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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Jennifer Richard : « Que les habitants de Roubaix s’unissent avec ceux de Mamoudzou » par Jennifer Richard

Rencontre

n°2 — juillet 2026

Jennifer Richard : « Que les habitants de Roubaix s’unissent avec ceux de Mamoudzou »

par Jennifer Richard

Jennifer Richard sur la mémoire historique et le rêve d'une unité française renouvelée.

8 min de lecture

Sommaire de l'article

    « Je rêve que les habitants de Roubaix ou de Saint-Étienne s’unissent avec ceux de Mamoudzou ou du Chaudron »

    Propos recueillis par Stéphane Maltère

    Écrivaine aux racines guadeloupéennes et normandes, Jennifer Richard est née à Los Angeles en 1980 et a grandi entre Tahiti, Wallis-et-Futuna, Mayotte, la Guyane et la Nouvelle-Calédonie, avant de s’établir à Berlin. Son œuvre, traversée par la mémoire, l’histoire coloniale et les identités plurielles, explore les liens entre domination, migrations et imaginaires.

    Elle s’est fait connaître avec Il est à toi ce beau pays (2018), vaste fresque sur les empires, la traite et les résistances africaines, où se mêlent destins individuels et mouvements collectifs. Dans Un non qui veut dire oui (2023), polar situé en Guadeloupe, elle dénonce la corruption, les inégalités et les survivances du passé colonial sous une forme romanesque tendue et sociale. Avec Contes d’outre-mer (2025), elle se tourne vers le registre du mythe et du merveilleux : treize récits nourris de légendes ultramarines, où se conjuguent écologie, spiritualité et mémoire des lieux.

    Dans l’entretien qui suit, Jennifer Richard revient sur son parcours, sur la diversité des terres qui ont façonné son imaginaire, et sur sa volonté d’unir les voix de la France d’ici et d’ailleurs à travers la puissance du conte.

    — Votre recueil met en lumière la diversité et la richesse des territoires ultramarins. Comment avez-vous choisi les histoires et les légendes que vous vouliez transmettre ?

    La recherche a varié selon le territoire abordé. Pour les Antilles, la Guyane et la Réunion, j’ai essayé de ne pas m’emparer des contes les plus connus. J’ai découvert l’habitation Zévallos, en Guadeloupe, par hasard sur Internet. La réaction inquiète de ma tante à l’évocation de ce nom a confirmé mon désir d’écrire sur ce lieu hanté. Concernant la Polynésie, j’ai trouvé peu de récits traduits et écrits, mais j’ai remarqué que certains mythes avaient voyagé entre les Fidji, les Tonga, Wallis ou Hawaï, et que je pouvais parfois proposer une nouvelle version sans trahir aucune tradition. Saint-Pierre-et-Miquelon m’a soufflé l’histoire des fantômes de naufragés par sa géographie : l’isthme entre Miquelon et Langlade a causé des centaines de naufrages, parmi lesquels j’en ai choisi trois.

    Pour les terres sur lesquelles cohabitent plusieurs communautés, je me suis demandé dans quelle mythologie puiser, pour respecter à la fois les populations premières et le métissage qui a parfois suivi. Quant aux terres australes, j’ai restitué quelques-uns des terrifiants récits d’exploration qu’elles portent : garnisons abandonnées, naufrages, meurtres, cannibalisme.

    Il y a un joli conte, aussi, pour la terre Adélie, que m’a inspiré l’étrange grâce du manchot.

    — Vous avez grandi dans plusieurs îles et territoires d’outre-mer. En quoi cette expérience personnelle a-t-elle façonné votre manière d’écrire et de raconter ces lieux ?

    J’ai approché certains lieux évoqués. Le lac Lalolalo, à Wallis, me terrifiait. Je me rappelle une étendue noire dans un cratère profond, dont on disait qu’il était « tabou ». On ne peut accéder à ses rives, on ne peut toucher son eau. Dites cela à un enfant qui observe le lac depuis le bord. Tous les monstres s’invitent immédiatement dans son esprit.

    Dans mon recueil, ce conte suit celui de Mayotte, où je décris la formation d’un autre cratère de volcan, autre lieu sacré, autre merveille géologique que j’ai eu la chance de contempler et que j’ai été heureuse de célébrer, comme les autres terres qui sont les lieux de mon enfance.

    — Le livre est traversé par une grande variété de registres : poétique, fantastique, étiologique, gothique. Comment se sont-ils imposés à vous ?

    La variété des territoires, des climats et des populations engendre forcément une foison d’ambiances et de récits. Pour chaque territoire, je me suis demandé ce que j’avais envie d’exprimer, quelle identité j’avais envie de mettre en lumière, et elle est ressortie d’elle-même, à chaque fois.

    — Certains contes, à travers les animaux qui s’expriment ou les beautés naturelles exposées, apportent une dimension écologique forte. Est-ce un message que vous vouliez faire passer ?

    Le message s’inscrit de lui-même. Avec l’Outremer, la France compte le deuxième plus vaste espace maritime du monde, et une biodiversité exceptionnelle. Lagons, volcans, forêts primaires abritent une faune et une flore d’une richesse incroyable. Mais l’urgence humaine, par exemple à Mayotte, que les choix politiques ont fait sombrer dans une extrême violence, empêche de considérer la protection de la nature comme une priorité.

    La question de l’écologie est intimement liée à l’économie, là-bas comme ici. La colonisation n’ayant pas été accompagnée d’industrialisation, les territoires d’outremer se trouvent intégrés à un système capitaliste qui encourage les importations plutôt que l’autosuffisance alimentaire ; l’absence de transports publics entraîne une dépendance à la voiture, des embouteillages et une pollution monstrueuse ; l’eau, issue de sources volcaniques, s’écoule par les trous de tuyaux rouillés qui, sur l’île de Guadeloupe (dont le nom vernaculaire, Karukera, signifie l’île aux belles eaux), privent certaines communes d’eau courante.

    — En donnant voix aux territoires d’outre-mer comme à des mondes à part entière, cherchez-vous aussi à affirmer leur place essentielle dans l’imaginaire collectif français ?

    Il me tient à cœur de fédérer les peuples. Pour la France, je rêve que les habitants de Roubaix ou de Saint-Étienne s’unissent avec ceux de Mamoudzou ou du Chaudron. Les problèmes sont les mêmes dans tout le pays. Bien sûr, plus on s’éloigne de la capitale, pires ils sont. Le conte n’a pas de vocation politique, évidemment, mais il permet de se rendre compte que notre inconscient se construit de la même façon en tout point du globe. Un Breton et un Guyanais comprendront un conte sur le passage des âmes au royaume des morts de la même façon.

    — Certains récits, comme « L’homme au bâton » ou « Le baklou de Madame Auguste », abordent des thèmes sombres : violence, solitude, noirceur démoniaque. Pourquoi était-il important d’inclure cette part d’ombre dans votre recueil ?

    Cette réponse rejoint la précédente. Le sol de chaque région de France est gorgé de sang et balayé de cris. L’histoire n’a épargné personne, elle a réclamé son tribut partout. Me penchant sur l’outremer, je ne pouvais pas taire les formes que ses souffrances ont prises : l’éradication des Amérindiens, l’esclavage, le bagne. Pour les terres froides, l’abandon et la folie.

    Les contes qui m’ont le plus marquée enfant, et dont je me souviens aujourd’hui, sont les plus sombres. « La petite sirène » ou « Les chaussons rouges », d’Andersen, finissent très mal. Le conte nous fait voyager entre monstres et merveilles, il nous défie de traverser une forêt, de pousser la porte d’une maison abandonnée, ou de troquer notre âme contre un avantage matériel. Il révèle nos angoisses les plus profondes et questionne la part de nous-mêmes que nous sommes prêts à sacrifier par cupidité ou par amour. Il y a le pire et le meilleur de l’humanité, dans les contes.

    Il y a le sexe, aussi, plus ou moins dissimulé pour offrir plusieurs strates de lecture selon le public.

    — La couverture de votre livre est illustrée d’après une aquarelle de votre père. Quelle place tient cet héritage familial dans votre rapport aux territoires et à l’écriture ?

    Mon père et ma mère ont tous deux parcouru l’Outremer français. Mon père a vécu des années à la Réunion avant de rencontrer ma mère en Guadeloupe, puis de vivre avec elle à Tahiti et à Wallis (l’aventure américaine sera narrée une autre fois). Ma mère, guadeloupéenne, s’est remariée avec un Guyanais, avec qui elle a vécu en Nouvelle-Calédonie, en Guyane et à Mayotte. Ces terres sont donc pour moi le territoire de l’enfance ; elles représentent le voyage dans le temps et dans l’espace. Elles évoquent même dans mon imaginaire le temps d’avant ma naissance, et la jeunesse de mes parents, avec leurs secrets et leurs fantasmes. Les mystères qu’elles portent m’inspireront encore quelques livres. En attendant, la petite aquarelle est là, face à moi, et accompagne l’écriture de tous mes textes.

    — Dans votre roman Un non qui veut dire oui, paru en 2023, la Guadeloupe est également au cœur de l’intrigue. Qu’avez-vous cherché à montrer de cette île, de sa culture et de ses réalités ? De quelle manière ce roman dialogue-t-il avec Contes d’outre-mer ?

    Il s’agit là d’un polar, qui m’a permis de collaborer avec une formidable maison : Caraïbéditions. Comme toujours, il me tenait à cœur de ne pas seulement raconter une histoire, mais de dresser un état des lieux, de montrer les misères d’une société délaissée par le pouvoir centralisé. L’intrigue criminelle se tisse donc sur fond de corruption, de prédation par de grands groupes présents aux Antilles, de sentiment de déclassement. Dans un fantasme de convergence des luttes d’une île à l’autre, je fais aussi allusion à la résistance des indépendantistes irlandais par la dirty protest de 1978. Mon intention était de montrer que la Guadeloupe, aussi belle soit-elle, n’est pas un lieu de villégiature, mais un territoire où l’on vit et où l’on survit.