« S’éloigner du réel pour s’approcher du vrai. »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Simon Berger fait partie de ces écrivains qui cheminent en littérature comme on avance dans une nef obscure, guidé par les résonances d’une pierre vivante. Normalien en philosophie, il est l’auteur de Laisse aller ton serviteur (José Corti, 2020), Jacob (Gallimard, 2021) et Les Volcaniques (DDB, coll. « Arpenter le sacré », 2024), huit méditations à la première personne consacrées à l’Auvergne. Sa prose mêle souffle spirituel, rigueur musicale et lyrisme descriptif, dans un art de la phrase conçu autant pour l’oreille que pour l’œil. Simon Berger revendique une littérature qui croit avant de savoir, sensible à la beauté comme signe de ce qui la dépasse.
Quels sont les éléments, les événements qui vous ont conduit à écrire cette pérégrination littéraire à travers l’Auvergne, Les Volcaniques ?
C’est la rencontre d’une demande d’éditeur et d’un caprice personnel. Depuis longtemps, je portais en moi l’idée d’un livre sur l’Auvergne, conçu exactement comme il l’est aujourd’hui : huit chapitres, des portraits de lieux et de figures. Olivier Germain-Thomas, rencontré à la parution de mon premier livre, m’a parlé de sa collection « Arpenter le Sacré » et de son souhait de m’y accueillir. J’ai aussitôt commencé à écrire. J’avais besoin de cette impulsion, de ce cadre, pour donner forme à mes idées, à ce que je voulais faire.
Vous racontez une marche, un déplacement. Dans votre premier roman, Laisse aller ton serviteur, Bach part à pied. Dans Jacob, ce sont des voyageurs sédentarisés, héritiers d’une marche ancienne. Hasard, ou fil conducteur ?
Dans le premier, un homme installé se met à marcher. Dans le deuxième, des nomades cessent de marcher. Et dans les Volcaniques, tout se joue dans la tension entre fixité et mouvement. D’une certaine manière, c’est la thèse, l’antithèse et la synthèse. Une description, à mon avis, n’est jamais immobile : elle est vivante, puisqu’elle fait voir. Dans les Volcaniques, il y a effectivement des passages qui sont beaucoup plus mobiles, en tout cas moins immobiles que les pierres (elles-mêmes plus mouvantes qu’il n’y paraît). On y trouve la contemplation, la flânerie, mais aussi le désir d’arpenter. Marcher, c’est entrer en solitude, dialoguer avec soi, trouver des idées, bonnes ou mauvaises. Cela rejoint aussi le motif du marcheur nietzschéen, solitaire sur les crêtes, qui contemple et qui, à partir de cette contemplation tout sauf stérile, veut créer, veut transmettre un émerveillement qu’on pourrait qualifier de métaphysique.
Pourquoi avoir choisi Jean-Sébastien Bach ?
Parce qu’il est, à mes yeux, le prince des musiciens. J’ai voulu raconter cet épisode de sa jeunesse presque légendaire : à vingt ans, parti d’Arnstadt, il parcourt quatre cents kilomètres à pied pour rencontrer à Lübeck Buxtehude, le plus grand organiste d’Europe du Nord. Ce moment dit tout : la naissance d’un génie, non pas ex nihilo, mais inscrite dans une filiation. Tout génie a sa généalogie intime, et celle de Bach passe par une marche initiatique. C’est une scène de Bildungsroman. Elle résume le dialogue entre formation et révélation, entre jeunesse et éternité. Bach m’accompagne quotidiennement ; il était naturel qu’il traverse mon écriture.
À l’image de Flaubert et de ses lettres à Louise Colet : il n’est qu’un amant, mais, peu à peu, il devient le grand Flaubert…
C’est fascinant. Lorsqu’on aime un roman, il y a une jubilation à en explorer les coulisses, le chaos qui précède la genèse. Les chefs-d’œuvre, même les plus classiques, ne sont jamais clos : ce sont des œuvres ouvertes. Les lire, c’est se remettre en marche avec elles.
J’avoue m’intéresser parfois davantage au processus créatif qu’à l’œuvre achevée. Je préfère Proust écrivant à Proust lu. Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?
Votre remarque est juste. Chez Proust, ce que nous aimons, c’est l’écriture en train de se faire, l’œuvre en devenir, et non figée. Elle n’a rien d’un papillon punaisé à jamais dans la vitrine d’un collectionneur. La lecture réveille toujours ce mouvement : elle redonne vie au papillon. Tant qu’il y a des lecteurs, les papillons ne meurent pas.
Quant à moi, c’est la lecture qui m’a conduit à l’écriture. Rien d’original : la lecture donne envie de passer de l’autre côté du miroir, comme la musique donne envie d’en jouer. C’est aussi une fascination pour le langage, matière vivante, toujours à réinventer. L’écriture est un exercice d’admiration — pour les auteurs, pour la langue, pour sa tradition et ses possibles. L’envie d’aller voir quelles expériences on pourrait soi-même faire avec cette langue qu’on a toujours utilisée et dont on découvre grâce aux grands auteurs qu’elle est sans cesse à réactiver. Et si on est orgueilleux, on se dit qu’on voudrait entretenir ce feu pour qu’il ne s’éteigne pas. Alors, sans être à la hauteur de ceux que l’on admire, on rêve à cette espèce de passage de relais ininterrompu.
Françoise Sagan disait que nous utilisons tous les mêmes mots, mais nous ne les mettons pas dans le même ordre.
Exactement. Racine prouve qu’avec cent mots on peut écrire les plus beaux vers. L’acte d’écrire, c’est rendre aux mots, parfois ternis par l’usage quotidien, leur éclat premier. C’est aussi jouer avec les mots oubliés, les ressusciter. Le plomb du passé peut devenir de l’or ; et si ce n’est pas nous, d’autres en seront les alchimistes. Et c’est ce qui fait notre bonheur inaltérable.
Quels sont les premiers livres qui vous ont marqué et vous accompagnent encore aujourd’hui ?
Il y a eu deux chocs. Vers dix ans, Le Lion de Kessel : la découverte qu’une description peut être vivante, vibrante, plus encore parfois qu’une scène narrative. Puis, vers quatorze ans, Électre de Giraudoux, qui m’a bouleversé et ouvert à la grande littérature. Giraudoux, aujourd’hui un peu délaissé, m’a révélé une recette de la littérature vraie : la langue quotidienne, triviale même, frottée à une syntaxe d’orfèvre. J’en ai conçu une admiration immense pour Giraudoux, qui m’a ouvert la voie vers d’autres auteurs.
Êtes-vous un grand lecteur ?
Cliché ou non, je ne pourrais vivre sans lire. D’abord parce qu’on ne peut pas écrire sans lire, surtout à mon âge ! Je préfère écrire moins, pour laisser plus de place à l’admiration, plutôt que de me gonfler de ma propre prose. J’essaie de lire de manière boulimique : si je tombe sur un auteur, je veux tout lire. J’ai la passion de l’exhaustivité. D’où ma fascination pour la Pléiade : tout y est, avec les variantes, les notes, les coulisses de l’œuvre ! Seul problème : loger tout cela dans treize mètres carrés à Paris…
Je rêve d’écrire la biographie de ma bibliothèque.
Je vous comprends. Une bibliothèque est une cartographie intime, et un rempart qui nous protège du monde extérieur. Je tente, par nécessité, de rationaliser mon espace, mais peut-on rationaliser un lieu aussi personnel qu’une bibliothèque, qui porte comme une peau les marques de notre passé de lecteur ?
Vous écrivez court. Vous disiez dans une interview que 130 pages, pour vous, c’est un maximum.
Ah ! « Vous faites court » avec un t, et non avec une s… J’ai eu peur d’être le professeur pontifiant… Oui, j’écris bref. J’aime suivre un fil rouge sans le lâcher, tailler dans le gras, garder l’essentiel, la chair vive. J’aime l’épure. Mes personnages passent comme des comètes ; il fallait une forme qui leur rende justice. Dans les Volcaniques, par exemple, il était hors de question d’écraser mes arrière-grands-parents du Cantal sous des tombereaux de références. J’aime l’idée d’une flèche tendue vers sa cible. On ne peut pas ciseler pareillement cinq cents pages : l’indigestion guetterait. Je ne m’interdis pourtant rien ; viendra peut-être le temps d’un souffle plus ample…
Pas de digressions, donc ?
J’adore les digressions ! Mais il faut connaître son souffle. J’aime autant la densité de Michon ou de Quignard que l’ampleur de Dostoïevski, qui répète sans lasser. À chacun sa partition.
Pourquoi Jacob, cet enfant bohémien recueilli par un prêtre ?
Tout est parti d’une photo d’archives : le visage d’un jeune nomade. Elle m’a saisi. J’ai voulu combler les silences des archives par la fiction, parfois en assumant l’anachronisme, pour que le passé redevienne vivant. On dit souvent « dépoussiérer l’histoire ». Moi, je préfère : « ouvrir les tombes ». L’écriture est presque une nécromancie : faire surgir les morts pour leur redonner voix. Si le lecteur les voit vivants, le pari est gagné.
Comme lorsqu’on part d’une correspondance croisée pour imaginer les scènes entre les lignes ?
Exactement. Deux lettres sur une même scène, cela fait déjà deux vérités. L’historien n’échappe pas plus à cette subjectivité que le romancier. Mais le romancier, lui, ajoute une troisième version, brouille les cartes, propose une vérité nouvelle. Au fond, qu’est-ce qu’un romancier, sinon un enfant à qui l’on a trop raconté d’histoires et qui veut, à son tour, en inventer, y compris pour lui-même ?
Vous parliez d’ajouter de la fiction dans les interstices. Le roman historique, comme Jacob, participe-t-il à construire une mémoire collective ou à brouiller les frontières entre histoire et fiction ?
Les frontières entre histoire et fiction ? Encore faudrait-il les tracer précisément… Je ne suis pas sûr d’adhérer en bloc à cette dichotomie très moderne. J’aime le rapport plus simple que le Moyen Âge entretenait avec l’histoire : c’était un matériau littéraire (et plus que littéraire : spirituel) comme un autre. L’histoire peut, bien sûr, informer la fiction, mais la fiction, en retour, a une légitimité en histoire : même en brouillant les cartes, elle peut, paradoxalement, faire accéder le lecteur à une connaissance plus intuitive, plus charnelle de l’histoire. En cela, Michelet est un très grand romancier.
Je ne saurais dire si Jacob est vraiment un roman historique, puisqu’il fait bon marché de l’exactitude historique. Si l’histoire est une « science » humaine, alors Jacob se situe à l’opposé de l’histoire ! Mais si l’on redonne au mot histoire son sens ancien, son sens de « chronique », son sens prémoderne, alors, oui, Jacob est un roman historique, c’est-à-dire une petite Vita, une histoire sainte, une miniature naïve. J’espère, au terme du roman, que le lecteur ne se sent pas « informé » sur la vie des Yéniches, mais plutôt… « édifié » — au risque de paraître pontifiant, comme je le craignais tout à l’heure !…
L’histoire comme matériau romanesque : comment vous appropriez-vous les événements historiques pour en faire matière à intrigue, à personnages et à réflexion sur l’Histoire ?
L’histoire humaine, quel formidable matériau ! C’est le fait divers promu légende dorée. C’est la matière humaine. Le romancier peut en faire ce qu’il veut, pourvu qu’il respecte l’événement — non pas sa lettre, sur laquelle même les historiens de métier se disputent, mais son esprit. Il ne s’agit pas, selon le mot fameux de Dumas, de violer l’histoire pour lui faire de beaux enfants : car on peut les lui faire avec son consentement ! Les événements n’ont guère besoin d’être forcés pour prendre des dimensions littéraires. Tout ce qui compte, c’est le style qu’on leur donne, la tournure qu’ils prennent sous la plume… Et de même que le style est dans l’écart entre le parler commun et la manière de l’auteur, l’événement devient « littérature » à condition de s’écarter de l’exactitude des manuels d’histoire. S’éloigner du réel pour s’approcher du vrai : telle me semble devoir être la fonction de la littérature.
