Berl ? « Le type qui, devant la parade, n’est pas d’accord », disait de lui Robert Desnos. Toujours mobile, « éberlué de berleries », selon René Crevel. Car tout intrigue, tout attire l’esprit aux aguets de ce « Goethe juvénile et malicieux » (Pierre Nora). D’un naturel ironique, intempestif en un temps où Voltaire passait pour trop malin, doté comme lui d’un don de la formule agaçant (« Le manque complet de bêtise est la véritable limite de M. Gide »). Un neveu de Rameau au xxe siècle, impertinent et bohème. Toujours à contre-courant, mais un goût de l’argument et de l’inconfort intellectuel recherché par tous, facilité par un talent particulier pour l’amitié. Son premier texte – disparu – n’était-il pas une « Défense de l’amitié » adressée, du front alsacien, à son parent Marcel Proust ? N’oublions pas qu’il était orphelin de père et de mère dès avant 1914 ; la quête de fraternité tout autant qu’une dose de narcissisme expliquent bien des contradictions dans ses relations à autrui. Plagiant Valéry, il l’a dit lui-même : « La haine n’est pas mon fort. » Et l’on reste étourdi par cette succession d’élans aussi passionnés qu’éphémères – Anna de Noailles, Cocteau, Drieu, Aragon, Morand, Chamson, Malraux, Guéhenno… –, mais aussi par ce tourbillon d’idées où l’on peine à discerner des lignes de force. C’est que, pour lui, la pensée est indissociable du commerce amical.
Sylvia (1952), Présence des morts (1956), La Fin de la IIIe République (1968) s’impriment encore. Mais Mort de la pensée bourgeoise (1929) et Mort de la morale bourgeoise (1930), âprement discutés en leur temps, n’ont plu reparu depuis un demi-siècle. Peu d’auteurs, il est vrai, se sont moins souciés de bâtir une œuvre. De livre en livre – une quarantaine –, il offre le spectacle d’un homme dispersé jusqu’à l’inconséquence, écrivant non pour se justifier mais pour comprendre ce qu’il pense. On ne saurait le résumer au munichois que les obus de la Grande Guerre avaient deux fois enterré dans sa tranchée, ou caricaturer un juif « devenu antisémite à force de se fréquenter », comme disait Henry Torrès.
Partout et nulle part, Berl se préoccupe aussi bien de philosophie que de peinture, de chanson, de télévision, de politique, de littérature, de mode, d’écologie, de génétique ou de Kabbale. Qui d’autre peut se targuer d’avoir assisté à la première du Sacre du printemps et aux débuts de Françoise Hardy ? Fourni des citations à Barrès et à Jean d’Ormesson ? Dîné avec Mandel, sympathisé avec Laval et débattu avec Mitterrand, sans cesser de se clamer « de gauche » ? Combien se sont initiés à l’amour dans les bordels de la rue de Hanovre et à la mystique à l’abbaye de Carennac ? Ont défendu l’URSS avec Barbusse, pris la défense de Drieu la Rochelle dès 1946 et celle d’Israël contre Nasser en 1967 ?
Son ami André Chamson souligne, en 1929, son anticonformisme confinant à l’« horreur physique de tout ce qui est lien, fidélité, adhérence avec ce qui est humain ou naturel ». Lire Berl est un antidote aux « certitudes vaines ». Ardent patriote, il cherche à se réengager en 1917 malgré un début de tuberculose, mais vomit l’idée même du nationalisme et, avec Caillaux, réclame la fin des hostilités. Signataire de tracts surréalistes, il n’adhère pas au groupe dont il s’attire l’hostilité pour cause d’outrage à Breton. Il sera aussi suspect aux « résistantialistes » et autres idéocrates d’après-guerre que paraîtront louches à cette âme quiétiste le volontarisme existentialiste et l’infaillibilité des Temps modernes. En réalité, il ne fut tout à fait fidèle qu’aux défunts : son génial cousin Henri Franck, mort à 20 ans, et son camarade Drieu, coupable de n’avoir « pas voulu écouter ce que l’Histoire lui disait ». Il faut renoncer à trouver d’autre logique à sa vie que la curiosité, l’indulgence, le scepticisme et un quiétisme appris de Fénelon, objet de ses premières études.
Lorsqu’il entre en littérature en 1923, Berl est un survivant qui aurait dû périr dix fois en Lorraine ou en Alsace. Il donne alors des notes de lecture à L’Europe nouvelle, hebdomadaire briandiste né de la guerre et dirigé par la militante féministe Louise Weiss, qui entend mettre ce journal au service d’une « science de la paix ». Son premier article décrit, avec une pointe d’ironie, le déferlement sur la France d’une « vague de psychanalyse » qui trouve un écho dans l’œuvre de romanciers tels que Proust, à qui il rend un hommage appuyé.
Au même moment, il fait ses débuts dans un hebdomadaire fondé l’année précédente par Maurice Martin du Gard, qui a bien voulu y publier les bonnes feuilles de son premier ouvrage, d’austères Recherches sur la nature de l’amour. Berl, en retour, montre peu d’estime pour ce snob qui a choisi les lettres comme d’autres la finance. Jusqu’à l’automne 1924, il n’en est pas moins pigiste régulier des Nouvelles littéraires, auxquelles il commence par donner une « chronique philosophique », puis une série d’articles trapus sur « l’École française de psychiatrie ». Toujours en verve pour moquer les « barbouillages scolastiques » de la « philosophie de lycée », il s’y montre un ennemi déclaré – très voltairien en cela – de l’idéalisme et du systémisme.
C’est presque sans transition que, bousculé par Pierre Drieu la Rochelle, qui le connaît depuis 1913, Berl délaisse l’érudition pour l’atmosphère enfumée du Bœuf sur le toit. Tout d’abord, il se fait l’effet d’un séminariste jeté dans un bordel. Il rase sa moustache de provincial, s’essaie à l’écriture automatique, sponsorise Aragon qui se rit de lui, participe à quelques raids tels que la mise à sac, en mai 1926, des locaux des Nouvelles littéraires ! Il se dit « révolutionnaire » et « marxiste », mais pas communiste, « parce que le cœur n’y est pas » et qu’il « redoute pour les hommes le sort des termites ». Il s’aventure alors sous la bannière du radicalisme, par haine de l’esprit revanchard. Pour devenir tout à fait Berl, il lui faudra encore avoir été conchié par la camarilla lancée à ses trousses par un Breton cocufié. Brusquement, le « bourgeois révolté » comprend que sa fortune, son statut social – sa judéité ? – dressent entre lui et l’avant-garde une barrière d’envie et de mépris. Et qu’il est condamné à rester un héritier, un intrus, une utilité. Brûler ses vaisseaux ? Il y est prêt.
Il se consacre alors à ses « Propos sur la révolution ». Sur cette voie qui l’éloigne de lui-même, il marche au pas de Jean Guéhenno, l’auteur de Caliban parle : un essai retentissant, qui fait le procès de l’asphyxiante culture bourgeoise. La révolution n’adviendra, assure Berl, qu’en dépréciant le prestige d’humanités dévoyées devenues instrument rituel d’exclusion sociale. Il faudra donc en passer par le sabotage des « valeurs culturelles », car est-il plus utile « d’avoir lu Benserade que de savoir comment on pêche le saumon » ? Son amour de la chanson populaire en général et de Maurice Chevalier en particulier n’a pas d’autre source.
Fin 1928, Guéhenno lui propose de publier ses réflexions dans Europe, revue « de pensée libre et d’esprit international » fondée par Romain Rolland. Encore écœuré par la victoire du « mur d’argent » qui fit tomber le Cartel des gauches, il doute néanmoins que le sabir marxiste soit moins élitaire que celui des auteurs latins. « Je ne vois que deux places pour un révolutionnaire, poursuit-il : dans la bourgeoisie pour la ruiner, dans le peuple pour le mener. » Tout lui assigne la première.
Mort de la pensée bourgeoise (1929), pamphlet retentissant, accuse la quasi-totalité des écrivains en exercice d’écrire hors de leur époque. Le behaviorisme, la phénoménologie, la psychanalyse, la sociologie semblent glisser sur leurs plumes. Benda, Valéry, Mauriac, Green, Genevoix, Gide, Cocteau, Giraudoux, Aragon… tous sont conduits l’un après l’autre à la barre. Les formules claquent et leur écho s’entend dans les articles de ces années-là : « Ou des armes chargées, ou pas d’armes du tout. »
Berl a été insulté par les surréalistes parce qu’il disputait à leur pape une fille d’Aubervilliers, Suzanne Muzard, mais aussi parce que ses pamphlets étaient à leur estime un comble d’hypocrisie, venant d’un homme qui siégeait au conseil d’administration d’une prospère entreprise familiale de meubles métalliques, dont une partie de la production était confiée aux prisonniers de la centrale de Clairvaux. Or, lorsqu’il épouse Suzanne en 1928, Berl a revendu toutes ses parts pour garantir son indépendance d’esprit. Mais il n’a pas cru bon de le crier sur les toits. De là aussi son féminisme, teinté d’ouvriérisme. « C’est Suzanne qui m’a humanisé », dira-t-il. Le féministe rejoint ici le pamphlétaire : depuis Zola, les hommes de lettres s’intéressent aussi peu aux réalités industrielles, à la vie ouvrière, à la crise du logement qu’à la condition féminine. Comment faire confiance à la littérature prolétarienne si l’objet des communistes reste d’exploiter le travail au moyen des machines ?
Est-ce à l’instigation de Pierre Laval qu’en novembre 1931 l’hebdomadaire Vu envoie Berl et la photographe Germaine Krull en reportage dans la zone d’Aubervilliers ? Ou bien s’est-il laissé guider d’ateliers en guinguettes par son amie Suzanne Martin, ancienne soudeuse ? Toujours est-il que son reportage aux usines Citroën, Franck et Blancan témoigne d’une volonté de ne plus parler en l’air de ce prolétariat dont il défend la cause. Quatre ans avant le Front populaire, son reportage s’achève par la vision fugitive de femmes soudain conscientes de leur force, comme « celles qui, dans ces mêmes rues, se tinrent debout devant les barricades et tenaient les cartouchières des hommes combattant pour leurs droits ».
Et c’est ainsi qu’après neuf années passées à écrire dans les journaux, Berl finit par devenir journaliste. En 1930-1931, il a été l’un des piliers de Monde, l’hebdomadaire de Barbusse. Il y jouait aux « dépréciateurs » des valeurs bourgeoises avec un zèle étrange. C’est d’ailleurs pourquoi Gaston Gallimard, en 1932, va lui confier les rênes de Marianne, hebdomadaire luxueux censé protéger ses auteurs des œillades de Candide et Gringoire, nettement plus à droite. Qu’y a-t-il à craindre d’un bolchevik en flanelle, issu de la grande bourgeoisie juive parisienne, qui a toujours rêvé de disposer d’un journal libre de toute allégeance ? Ç’avait été la raison d’être des Derniers Jours, l’éphémère brochure d’idées qu’il réalisait seul avec Drieu en 1927, teintée de colère et d’amertume après la « révolution avortée » du Cartel et la soviétisation des surréalistes. Méfiants à l’égard des dogmes, les deux compères y professaient une « pensée libre » jusqu’au « caprice individuel ».
Son utile étiquette d’« homme de gauche », c’est à Marianne que Berl la gagne. Jusqu’à son départ fin 1936, il va en faire le plus prestigieux et le plus éclectique des hebdomadaires politiques et littéraires de l’entre-deux-guerres. Il y publie Simenon, Martin du Gard, Giono, Malraux, Bernanos. On y croise aussi bien les signatures de Bourdet et d’Astier, futurs grands résistants, de Drieu et Brinon, futurs champions de la collaboration, ou encore de Frossard et Bergery, futurs soutiens de Vichy. De fait, la ligne de Marianne est fluctuante. Il suffit d’observer les tergiversations de son directeur au moment des guerres d’Éthiopie et d’Espagne, ou encore lors de la remilitarisation de la Rhénanie.
Les amis de Berl en restent perplexes. Comment expliquer que le directeur de Marianne, en 1934, tout en raillant les Croix-de-Feu de La Rocque, s’évertue à voir dans les émeutes de la Concorde l’espoir d’un renouveau ? Soucieux de montrer qu’il n’est pas dépassé par les événements, Berl analyse les violences du 6 février comme un symptôme du réveil de la jeunesse dans un pays encalminé par la gérontocratie. Comme Drieu, il rêve alors d’un « radicalisme rajeuni » qui donnerait à la nation un coup de sang. Certes, Marianne soutient les réformes du Front populaire ; mais Berl désapprouve sa politique étrangère, trop « belliciste » à son goût. Lorsqu’en juin 1938, il dispose enfin du journal à sa main qu’il désirait, son premier éditorial est comme un cri retenu plus de vingt ans : « La paix ? C’est le programme de Pavés de Paris. » Ne pas en conclure que son pacifisme viscéral fait de lui un défaitiste. Au contraire, quoique munichois, il est partisan d’un programme d’armement dissuasif. À quoi bon, sans armes, jouer les fiers-à-bras ? Si la guerre est engagée, pense-t-il, elle devra être gagnée au plus vite. Ou bien, si le sort des armes en décide autrement, il faudra la perdre sans tarder. L’armistice ne l’indignera donc pas.
Rien ne doit exciter la France à la guerre contre l’Allemagne, insiste Berl d’article en article ; pas même l’antisémitisme hitlérien, aussi odieux soit-il, car c’est alors qu’il deviendrait meurtrier. Acquis à la politique d’apaisement de Georges Bonnet, il s’impatientait de n’y pouvoir faire écho. Dans Pavés de Paris, les orientations du Quai d’Orsay seront toujours saluées. Il en écrit seul toutes les rubriques, de la politique étrangère à la revue des livres et des spectacles. Sa clientèle est principalement constituée de ministres, de députés, d’intellectuels et de hauts fonctionnaires. En somme, un bulletin d’influence plus qu’un journal d’information.
Il y a chez Berl une forme de crânerie à rechercher l’échange avec la droite nationaliste, à couper l’herbe sous le pied des antisémites en clamant – Zola oblige – sa fidélité à Louis-Ferdinand Céline. L’Action française ne manque pas cette occasion, rare et précieuse, de tirer son chapeau à un juif. S’il lui en coûte, il n’en refuse pas moins de considérer Maurras « comme un véritable antisémite ». Cette indulgence n’a qu’un motif : au contraire des communistes, Maurras n’a aucun faible pour la guerre. Il faut donc le ménager.
Et pourtant, Berl est sincèrement horrifié par la religion nazie. Il admet que la politique d’Hitler mène l’Europe à la catastrophe. Que la persécution des juifs est « d’autant plus épouvantable » que ses victimes sont, « en profondeur et en vérité, des Allemands ». Mais l’amour de la paix est exigeant. Il impose de dominer son aversion pour l’hitlérisme : il serait plus périlleux de le défier que de s’en accommoder.
Dès lors, un seul mot d’ordre : non-intervention. Veut-on risquer d’entraîner dans l’escalade cette URSS « pas moins brutale, pas moins antisémite » que l’Allemagne nazie ? Pas un sujet qui ne soit examiné à cette lumière. Entrer en guerre avec l’Allemagne, estime-t-il, c’est envenimer un problème en prétendant le résoudre et courir droit à la défaite : en somme, « une sorte de défaitisme masqué ». À l’heure où croissent les périls, l’acrobate du sophisme est plus souple que jamais.
Comment expliquer que Berl reste surtout connu aujourd’hui pour avoir été l’auteur juif des formules fameuses de Pétain : « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne ment pas » ? On peut y voir le comble du paradoxe – sa marque de fabrique – et juger qu’en somme sa postérité a souffert de sa propension à ne jamais prendre d’autre parti que celui de la paix. L’une des raisons pour lesquelles, en juin 1940, on fait appel à lui pour perfectionner les discours hasardeux du vieux maréchal, c’est que sa plume était déjà au service du gouvernement radical de Daladier. Berl en a été flatté, parce qu’il était patriote et qu’il trouvait là une occasion de concrétiser son pacifisme. Mais il ne publiera pas un seul livre sous l’Occupation. Le seul texte signé de son nom durant ces quatre années est un pied de nez au pétainisme, réponse à une enquête parue en mars 1942 dans la revue maréchaliste Idées. À la question « L’intelligence a-t-elle une part de responsabilité dans la défaite ? », Berl rétorque avec un cran voltairien : « Je trouve un peu ridicule d’attribuer nos désastres à notre excès d’intelligence. […] Rien n’est plus bête que de se craindre trop intelligent. » Liberté d’esprit ou ruse calculée ? C’est pourtant le même homme qui écrivait en 1939 : « La France a besoin de cultivateurs. Elle n’a pas besoin d’intellectuels. » Il n’en reste pas moins que c’est bien lui qui a retouché les troisième et quatrième messages de Pétain, ceux de la défaite, deux semaines avant l’instauration de l’« État français ». Il était tout simplement le mieux placé pour ventriloquer le Maréchal, toujours cité avec éloges dans Pavés de Paris.
Berl, sous l’Occupation, ne s’est commis dans aucun journal douteux, n’a guigné aucune place, trahi aucune amitié. Après guerre, il lui aurait été facile de suivre Malraux au RPF, encore peu regardant sur le parcours de ses militants. Il aurait rendu quelques services à son réseau de Résistance en Corrèze. Mais c’est trop demander à Berl que de prendre parti.
Est-il inquiété à la Libération ? Pas un instant. Son nom n’apparaît pas sur les listes de proscrits et, très vite, il retrouve le chemin des librairies – sans grand succès. Mais dans son entourage, combien d’amis censurés, en fuite ou traînés devant les tribunaux… Or, courage, mauvais esprit ou fidélité à des principes, il multiplie les signes de sympathie à l’égard d’hommes plus compromis que lui, prononce sans haine le nom maudit de Brasillach et publie en 1947 un pamphlet contre les excès de l’épuration, De l’innocence, qui égale en insolence et en fermeté la Lettre aux directeurs de la Résistance de Jean Paulhan. Il ne manque pas non plus une occasion de saluer la mémoire d’un homme fourvoyé, Drieu la Rochelle, qui l’accablait de son antisémitisme depuis 1938. Début 1946, il a le front de lui consacrer les premières pages de son essai Prise de sang. Il trouverait lâche, par son silence, de consentir à l’opprobre et de laisser sans réponse les calomnies de Sartre. Nulle provocation : jamais on ne le verra cracher sur des tombes.
En littérature, Berl a commis peu d’erreurs. Il a d’emblée reconnu le talent de Malraux, Céline, Camus ou Modiano. En politique, en revanche, son flair fut trompé bien souvent. Il n’a pas pardonné à son ami Merleau-Ponty d’avoir estimé que l’erreur de jugement des vichystes les avait rendus coupables d’un crime. À travers ses essais sur les « impostures de l’Histoire », au cours des années 1960, il rappellera simplement qu’elle est écrite par les vainqueurs et qu’un jour viendra, peut-être, où on lui donnera raison d’avoir eu tort. Jusqu’au bout, et non sans arguments, il soutiendra qu’être munichois, en 1938, était un choix raisonnable.
Cet esprit de contradiction, cet art du contrepied, Berl l’exerce dans les revues qui lui ouvrent ses pages, de droite pour la plupart. Mais a-t-on idée, en pleine Guerre froide, de n’être ni gaulliste ni communiste ? Dans La Table Ronde, qui professe l’autonomie du littéraire sur le politique, il livre mensuellement son « Journal d’un écrivain ». Plus de trois ans après la Libération, il se targuerait presque d’avoir été munichois pour faire oublier qu’il fut vichyste. Cette péripétie, le fait que Paulhan n’ait pas participé à la curée contre Drieu, qu’il ait démissionné du Comité national des écrivains, que son plaidoyer en faveur d’une « littérature dégagée » ait également subi les foudres de Merleau-Ponty, rapprocheront les deux hommes : c’est en 1952 que Paulhan publie à la NRF le chef-d’œuvre de Berl, Sylvia.
En 1952 aussi, après tant de détours par le pamphlet et la politique, que Berl revient à la littérature. Sa signature apparaît dans l’hebdomadaire Arts de Pauwels et dans les colonnes de Combat, qui n’est plus le journal de Camus mais porte toujours en chapiteau la formule magique « De la Résistance à la Révolution ». Jacques Laurent l’invite à écrire dans sa Parisienne : il ne fera que de rares apparitions dans cette revue qui fait la part trop belle aux pestiférés.
Dans le trimestriel Contrepoint, fondé par Georges Liébert et Patrick Devedjian en réaction à Mai 68, l’indépendance d’esprit de Berl reste entière. Unité de l’Europe et diversité des peuples, nécessité de préserver les particularismes régionaux au sein du « village global », telles sont alors ses marottes : « Je trouve très bien que les Bretons soient bretons, les Juifs, juifs, les Basques, basques. » Il est toutefois plus assidu à Preuves, dont il s’est rapproché à l’invitation du neveu de Marc Bloch. Offre flatteuse : il y sera sur un pied d’égalité avec Raymond Aron et Manès Sperber, figures de proue de la revue. Mensuel du Congrès pour la liberté de la culture, Preuves ne fait nul mystère de son antitotalitarisme, qui lui vaut de solides haines à gauche (Sartre, dans Nekrassov, l’assimile sans vergogne à une publication pétainiste : voilà ce qu’il en coûtait de ne pas fumer l’opium des intellectuels). Ces calomnies, en pleine Guerre froide, sont l’hommage de la mauvaise foi à la lucidité. Car l’argumentaire atlantiste de Preuves pèse d’une brusque densité après l’intervention soviétique en Hongrie. La liberté d’expression de Berl y sera totale : que dire d’une revue qualifiée de « policière » par la presse communiste, mais où Berl peut « admettre les conclusions de L’Homme unidimensionnel » de Marcuse et rentrer d’un fructueux voyage en URSS « avec gratitude » ?
Notre « philosophe en disponibilité » n’a jamais été aussi libre de ses paradoxes. Il ne craint plus de se dire de gauche, avoue son intérêt pour la communication extrasensorielle et réenfourche un vieux cheval de bataille, la critique du productivisme. Sa conscience écologique se révèle de façon inattendue mais logique à la fin des années 1960, lorsque ses réflexions sur « l’aventure machiniste de l’homme », théorisée dans des textes comme « Esquisse d’une apocalypse de la machine » (1929), coïncident avec les conclusions de penseurs tels qu’Ivan Illich, Jacques Ellul ou Lewis Mumford. Lui a-t-on assez reproché, dans les années 1930, d’être un oiseau de mauvais augure !
Dans les années 1970, Berl se met ainsi à parler de « défervescence », bien avant qu’il soit question de décroissance dans le débat public. Il entrevoit « l’unification de la planète par les réseaux électroniques », prédit « la multiplication, bénéfique ou funeste, des ordinateurs », annonce que « la technique a déclaré la guerre à la Nature ». Ce côté « prophète de malheur » en exaspère plus d’un. Pour Morand, c’est même le signe d’une aigreur réactionnaire. Sur presque tous ces sujets, Berl rejoint pourtant les réflexions d’un René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle en 1974. Or il n’en dit pas un mot et ne votera pas pour lui. « Manque d’esprit conclusif », aurait dit Malraux à juste titre.
Peu d’écrivains, décidément, auront autant mérité le titre d’anticonformiste. Berl reste en cela exemplaire de cette génération de jeunes anciens combattants qui ruèrent dans leurs brancards, rejetèrent les conventions de leur caste et le matérialisme de la société industrielle. Les révoltés de Mai 68 ont eu d’instinct sa sympathie. À force de contretemps, voilà qu’il était presque en phase avec son époque ! À la veille de sa mort, en 1976, Berl est plus indocile que jamais. « Hérétique et infidèle, puisse mon esprit le rester », s’était-il juré en 1929. Sur ce point, tout au moins, il n’a jamais varié.