sensibilités, deux mondes qui cohabitent sans se comprendre pendant des années et que la confession au narrateur va rapprocher définitivement au-delà des blessures.
Il est important de ne pas oublier non plus que la relation de ces deux frères malgré eux s’est construite et gâtée autour de la relation au père, le docteur Betsellère. L’un, le fils naturel, a fait le choix de la révolte face à cette autorité, l’autre, l’orphelin adopté, le choix de l’obéissance absolue. Le père, par ce qu’il incarnait et attendait d’eux, les a séparés.
Vous restituez la Commune, la guerre de 1870, la vie artistique du Paris des Salons avec une grande précision. Quelle liberté prenez-vous avec les faits ?
Il y a une très grande part d’imagination dans ce roman. En revanche, toute cette fiction prend place dans un décor et un monde que j’ai tenté de reconstituer le plus fidèlement possible. Je me suis énormément documenté, imprégné de tout pour me sentir véritablement à l’aise afin d’embrasser tous les milieux et les événements que j’évoque. Je prends assez peu de liberté avec les faits historiques, j’épouse au contraire la contrainte, car, paradoxalement, elle laisse beaucoup de place à la création. J’ai par exemple longuement travaillé sur les batailles de Rezonville et de Saint-Privat, afin de bien en appréhender les étapes, les situations et les renversements, mais également pouvoir y prendre place parmi les soldats, me mettre dans leur peau pour être au plus près des individus confrontés à un moment qui fera l’histoire et qu’ils vivent à leur échelle. L’intérêt pour moi était de créer une proximité du lecteur avec ces individus tout en prenant assez de hauteur pour bien laisser entrevoir le déroulement des événements. La reconstitution se veut honnête et fidèle, mais acceptant qu’il est impossible de toucher à l’absolue vérité des événements, j’ai pris plaisir à m’emparer par la narration de ces batailles, de me servir de tel épisode, de l’associer à un autre ou de le raconter avec une issue différente, sans trahir la mémoire des grands événements ni leurs enjeux. Le village de Saint-Esprit, l’École des Beaux-Arts, le Salon de 1872, tout est reconstitué de manière précise et vraisemblable, mais également à ma manière. J’ai redonné vie au village ou à l’atelier d’Alexandre Cabanel en insufflant une énergie qui m’est propre, pour en faire un univers avant tout romanesque.
Le livre joue avec plusieurs époques (guerre de 1870, années 1870-80, veille de 1914). Comment avez-vous articulé ces strates de temps ?
L’histoire retrace la vie d’Émile et Théodore sur une trentaine d’années. Ce qui m’intéressait était un récit dont la chronologie serait à certains moments linéaire et à d’autres moments bouleversée. Nous avons en effet la rencontre de trois époques qui se chevauchent et qui dialoguent entre elles. Le Second Empire, la Guerre de 1870, le siège de Paris constitue le cadre temporel de l’histoire des deux frères. Les années 1870-80 sont celles de la rencontre avec le narrateur Eugène, c’est le temps où chacun se raconte, se confie et se réconcilie à l’autre. 1914 est le temps pour Eugène d’écrire enfin l’histoire avant de mourir, avant que n’éclate un nouveau conflit. Il ne peut plus attendre ni taire cette histoire pour des raisons que nous découvrons peu à peu. Je dirais qu’il y a également une quatrième époque en creux, la nôtre qui entre en résonance avec les événements historiques et certains épisodes de l’intrigue.
En quoi ce xixe siècle finissant résonne-t-il avec notre époque ?
Une sorte de dialogue s’est instauré entre notre époque et celle que j’évoque. Eugène raconte la guerre de 1870 et le siège de Paris au moment où la Première Guerre mondiale a éclaté et où les erreurs se répètent, mais à plus grande échelle. Au moment d’écrire moi-même ce roman, j’ai été fortement marqué par les événements mondiaux des trois dernières années qui, à leur manière, résonnent avec ce passé, ou du moins, constitue une période de grande incertitude qui pousse le grand optimiste que je suis pourtant à craindre l’issue et à douter de la solidité de la paix et des démocraties. Alors oui, ce roman se passe au xixe siècle, mais il entre fortement en résonance avec le monde actuel, libre à chacun d’interpréter certains épisodes comme il l’entend.
Quelles sources avez-vous consultées : archives, journaux d’époque, correspondances, catalogues de Salon ?
J’ai consulté, lu, annoté un très grand nombre d’archives et de livres, de plans de bataille, de cartes, de photos, d’œuvres d’art, etc., afin de pouvoir non seulement maîtriser mes sujets, parce qu’ils sont nombreux dans ce roman, et bien digérer la matière, m’en imprégner, la faire mienne, afin de me sentir suffisamment légitime et à l’aise pour m’en servir de la meilleure des manières et la modeler à mon intrigue et mes personnages. La bibliothèque numérique Gallica m’a été d’une très grande aide. Grâce à elle j’ai pu écrire en trois ans ce qui m’aurait pris une dizaine d’années sans ce merveilleux support de recherches. Une vraie mine d’or qui m’a permis d’aller à la source. J’ai bien évidemment lu beaucoup d’ouvrages d’historiens, mais j’ai systématiquement remonté le fil dans les archives pour accéder à la parole la plus pure, celle qui n’est ni un travail universitaire ou un travail d’historien ni une œuvre littéraire. Ce n’était surtout pas le moment de me plonger dans La Débâcle de Zola ou les Journaux des frères Goncourt. Les témoignages d’anonymes sont nombreux, soldats au front ou assiégés de Paris. Vous trouvez également des plumes tout à fait honnêtes d’auteur.es improvisé.es ou dévoué.es à leur sujet. Telle infirmière de la Croix-Rouge racontant son parcours à l’été 1870. Tel docteur qui écrit sur telle maladie et raconte ses cas cliniques, tel chanoine qui reconstitue avec passion toute la vie d’un village et de ses habitants, tel artiste qui vous fait la visite de L’École des Beaux-arts dans la peau d’un rapin. Pour raconter le Salon de 1872 et même retracer le parcours d’artistes de Betsellère j’ai épluché les journaux et les catalogues de salon.
Enfin, le travail de terrain dans les pas de mon narrateur a été également utile pour m’imprégner des lieux, de leur atmosphère.
Qu’est-ce qu’un « roman historique » pour vous ? Une simple reconstitution, ou une manière d’interroger le présent à travers le passé ?
Il faut oublier, selon moi, que c’est un roman historique, ou du moins éviter de le réduire à cela. Le lecteur doit plonger dans une époque et cette époque devient la sienne. Je n’aime pas trop l’expression de « roman historique », je trouve que cela enferme l’œuvre par cette étiquette. Comme si il ne pouvait exprimer ni offrir autre chose qu’une époque reconstituée et une intrigue prenant place dans un cadre historique. Mon roman L’Oublié soulève, comme les précédents que j’ai écrits, un certain nombre de problématiques universelles, propres à l’humain et toujours d’actualité. À partir de quelle époque d’ailleurs un roman devient-il historique ? Un roman est un roman. Celui-ci s’ancre dans une histoire plus ancienne, mais qui n’est pas si différente de la nôtre. C’est pour moi le roman d’une époque, mais c’est aussi un roman sur le corps sous toutes ses formes, corps malade, corps agressé, corps esthétisé. Et un roman sur la famille, la fraternité et les souffrances de l’individu.
Il est le moyen de plonger au cœur d’une époque que l’on connaît ou pas, certes de satisfaire sa curiosité et d’apprendre, mais il est également écrit pour satisfaire le plaisir romanesque du lecteur, pour éveiller ses émotions et le questionner sur l’être humain d’hier et d’aujourd’hui.
Comment trouvez-vous la juste mesure entre fidélité aux faits et liberté romanesque ? Y a-t-il des « lignes rouges » à ne pas franchir ?
L’intrigue que j’ai créée prend beaucoup de liberté par rapport aux personnes réelles qui ont inspiré mes personnages. Je reprends des éléments de leur vie, j’en invente beaucoup d’autres, car Émile et Théodore dans mon roman sont avant tout devenus mes personnages. En revanche, je reste fidèle aux faits historiques. Je déteste les fictions historiques (Cela se voit beaucoup dans les séries !) qui prennent trop de liberté avec l’histoire, les mœurs d’une époque, ses statuts et mécanismes. J’ai essayé le plus possible de reconstituer cette époque et ses événements dans leur richesse et complexité, avec évidemment une part d’interprétation personnelle. Je trouve qu’il est plus intéressant de composer et de jouer avec la contrainte, de se faufiler dans les interstices des possibles.
Quelles libertés prenez-vous avec les archives, les dates, les événements ? Vous autorisez-vous des anachronismes volontaires ?
Les libertés avec les personnages de Betsellère sont énormes. Mon personnage n’a pas le même statut social que le véritable peintre ni la même histoire. Il lui emprunte juste son parcours artistique. Concernant Théodore, je me suis inspiré des quelques éléments que j’avais, mais je lui ai également donné son propre relief de personnage de roman. Un petit détail, il se marie et reçoit sa médaille militaire un peu plus tôt dans le roman pour les besoins de l’intrigue. Pour tous les événements historiques, je les ai reconstitués avec honnêteté et rigueur avec quelques libertés évidemment concernant par exemple les batailles : certains faits ne se sont pas passés en même temps ni au même endroit.
À vos yeux, que peut apporter aujourd’hui le roman historique dans un monde saturé d’informations et de récits factuels ?
Une vraie bouffée d’air, un dépaysement, un moyen de s’évader et de s’instruire plaisamment, de prendre enfin du recul et de constater que, si les époques changent, l’être humain reproduit souvent les mêmes comportements, mais de façon différente. Ou bien, on se réconforte en disant que ce n’est finalement pas pareil. Je trouve qu’il est également un excellent moyen d’épouser une époque, d’en sentir la proximité humaine, de réduire la taille des siècles qui nous en séparent. Je ne suis pas du tout un passéiste, à dire que c’était mieux avant, mais j’ai un véritable amour du passé, j’aime à penser comment une époque fonctionnait avec ses avantages et ses défauts, ses systèmes, ses progrès, ses horreurs. C’est ce que j’ai essayé de transmettre dans mon roman en plongeant le lecteur dans une époque pour la lui faire découvrir ou mieux découvrir. Le Second Empire, la guerre de 1870 ou le siège de Paris sont des moments moins connus du grand public.
Pour vous, le roman historique doit-il combler les silences de l’Histoire, ou au contraire les souligner ?
C’est une excellente question. J’ai en tout cas comblé les nombreux silences autour de l’histoire de mes personnages. L’individu à sa petite échelle peut être recomposé, transformé en personnage à part entière et se détacher de celui qui l’inspire. À grande échelle, il peut être plutôt intéressant d’interpréter l’histoire en tenant compte de sa complexité et de ses silences. J’ai adoré lire les ouvrages de types qui, sur 700 pages, s’interrogent sur les causes de la défaite lors d’une bataille. J’ai évidemment comblé quelques légers silences quand cela était nécessaire, par exemple dans le parcours de Théodore sur le front, mais j’ai très souvent aussi laissé les faits tels quels, bruts, parfois incompréhensibles, comme le massacre sur les boulevards le 4 décembre 1851.
Que souhaitez-vous que le lecteur retienne avant tout : l’histoire intime des frères, la fresque historique, ou la réflexion sur la mémoire et l’art ?
Tout. Et ce qu’ils veulent évidemment. Il y a à manger pour nourrir chaque sensibilité et des terrains à explorer. En tout cas, j’ai adoré explorer tous les aspects de cette œuvre. Je ne me suis pas ennuyé une seule minute et j’ai eu un plaisir fou à chercher, trouver, comprendre, inventer et raconter. J’espère que le plaisir à la lecture sera partagé.
Quels écrivains (romanciers, historiens, mémorialistes) vous ont accompagné pendant l’écriture ?
Je me suis éloigné comme je le disais du voisinage des auteurs qui ont écrit sur la même époque pour me consacrer aux autres voix. J’ai fréquenté beaucoup plus les écrits des historiens (qui parfois vous saisissent aussi bien que des romanciers) : j’ai adoré les travaux de Jean-François Lecaillon, François Roth, Alain Gouttman, Frédéric Mounier, Jacques Léonard et d’autres. Mais je voudrais rendre hommage également à tous ces journalistes, chroniqueurs, auteurs d’un jour pour leurs multiples ouvrages et publications qui m’ont permis d’approcher au plus près de la matière non transformée soit par la plume d’un écrivain, soit par le regard de l’historien. Remonter systématiquement à la source m’a permis de laisser mon écriture, puis mon œuvre s’épanouir d’elle-même.
En revanche, mon roman est truffé de références et de clins d’œil à d’autres œuvres ou à la vie d’auteurs que j’affectionne. Au lecteur de les découvrir.
Cet article a paru dans Littératures & Cetera – Année 2025 – T1 – p.145
