Propos recueillis par Céline Maltère
Rita Chandler, journaliste en quête de notoriété, a une idée lumineuse : créer une émission de télé-réalité où l’on surprend des chefs en plein service. Mais le jour où elle entre, caméra au poing, dans L’Abeille dorée, célèbre restaurant gastronomique, elle découvre l’horreur : dans les marmites bouillent des morceaux de corps humains. Surgit alors le chef, Karl Angus, grand roux charismatique, portant une moitié de cadavre sur l’épaule. Le restaurateur étoilé sert, depuis des années, de la chair humaine à ses clients.
L’affaire secoue tout le pays. Rachel, policière enceinte et mise à l’écart après une enquête ratée, s’y intéresse de près : Karl Angus était son voisin. Avec Toulouze, inspecteur timoré, mais rigoureux, et la commissaire Hardy, elle se lance dans une traque acharnée : Angus, parvenu à s’échapper après son arrestation, a enlevé Rita Chandler. De sa cachette, il la force à filmer ses recettes de cuisine… à base de chair humaine, qu’il diffuse sur YouTube. Le scandale devient un phénomène mondial : le monstre devient une star.
Mais comment ce cannibale s’est-il procuré ses victimes sans attirer l’attention ? Rachel découvre qu’un groupe de notables – procureur, préfet et autres figures respectables – pourraient être impliqués. L’équipe d’enquêteurs se heurte alors à sa propre hiérarchie, bien décidée à étouffer l’affaire.
Omnivore (Le Seuil) est non seulement un roman policier qui met en scène des personnages loin d’être parfaits, mais il dépeint aussi notre société. Comment un meurtrier, peut-être serial killer, peut-il devenir une star ? Le fait de manger avec dégoût de la viande humaine ne devrait-il pas aussi nous interroger sur notre rapport à la viande ? Quand il cuisine un rôti d’avant-bras ou concocte une demi-glace à partir d’une tête de femme, Karl Angus cuisine du cadavre, certes de son espèce : pourquoi la tête d’un veau tranchée ne provoque-t-elle pas la même répulsion ? Sans aborder directement ces questions, Olivier Bocquet nous laisse entrevoir nos ambiguïtés : la viande humaine cuite sent bon et peut, contre la volonté de celui qui la respire, faire naître son appétit.
On suit avec plaisir cette enquête, où l’auteur, connu pour ses scénarios de bandes dessinées, s’amuse avec l’écriture, empruntant tantôt la voie du journal, tantôt celle des chroniques télévisées ou des articles de journaux. Les narrations se multiplient et rendent vivant le texte. Bon appétit à tous les omnivores !
— Pouvez-vous nous nous parler du tout premier texte que vous aviez écrit, à l’origine du roman Omnivore, et d’où vous est venue cette idée d’une émission de télé-réalité qui se transforme en cauchemar cannibale ?
Il date d’il y a une vingtaine d’années. Il s’agissait d’un projet de court-métrage, intitulé Le foie gras de connard, où un chef montrait comment préparer un foie gras. Ce genre de recette commence pudiquement par « choisissez un beau foie ». Là, c’était « choisissez un bon connard ». Et, à la place d’un canard, c’était un humain qu’il fallait torturer, engraisser, tuer… C’était fait avec humour et violence, c’était un moyen de dénoncer les méthodes de production du foie gras, mais avec un décalage. J’imaginais ça, joué par Jean Rochefort, qui aurait eu la classe et la distance nécessaires pour faire et commenter ces horreurs, comme si tout était normal. J’avais fait lire ce court-métrage à une amie, on s’est emballés, on a voulu en faire une série télé… Ça n’a évidemment intéressé personne, et le projet a fini dans un tiroir.
— Omnivore commence comme un thriller, mais glisse rapidement vers la satire et la réflexion sociale. Ce mélange des genres était-il voulu dès le départ ?
Je voulais parler de la fascination pour le pire. De la séduction qu’il exerce. Toute une partie de la société, au prétexte que le système actuel ne lui convient pas, choisit le pire en réaction. Dénigrer la science, attaquer les minorités, voter pour l’extrême droite ? C’est anti-système, donc c’est désirable. Je me demandais comment imaginer la version la plus grotesque de ça tout en restant presque crédible. Et j’ai repensé à mon cannibale charismatique, cet oxymore. Manger des gens, c’est carrément anti-sytème, non ? Ça me donnait un point d’entrée par le polar, mais ça me permettait facilement d’élargir le propos. Le mélange des genres, pour moi, était obligatoire.
— Le personnage de Karl Angus est à la fois monstrueux et séduisant, loin de l’Hannibal Lecter. On pourrait en tomber amoureux… Comment l’avez-vous construit ? Vous êtes-vous inspiré de figures réelles ?
Je ne me suis inspiré de personne en particulier, mais plutôt du phénomène de la célébrité. Cette impression de familiarité qu’on peut avoir avec une star dont on ignore finalement tout. J’ai construit Karl Angus de l’extérieur. Tout ce qu’on voit de lui dans le roman, on le voit par les yeux des autres. Par ceux de Rita, par ceux de Rachel, des flics, de la presse, des réseaux sociaux, par sa fiche Wikipédia… Ce personnage – par ailleurs extrêmement beau – se construit par ce que les autres projettent sur lui. Mon espoir était que les lecteurs et lectrices soient, presque à leur insu, dans la même position que les millions de personnes fascinées par Angus dans le livre. Que l’on puisse s’attacher à lui, avoir l’impression (fausse) de le connaitre, voire de le comprendre en partie. Et les dernières pages du roman nous ramènent brutalement sur Terre. Non, ce gars n’est pas charmant, fragile et complexe. C’est avant tout un putain de psychopathe sans pitié.
— Quelles sont vos histoires de cannibalisme (réelles ou fictionnelles) préférées ?
La plus dérangeante, selon moi, c’est celle d’Armin Meiwes, un Allemand qui a passé une petite annonce pour trouver un volontaire qui accepterait de se faire manger. Quelqu’un a répondu à l’annonce. Meiwes a tout filmé. Avec l’accord de sa victime, il lui a tranché les organes génitaux et ils ont essayé de les manger ensemble, mais il a raté la cuisson et le truc était immangeable. Dans les heures qui ont suivi, toujours avec l’accord du volontaire, il a fini par le tuer, le dépecer et mettre « les meilleurs morceaux » (je cite) au congélateur pour les consommer petit à petit. Il est en prison à vie et est devenu végétarien.
— Toulouze, Rachel et la commissaire Hardy forment une équipe très humaine, loin des clichés du polar. Vous ne vous prenez pas au sérieux, mais dosez très bien la distance qu’on peut mettre avec son texte en tant qu’écrivain. Que pensez-vous des héros parfaits ?
Croise-t-on encore des héros parfaits de nos jours ? Pas dans les histoires que je lis ou que je vois sur les écrans. Mais je pense à James Bond, à Robin des bois, aux Princes charmants, à toutes ces figures masculines archaïques… Qui a envie de ça aujourd’hui ? Pas moi ! Pour revenir au polar, souvent le « héros parfait » est le cliché de l’imperfection. Le flic alcoolique, usé par son boulot, qui ne se remet pas de la mort de sa femme, dont la fille se drogue… Hop, le voilà, c’est le standard, on le connait par cœur, plus qu’à lui trousser une petite histoire bien sombre… C’est exactement l’inverse de ce que j’ai envie de lire ou d’écrire.
— Duquel de vos personnages vous sentez-vous le plus proche ?
Rachel existait déjà dans mon premier roman paru en 2010. Elle avait 17 ans, elle était lycéenne. J’ai écrit son personnage via son journal intime parce que c’était d’elle que je me sentais le plus proche. Son ironie constante, son autodérision, sa façon de vivre ses émotions, c’était vraiment moi. Dans mon deuxième roman, dont l’écriture a commencé sept ans plus tard, quand j’ai eu besoin d’un personnage de jeune flic stagiaire, j’ai repensé à elle. Je l’ai imaginée à 24 ans. Elle était parfaite pour le job, je la connaissais d’avant, d’une époque où elle était insouciante et voulait être tueuse à gages parce que c’était punk. Elle ferait forcément une policière intéressante. Et je la retrouve dans ce troisième roman qui ne lui était pas non plus destiné, mais où elle a facilement trouvé sa place. Elle a maintenant trente ans. La vie lui a déjà laissé des cicatrices, elle est plus fragile, plus faillible. Elle n’a perdu ni son ironie ni sa dérision ni son côté entier, mais elle a mûri. Comme moi, sans doute.
— Votre roman dénonce la manière dont les médias transforment les monstres en stars. Pensez-vous que le titre de votre livre peut qualifier notre société ?
C’est une bonne façon de le voir, oui ! En surface, Omnivore est un polar avec un meurtrier cannibale, et si c’est pour ça que vous l’ouvrez, vous aurez (j’espère) ce que vous attendez. Mais il ne faut pas creuser beaucoup pour comprendre que le cannibalisme tel que je le traite, est une métaphore pour un autre mot à la sonorité très proche : le capitalisme. La société mange ses enfants pour engraisser quelques puissants. Qu’on le veuille ou non, on passe tous au hachoir. Tout notre temps, toute notre attention, toute notre force de travail, tous nos liens sociaux, tous nos rêves, toutes nos peurs… nos vies entières sont des produits de consommation. Nous ne sommes pas seulement consommateurs, nous sommes consommés. En créant le personnage de Karl Angus, j’ai juste illustré ça de manière littérale. Si dévorer des humains – au propre ou au figuré – devient un spectacle, alors ça devient une marchandise. Cannibalisme = capitalisme. Je n’invente rien, Guy Debord a bien ratissé le sujet dans La Société du spectacle. Soixante ans après, son essai sonne comme une prophétie.
— On sent un goût de votre part pour la « narration vivante ». Vous êtes auteur de scénarios pour la bande dessinée, vous avez le goût de l’image et savez rendre une narration « efficace ». Dans quel genre littéraire vous plaisez-vous le plus ?
Écrire une BD, c’est très technique, très contraignant. On pense sans cesse à l’espace physique de la feuille. Il faut compacter le texte pour laisser la place aux images, compter les cases et les pages, penser les scènes en planches ou en doubles planches… Le résultat est gratifiant, mais le processus est laborieux.
Écrire un roman, c’est tout autre chose. D’un côté, on a la responsabilité totale du résultat final, ce qui pourrait être paralysant. Mais de l’autre, l’écriture est plus libre, et on passe beaucoup plus de temps dans le monde qu’on s’est créé, on s’immerge. Pour chacun de mes romans, j’ai rêvé de mes personnages dans mon sommeil. Ça ne m’est jamais arrivé en BD.
Pour ce qui est de la « narration vivante », ce que je sais, c’est que je ne veux pas produire de calories vides. Il faut que chaque paragraphe apporte des nutriments, raconte quelque chose. Conséquence : il y a très peu de descriptions de lieux, de paysages, de vêtements, de personnages, etc. Mais il y a beaucoup de dialogues, de mouvements, d’actions ; et beaucoup de pensées, de ressentis, d’émotions. On me dit souvent que j’ai une écriture très visuelle, mais ça se passe surtout dans la tête de la personne qui lit. Dans mes romans, je ne travaille pas tant les images que l’énergie de chaque scène.
— Dans Omnivore, le nom de Karl Angus, qui fait directement référence au bœuf, semble être un clin d’œil à notre rapport hypocrite à la viande. Vous questionnez notre rapport à la viande et soulignez les contradictions humaines face à sa consommation : l’idée de manger de la chair humaine vous scandalise-t-elle davantage que celle de manger un animal ?
Je suis horrifié par la quantité délirante d’animaux qui sont élevés et tués pour la consommation humaine, et par la cruauté des traitements qui sont infligés à la plupart d’entre eux. Pendant plus d’une dizaine d’années, j’ai été végétarien parce que toute idée de viande me dégoûtait. Je voyais les gens sortir des boucheries avec des sacs qui me paraissaient plus lourds que leur poids, comme s’ils étaient attirés par la terre, destination naturelle de tout cadavre. Mais l’honnêteté m’oblige à dire que je ne réagirais pas de la même façon face à l’exécution d’un être humain que face à celle d’un animal. Les deux me choquent, mais il y a quelque chose de plus traumatisant quand il s’agit d’une personne de mon espèce. Je crois que je ne pourrais pas me résoudre à manger de la viande humaine, alors que de la viande animale, ça m’arrive.
— Êtes-vous omnivore ?
Actuellement je suis flexitarien. Donc perclus de contradictions et de culpabilité.