« Je ne fais pas tourner les tables, mais je tripote les mots pour faire revenir les esprits »
Propos recueillis par Céline Maltère
Léonard est un parfumeur venu vivre à l’île Maurice. Au cimetière de Beau Bassin est enterrée sa grand-mère Rivka : il célèbre chaque année son Yahrtzeit (« anniversaire » en yiddish), occasion de réciter le kaddish sur la tombe du défunt. Sa mère est restée en Europe. Très proche d’elle, il est porteur d’un passé douloureux. En effet, une partie de sa famille, voulant immigrer en 1940 en terre de Palestine, s’est vue repoussée par les Anglais du port d’Haïfa et déportée sur l’île Maurice. Ces exilés ont été enfermés durant plusieurs années dans une prison à Beau Bassin. Élisabeth Hennebert fait revivre cette mémoire à travers le personnage de Léonard. Il a pour voisine une très belle femme, insaisissable, qu’il appelle « la reine Victoria ». Un jour, il découvre au cimetière des inscriptions sur une tombe : ce sont trois enfants morts avant l’âge de quatre ans, et qui portent le nom de Victoria. Il se rend compte aussi que leurs ancêtres à tous deux se sont connus, voire fréquentés. Désireux d’en apprendre davantage, il se rapproche de cette femme, avec qui il a une aventure d’une nuit avant qu’elle ne se volatilise. Tourmenté par sa disparition, il cherche à en savoir plus sur ce qui les lie.
Publié aux éditions des Busclats, Floréal commence presque comme un poème ou une incantation à la reine Victoria, avant d’entrer dans une narration plus classique. L’auteur, professeur d’histoire, raconte des faits peu connus liés à l’histoire du peuple juif et à sa diaspora, celle de ces 1580 Juifs privés de la Terre promise et déportés sur l’île Maurice au moment de la Shoah. Léonard, parfumeur solitaire, s’éprend d’une femme qui lui ressemble et à laquelle il est lié par le passé. Elisabeth Hennebert fait une belle part aux parfums et tente de faire revivre les morts. Entre mémoire blessée et renaissances inattendues, Floréal tisse le fil sensible d’un destin où l’exil, l’amour et l’histoire se répondent.
— Pourquoi avoir choisi comme titre et comme lieu de votre roman « Floréal » ?
C’est le nom d’une ville résidentielle huppée de l’île Maurice. En France, Floréal est le mois de mai du calendrier républicain de 1792. Un carambolage entre quartier chic et révolution, compacté en trois syllabes… quel régal pour une romancière ! Je ne pouvais que m’en emparer. C’est aussi un « nom plein de chlorophylle » bien accordé à la personnalité du narrateur qui est parfumeur.
— Qu’est-ce qui vous a inspiré l’histoire de Floréal et le personnage de Léonard ?
Ce que j’explore depuis un moment dans mes romans, mes nouvelles et mes pièces de théâtre, ce sont ces instants de vérité où le choc d’une rencontre, d’un lieu, d’un décès ou d’une naissance fait tomber les masques. Floréal est l’histoire de deux voisins qui croient se connaître par cœur dans les mondanités jusqu’à ce qu’ils se découvrent un cimetière en commun.
— Comment avez-vous découvert l’épisode historique des Juifs déportés à l’île Maurice ?
En enseignant l’histoire géographie dans ce pays. Des collègues du lycée français m’avaient recommandé le Jewish Detainees Memorial. Dubitative sur l’intérêt d’un tel lieu de mémoire à 12 000 kilomètres de la Shoah, j’ai organisé une sortie scolaire pour mes Terminales qui s’en désintéressaient tout à fait. La visite nous a bouleversés. J’ai fait des recherches sur cette déportation méconnue à laquelle Nathacha Appanah a consacré son roman Le Dernier frère. Chargée des cafés-débats historiques à l’Institut français de Maurice, j’ai choisi d’en organiser un sur le Mémorial, en invitant son directeur Owen Griffiths, sa directrice du département Éducation et Guidage Vanessa Calou et le journaliste Alain Gordon-Gentil, auteur du roman Le Voyage de Delcourt et de la pièce Marika est partie. Le public était au rendez-vous et s’est passionné pour le sujet, bien relayé par les médias mauriciens.
— Léonard est un nez. Il perçoit le monde autour de lui à travers ses dons olfactifs. Le parfum tient une grande place dans le livre : pourquoi ?
Par hasard. Dans un magazine gratuit distribué dans une salle d’attente, je suis tombée sur l’interview d’un nez réputé. À propos de ses voyages dans les capitales de la jet set mondiale, il disait : « Chaque ville a un parfum. » Cette phrase a fait galoper mon imaginaire de prof de géo. J’avais commencé l’histoire de Victoria, une femme élégante et dure à cuire cachant un passé douloureux. Mais elle tournait à vide car je ne voyais pas qui lui donnerait la réplique. D’un coup, il m’a paru évident que son partenaire devait être parfumeur (quoi de plus frivole en apparence que le parfum ?), d’autant que les liens entre senteurs et mémoire sont une source inépuisable d’inspiration. Puis j’ai travaillé le sujet et interrogé des professionnels du secteur pour humer comme eux et ne plus percevoir le monde que par l’odorat.
— La « reine Victoria » est un personnage mystérieux : comment est-elle née dans votre imagination ?
Une association de mots, comme souvent dans le processus d’écriture, a déclenché le flot. « Toute l’île Maurice lui mange dans la main ». La courtisanerie, les microcosmes de la puissance, les disgrâces et les retours en faveur sont un de mes sujets de prédilection. Une île de 2000 km2 dont l’indice de développement est le plus élevé d’Afrique offre un huis clos et un observatoire rêvé des rapports de force entre personnes d’influence. J’ai démarré avec une femme de pouvoir qui ferait la pluie et le beau temps à Maurice. La suite, je la dois à Rabelais, mon vieux maître de drôlerie. « Les uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir, les uns se mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant. » L’inoubliable rythme des guerres picrocholines m’a inspiré le : « Il y a ceux qui lui doivent quelque chose, ceux qui lui doivent quelqu’un, ceux qui ont quelque chose à lui vendre et ceux qui ont quelqu’un à lui acheter. » Je me suis follement amusée à inventer ce quadrille contemporain calé sur la structure de Rabelais. Puis, j’ai imaginé l’armada de paparazzi entourant la femme d’affaires et les photos tombant sur les réseaux sociaux. Dès la première ligne, le prénom Victoria s’est imposé ; je laisse aux lecteurs découvrir pourquoi.
— Pourquoi était-il important de créer un lien amoureux entre les deux personnages principaux ?
Parce que j’y crois. Alors même que mes personnages n’ont aucune bonne raison de croire en l’amour. Je ne suis pas quelqu’un qui accepte un monde irrémédiablement condamné à la haine. C’est ce qui m’aide à me lever le matin.
— Pouvez-vous nous parler du personnage secondaire Vivienne Avril ?
Les organisateurs de visites guidées de groupe le savent : le sujet le plus passionnant peut être affadi par une séance vite faite mal faite. Certains guides sont de véritables éteignoirs. À l’inverse, tout le monde a en tête tel ou telle conférencier(ère) qui a « allumé le feu » pour parodier Johnny. Vanessa Calou, que j’ai évoquée, a été pour nous cette personne. Floréal rend hommage à cette guide exceptionnelle du Jewish Detainees Memorial : d’un micro-musée qui aurait pu servir de prétexte à l’entre-soi communautariste, elle a fait un lieu de mémoire universel où son identité de Mauricienne afro-descendante a rencontré celle des détenus juifs. « Mes morts ont rencontré vos morts », dit-elle. Dans la réalité, je ne connais rien de sa famille ni de sa vie privée. Mon personnage est purement imaginaire pour tout ce qui sort de sa stricte activité professionnelle de guide du Mémorial. C’est donc une fiction. Mais une fiction qui rend hommage à une personne réelle que j’ai vue œuvrer avec intelligence et passion.
— Comment avez-vous travaillé la dimension mémorielle et la transmission dans ce récit ?
C’est mon métier de tous les jours. Les programmes de l’Éducation nationale ont même intégré la question « Histoire et mémoire » aux sujets du bac depuis une dizaine d’années. C’est donc un thème que je travaille avec mes classes de Terminale. Par ailleurs, j’ai découvert avec mes plus jeunes élèves mauriciens l’histoire du pays et le peuplement original par strates communautaires successives d’un archipel complètement inhabité il y a cinq siècles. C’est reposant : personne ne peut légitimement se réclamer d’être mauricien d’origine. 100 % des habitants descendent d’immigrants relativement récents. Je me suis enfin documentée sur la notion de « mémorial » dans la religion juive. N’étant pas juive moi-même, j’ai visité des synagogues, écouté et lu des textes de rabbins et de rabbines. Mais le fin mot, celui qui pousse mes personnages à enquêter et donc à passer de la mémoire subjective transmise par leurs parents à l’histoire critique et plus objective, c’est cette phrase de Pierre Nora que je reprends volontiers à mon compte : « La mémoire divise, l’histoire rassemble. »
— Comment avez-vous articulé la part historique et la part romanesque ?
Un roman historique est porteur d’un potentiel d’ennui assez considérable. Peut-être suis-je mauvais public, parce que je suis obligée de lire quotidiennement des articles historiques. Le tout est donc de savoir comment rendre l’histoire sexy. Le passé m’intéresse davantage quand il revient sous forme de non-dits ou de réminiscences dans le quotidien de personnages actuels. D’où cette intrigue entre un homme et deux femmes ancrés dans un aujourd’hui très prenant et que l’histoire rattrape accidentellement.
— Quels autres sujets (historiques ?) aimeriez-vous aborder dans d’autres romans ?
Je suis spécialiste du début du xxe siècle. J’y ai situé l’action de deux de mes romans précédents, dont Chinchilla, version romancée de mon doctorat sur les Ballets russes de Diaghilev qui avait obtenu le prix Relay. Mais la Renaissance, sur laquelle j’ai fait des recherches au sujet de Diane de Poitiers et de sa mère adoptive Anne de Beaujeu, pourrait être l’objet d’une future fiction. Je ne suis pas hindoue, mais je pense vraiment que les morts vivent encore avec les vivants. C’est en tout cas ce qui sourd de mon clavier à chaque fois que je commence à taper quelque chose… Je ne fais pas tourner les tables, mais je tripote les mots pour faire revenir les esprits. Ça fonctionne assez bien.