De loin, nous apercevons le cimetière. Le soleil est entier et il châtie l’hiver. Prenons tout notre temps : une seule fois, nous verrons, et nous la chercherons parmi les autres tombes. C’est la première rencontre, le premier rendez-vous. Plus tard, nous saurons où aller, nous tournerons à droite ; mais pour l’instant, dans l’ignorance, nous sommes les vierges d’outre-tombe, nous jouons les innocentes qui prendront les mauvaises allées, qui erreront peut-être jusqu’au nouveau cimetière où elle ne peut gésir.
Trois colonnes de cyprès entre les oliviers. Les vignes quadrillent l’humble nécropole. Ce carré minuscule abrite-t-il une grande âme ? Enterrent-ils les défunts ? Est-ce une Thèbes, une terre maudite, les cadavres pourris au soleil ? Qu’en font-ils s’ils ne sont pas ici ? Nul ne meurt à Faucon.
Le cimetière est un trompe-l’œil. Il aurait pu être un jardin, mais les deux croix dressées par-dessus le muret ne laissent aucun doute. Quelle mort discrète et silencieuse… C’est l’antithèse du Père-Lachaise. J’imagine les rivières de vin qui arroseront les morts durant l’été, l’ivresse des esprits qui se donnent rendez-vous au-delà des collines, et Violette de mauvaise humeur qui s’invite à la fête, se renfrogne et leur dit : « Voilà le monstre ! » Ces trois mots décidèrent de sa vie haut perchée, au village improbable qui lui ouvrait ses ailes, si bien monstre qu’elle fut relogée au fin fond des campagnes, dans un Vaucluse désert où l’on ne peut que boire, compter les mouches, nourrir les chats.
La nuit, les pipistrelles se posent sur les branches, avalent quelques olives et chantent la complainte des mal-aimées. Un des cyprès bouffis nous induit en erreur : il attire le visiteur et voudrait l’engouffrer. Laissez-nous rire, arbre sinistre dont les racines aiment nous chatouiller. Vous attendrez mon heure. Je suis là pour Violette.
Aucun œil alentour, nous sommes seules. Pas de bigotes, aucun enterrement, même s’il est rare qu’on sacrifie la sieste pour une procession. Les morts ont tout leur temps.
« La porte de leur cimetière est sobre. […] Elle ressemble aux coffres-forts des vivants. »
Devant le portail, l’avertissement nous donne envie de rire : il faudra respecter la volonté des morts. Le jaune colore nos lèvres. Son testament est vain. Le faîte de solitude sur un autre versant, quand les nerfs ne bougent plus. Une tombe pour les vivants, voilà à quoi chacun devrait songer. Personne d’autre que soi n’est plus zélé pour fleurir le marbre gris, qu’on nous fait payer cher, cette pierre qui se colore des taches de vieillesse, qui rappelle après l’heure que nous avons vécu, le pied déjà boueux dans le plus pur anonymat. Des marguerites, ces pétales bruns qui s’étendent sur le corps et contaminent le couvercle. – Il faut pousser la porte, parsemée de traces de doigts : appartiennent-elles aux vivants ? Nous avons rendez-vous.
Religieusement, je tiens le bouquet de violettes. Ce matin, elles étaient raidies par le gel. Je les ai toutes cueillies, aucune survivante au jardin de Lamenoire. Le printemps n’a plus rien. Au travail, la repousse ! Elles étaient là pour elle, dans la rareté de février qui n’est pas tendre avec les fleurs. Enrobons-les d’aluminium, le voyage ne les tuera pas : elles se sont réchauffées sous le soleil d’Orange. Les ruines ont des vertus mystiques. Les violettes dressent la tête.
Certains bravent le ciel pour venger une vie ordinaire. Tandis que nous marchons entre des croix d’orgueil qui s’alignent sur les montagnes, dans leur beauté funèbre dont la sève suce la matière grise, je me souviens de ces insectes qui n’étaient pas littérature, quand je ramassais mon pigeon mort de froid : ces vers ne fréquentaient pas les pêches. Ils étaient si gros sous son crâne qui cherchait à se détacher, ils se cachaient, ils dévoraient. Je n’eus pas la force de les regarder : la mort était grasse comme une taupe. Je les ai imaginés sous moi, je les vois sous elle autrefois. Quarante ans ont passé, eux-mêmes ont disparu, mangés par d’autres choses, mais ils ne sont pas loin. S’il existe un mystère, c’est celui de leur génération. D’où sortent les vers ? Qui les envoie ? Sécrétons-nous déjà en nous les ennemis de la dernière heure ? De la boue naissent les grenouilles ; du blé s’engendrent les souris ; et les poètes exultent.
Je ne peux m’empêcher de penser à celle qui a vécu la grande dévoration, désormais réduite à l’état de squelette, celle qui écrivait, attelée à sa tâche régulière. Où cela l’a-t-il menée ? À une tombe que nous ne trouvons pas, dans ce cimetière minuscule qui s’amuse à nous perdre. Je photographie une plaque, que l’époux ou l’enfant a gravée de ses mots douloureux. Gangue écarlate, bientôt éclate. Je ne veux pas perdre les miens, mais l’instant où j’arpente ces allées n’est pour moi qu’un sursis. Cette femme n’est pas Violette, je patiente : elle est une chère épouse qui les a tous abandonnés, eux qui l’aimaient, la mère unique et adorée. « À quoi servent mes pleurs ? À quoi servent mes plaintes ? » Ils sont utiles comme le marteau pour enfoncer le clou, ils nous courbent, nous réduisent, et nous plions vers le néant.
J’entends Lamenoire qui me dit : « C’est ici. »
Ici ? C’est impossible. La tombe de Violette n’est pas cette pierre anonyme que n’orne ni plaque ni photographie. Ce serait un comble d’abandon. Je n’en crois pas mes yeux ; passons notre chemin, Violette gît ailleurs. Ce n’est pas elle, sous cette dalle sans nom, la hargne d’un temps qui mord. Je me désole, ne peux le croire. Lamenoire me dit encore : « Mais si, regarde, quelque chose est écrit. »
Son nom ! Nous ne l’avions pas vu entre les taches grises du granit. Sa dorure est passée. Combien de meurtrissures pour une femme qui rêvait d’un tombeau ?
« Je crois que maintenant, une idée m’a prise, une folie. Je voudrais aller choisir ma tombe dans mon village à Faucon, installer ma photographie devant mon emplacement. Enfin, un petit tombeau, si je puis dire, le plus modeste possible et puis, je voudrais aller fleurir ma tombe les dimanches, ce qui est une dépense. »
Modeste, sans doute, mais misérable ? Son visage est absent, le vide, l’absence d’une vie qu’on résume ; une croix sans contrastes, qui se fond dans le gris d’une tombe indistincte ; des fleurs de porcelaine, du mauvais goût d’éternité, lorsque personne ne vient rafraîchir la dernière demeure. Oubliés, les dimanches ! Quelle tristesse… Quelle honte de laisser croupir le nom de Violette Leduc, coquette contre une face honnie. Où sont tous ses amis, les noctambules, les invertis, l’Événement, les descendances ? Ils se pâment à l’ombre de sa gloire, d’avoir connu celle qu’ils délaissent encore, un nom sur leur carte de visite, dédain pour qui n’est pas célèbre. Même erreur, pleureuses de métier.
« Familles, je ne vous hais pas. Je me suis retirée. »
Qui assume la morosité du tombeau de Violette ? Une fidèle, parfois, vient nettoyer son lit. Une rose, un faux bouquet, voilà ses ornements. Des visiteurs ont mis un cœur de pierre sur son ventre pour calmer ses ardeurs, de peur qu’elle ne sorte la nuit, ne vienne hanter toutes ses amours. À force de fixer la tombe, je déchiffre quelques mots :
VIOLETTE LEDUC
ÉCRIVAIN
1907-1972
L’inscription suffirait si l’on pouvait la lire. Mais il me faut gratter, à l’aide d’un mouchoir, la saleté qui la rend anonyme. Le vase noir est vide. Violette meurt des solitudes, croupit d’une vie sans rien. Si elle était vivante, elle fleurirait sa tombe.
La dalle fut-elle posée trop vite ? J’essaie de la soulever. Il est heureux que je n’aie pas de force. On croirait se pencher sur le lit d’un vieux né : aucune fioriture, nul hommage, des avis de souillons. Le cercle n’a pas une pièce pour parer sa dernière demeure, celle qu’elle avait souhaitée de son vivant, dont elle s’était enorgueillie, croyant peut-être qu’un prénom l’honorerait d’une offrande. L’écrivain ne vaut rien. Personne n’est là pour le chérir. On le courtise s’il a du succès. La comédie ne dure pas, il suffit d’un arrêt du souffle pour que cesse l’hypocrisie. Chère épouse adorée dont j’ai frôlé plus loin la tombe, tu fis bien de ne pas naître Leduc, de ne pas écrire de romans, de ne pas avoir son visage — et de faire des enfants. Ils t’ont écrit une poésie, ils ont glorifié ta mémoire, ils t’ont aimée sincèrement. Ils n’étaient pas dans l’ombre de ta page, à guetter tes écrits, à chercher tes éclats. Violette t’envie, seule au linceul.
Nous nous asseyons sur sa tombe. Au soleil aveuglant, il faut lire quelque chose, même si la voix s’étrangle. Les mots ne cognent pas au marbre, ils s’infiltrent et elle les entend. Ce sont les siens, pas un éloge funèbre. Ici manque de cérémonie. Elle trouva, par bonheur, une perle dans le Vaucluse. Maintenant, le désespoir du paysage se ferme sur les pages. Le corps est mort, les mots font des sauts d’affamés pour retrouver la bouche qui les dit, la main qui les forma : « À quoi servent, à quoi serviront mes descriptions pour lesquelles le souci d’exactitude m’épuise ? »
Une question s’assomme sur les pierres. En lisant les cyprès hautains, l’insouciance des oiseaux, délabrement de la chapelle, je me figure les os intacts : allongée sur le dos, elle sourit en buvant son texte, les bras en croix sur la poitrine, et elle s’amuse à faire la morte. Nous irons au xixe siècle déterrer les belles héroïnes sur qui veillent les corbeaux, les poètes et les fous. Ils ne font qu’un, dans leur costume de jais, et ils rient de ressusciter des femmes que nous n’invoquerons pas : cent cinquante ans que la magie nous abandonne. Une confrérie de sorcières pour la faire surgir de l’oubli.
« J’écris pour qui ? »
Pour qui n’a pas fleuri la tombe de Violette, stagnante et sans mémoire. Plus tard, Mme Mancip, rencontrée à Faucon, dira que je me trompe. Mais pour l’instant, je frotte les lettres dorées, le toc de son marbre. Lamenoire agence trois vieilles porcelaines, trouve une place pour mon bouquet piteux. Nous restons là, nous avons lu, il n’y a plus rien à dire. Attendre encore, une manifestation, un phénomène étrange, sa réapparition ? Je revois Violette dans son réduit de la rue Paul-Bert, vouée à sa discipline, bagnard noircissant ses cahiers, espérant la reconnaissance, adorant des chimères et écoutant des voix qu’en contrebas de Faucon nous ne pouvons plus entendre. Elles ont été enfouies à deux mètres sous terre, dans le cerveau d’un écrivain. Lubie ! Les morts sont schizophrènes. Une foule paranoïaque s’amuse la nuit à tourmenter la masse des cadavres ordinaires, nés pour nourrir la terre. J’écris pour croire que je ne mourrai pas. Regarde cette tombe qui te gifle.
Nous prîmes une photographie, surprîmes son aura.
Une caresse insolite. Je touche encore sa tombe.
Ailleurs, nous la chercherons, puisqu’il semble qu’en plein jour ne viennent pas les fantômes.
