Rivages poche, 2025, 348 pages, 9,70 €
Il est des livres qui naissent d’un hasard fécond. Pour Pascal Dessaint, ce fut la découverte, dans un vieux volume de L’Illustration, d’une gravure représentant le meurtre de Jules Watrin, sous-directeur des Houillères et Fonderies de l’Aveyron, lynché par les mineurs en grève à Decazeville en 1886. De cette image oubliée surgit un récit à la fois scrupuleusement documenté et puissamment engagé, réédité aujourd’hui en poche après une première parution en 2023.
Le livre se déploie en trois mouvements. Le premier, le plus saisissant, raconte le meurtre. Dans une atmosphère de tension extrême, la colère des ouvriers, épuisés par des conditions de travail inhumaines et ignorés dans leurs revendications, éclate contre Watrin. Bien que décrit comme un administrateur honnête, il devient le bouc émissaire de la fureur collective. Dessaint restitue avec précision le basculement tragique : les menaces, la démission tardive, la fuite impossible, la mise à mort atroce. Le lecteur assiste, impuissant, à l’irréversible.
La deuxième partie, plus dense, embrasse les 108 jours de grève qui suivent. Dessaint en explore chaque ressort : négociations manquées, intransigeance patronale, manœuvres politiques. La rigueur documentaire impressionne, mais la profusion de détails, l’accumulation de noms et de revendications ralentissent le récit. Là où Zola incarnait la misère ouvrière dans Germinal, Dessaint choisit la précision historique, au risque de sacrifier l’émotion. Le lecteur observe davantage les rouages administratifs que la chair des mineurs.
Le procès de Rodez, troisième temps du livre, redonne tension et souffle. Dans la salle d’assises, on suit la mécanique judiciaire : interrogatoires, stratégies de défense, éclats d’orgueil ou maladresses politiques. Chaque témoignage éclaire, par petites touches, la chaîne des responsabilités : industriels arrogants, maire soucieux de son image, grévistes débordés par leur propre colère.
Malgré certaines longueurs, 1886, L’Affaire Jules Watrin demeure une fresque puissante de l’histoire sociale du xixe siècle. Dessaint ne se contente pas d’un récit d’archives : en encadrant son ouvrage de rappels aux luttes contemporaines, il inscrit ce drame dans une actualité brûlante. Son style, sobre et ferme, sait devenir haletant lorsqu’il s’agit de peindre la violence des événements.
À la croisée du roman historique et du document, l’ouvrage exige du lecteur patience et attention, mais il récompense par sa force évocatrice. Lire aujourd’hui ce drame ouvrier, c’est mesurer combien les luttes d’hier résonnent encore dans nos débats présents.
