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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Feydeau : Ernest, le père par Thierry POYET

Perdu de vue

n°2 — juillet 2026

Feydeau : Ernest, le père

par Thierry POYET

Thierry Poyet redécouvre Ernest Feydeau, écrivain trop longtemps oublié.

13 min de lecture

Sommaire de l'article

    Connaissez-vous Feydeau ? Le célèbre vaudevilliste ? L’auteur de tant de succès de théâtre, Le système Ribadier, Un fil à la patte, La Dame de chez Maxim, La puce à l’oreille, On purge bébé, etc. ? Mais qui ne connaît pas Georges Feydeau ? En voilà un qui n’a rien d’un écrivain perdu de vue !

    Non, pas lui ! Son père…

    Connaissez-vous Ernest Feydeau ? Un « garçon pétulant, résistant, hautain, toujours prêt à la bataille », selon son condisciple Maxime Du Camp qui se rappellera toute sa vie leurs années de collège, quand le jeune Ernest Feydeau était déjà « ce petit bonhomme endiablé et dont les récits nous donnaient la fièvre ».

    Ernest Feydeau, un écrivain né ?

    Ernest Feydeau est né en 1821 comme… Flaubert ! Il a écrit un roman à grand succès, qui raconte une histoire de femme mal mariée et d’adultère bourgeois comme… Flaubert ! Il est l’ami de Théophile Gautier comme… Flaubert ! Et l’on peut à loisir prolonger la comparaison : il est décoré de la Légion d’honneur comme Flaubert, il fréquente les frères Goncourt comme Flaubert, il meurt désargenté comme Flaubert… Mais, de son vivant, il rencontre, lui, un plus grand succès éditorial que Flaubert ! Un comble pour qui ne connaît pas Ernest Feydeau.

    En réalité, pendant une dizaine d’années – en gros, la décennie 1860 –, Ernest Feydeau est l’un des grands amis de Flaubert. Or, loin de vivre dans la rivalité de leurs premiers romans, Madame Bovary pour l’un et Fanny pour l’autre, que la critique ne cesse de rapprocher au grand dam de l’entourage de celui qui est aujourd’hui célèbre, Ernest Feydeau apprécie l’ermite de Croisset, il le rencontre, lui écrit, et les deux compères se retrouvent dans des salons en vue. Il arrive même à Ernest Feydeau de fournir de la documentation à Flaubert, par exemple pour la rédaction de Salammbô puisque, avant d’être écrivain, il a été archéologue, du moins un passionné reconnu.

    Ernest Feydeau a connu plusieurs vies – il a été, entre autres, courtier en bourse – et il convient de considérer que celle de l’écrivain a été bien remplie. En effet, celui-ci a publié de nombreux romans en quelques années, dont : Fanny (1858), Daniel (1859), Catherine d’Overmeire (1860), Sylvie (1861), la trilogie de 1863 avec Un début à l’Opéra, Monsieur de Saint-Bertrand et Le mari de la danseuse, Le secret du bonheur (1864), Le roman d’une jeune mariée (1867), La Comtesse de Chalis ou les mœurs du jour (1868), Les aventures du baron Féreste (1869), Les amours tragiques (1870) ou, à titre posthume, Mémoires d’une demoiselle de bonne famille (1877, réédité en 1878 sous le titre Souvenirs d’une cocodette).

    Mais Ernest Feydeau a la plume si féconde qu’il ne s’en est pas tenu là. Il a aussi écrit des récits de voyage, Étude sur Alger en 1862, de la poésie avec Les Nationales, un recueil resté sans suite mais publié dès 1844, un récit de souvenirs à tendance hagiographique, son fameux Théophile Gautier. Souvenirs intimes en 1874, et puis, bien sûr, qui lui valut même les compliments de Sainte-Beuve, son Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples anciens en 1856. Dans son œuvre abondante, il y a encore du théâtre, par exemple Louise Reynolds, en 1865, une comédie en cinq actes, et des essais comme : Du luxe des femmes, des mœurs, de la littérature et de la vertu (1866), L’Allemagne en 1871 (1872) et Études d’hygiène, de goût et de toilettes dédiées aux jolies femmes de tous les pays du monde (1873).

    L’histoire littéraire l’atteste, le succès s’est souvent montré au rendez-vous, il s’est révélé parfois incontestable et même considérable. Pourtant, Ernest Feydeau n’a pas manqué de détracteurs et les sujets de dénigrement se sont multipliés, de son vivant et après sa mort.

    Au xxe siècle, la critique flaubertienne méprise Feydeau, comme pour mieux encenser le maître de Croisset, et la flaubertienne Hélène Frejlich, par exemple, écrit de lui : « Du Camp, Feydeau, ce sont des Flaubert à la manque. » En leur temps, les frères Goncourt le dénigraient volontiers pour sa vantardise et sa soif de reconnaissance dans leur fameux Journal, allant jusqu’à raconter (13 novembre 1864) : « Nous allons chez Feydeau, qui a pris un appartement splendide en face le parc Monceau. C’est à la fois un appartement de grande courtisane et de grand faiseur, quelque chose de riche et de louche qui, dut lit de la femme au cabinet de l’homme, sent l’argent des autres. » Maxime Du Camp, qui avait été son condisciple et qui ne manquait pas de le fréquenter à nouveau, au moment où ils partageaient tous les deux l’amitié sinon l’intimité de Flaubert, note dans ses Souvenirs littéraires : « Ernest Feydeau, après avoir fait Fanny qui eut un grand succès, s’imagina que tout le génie littéraire du xixe siècle s’était concrété en lui. […] La vanité de Feydeau était d’une telle qualité, qu’elle en était inoffensive. Il disait : “Nous sommes trois : Hugo, Flaubert et moi.” »

    Sans doute Ernest Feydeau a-t-il beaucoup désiré le triomphe littéraire ; il ne s’en est guère caché. Il a beaucoup fait pour être couronné de lauriers. Il a multiplié les projets, au demeurant encouragé par l’ami Flaubert en personne, par exemple pour la rédaction d’un essai qui devait s’intituler La condition des artistes, mais qui n’a jamais vu le jour. D’ailleurs, c’est le même Flaubert qui le pousse à mettre à profit son expérience d’homme qui a eu ses entrées à la Bourse pour écrire ses Mémoires d’un coulissier, publié en 1873. Ernest Feydeau fascine : parce qu’il s’est imposé d’un coup avec son premier roman, Fanny, jusqu’à prendre aussitôt place parmi les plus grands du moment ; parce que sa plume facile lui permet de publier chaque année un nouveau récit sans s’essouffler ni épuiser son inspiration ; parce qu’il ose sinon le scandale des thèmes audacieux, plus ou moins affriolants qui attirent lecteurs et lectrices ; ou encore parce qu’il sait cultiver son entregent avec la plus grande des habiletés. Ernest Feydeau n’a pas hésité à dédier Daniel à Flaubert ou Le secret du bonheur à l’ami de son ami, le poète Louis Bouilhet, aujourd’hui oublié. Et c’est encore à Sainte-Beuve qu’il dédie son Étude sur Alger.

    Feydeau n’a pas de souci avec l’argent : il veut en gagner et la littérature lui est un moyen comme un autre de s’offrir une existence aisée. Loin de l’érémitisme flaubertien ou d’un esthétisme surjoué à la Goncourt, sans souci de créer une nouvelle école littéraire comme Zola avec le naturalisme, Ernest est une plume libre. Il écrit sur ce qui lui plaît, comme il en a envie. Si bien que son oreille est plus ou moins distraite au moment d’écouter les conseils de son ami Flaubert en matière de poétique. Mais est-ce bien important ?

    Qui a raison ? Qui a tort ? L’esthète Flaubert ou le gourmand de tous les plaisirs, Feydeau ?

    Contre toute attente, Flaubert, que l’on prendrait pour plus sévère qu’il n’est, lit tous les romans de son ami, il lui réclame même les articles qu’il publie à droite, à gauche. Il veut tout savoir, tout connaître de sa plume alerte. Et, au fond de lui, il admire le malin écrivain qui fait feu de tout bois. Bien sûr, pour Flaubert et quelques autres, Ernest Feydeau n’est jamais qu’un arriviste des Lettres. Il ne sera pas un Artiste – avec un A majuscule –, il n’appartiendra jamais au cercle étroit de ceux qui inventent la nouvelle littérature, que l’histoire littéraire va désigner du mot de « modernité », en tête desquels ont pris place Flaubert, donc, et Baudelaire.

    En 1872, quand Feydeau publie les Mémoires d’une jeune fille de bonne famille, Flaubert se fâche : il lui reproche « un roman inimaginable comme obscénité et bêtise ! » Au nom du succès et de l’argent, tout ne peut être autorisé, estime l’auteur de L’Éducation sentimentale, dont le roman a été incapable de rencontrer les lecteurs en 1869. Quel procès littéraire porter contre Feydeau ? Celui que Flaubert, métamorphosé en avocat général, intente à la quasi-totalité de ses confrères vivants : Feydeau ne respecte pas l’art, il n’est qu’un marchand de papier barbouillé. Voilà qui doit mettre un terme à leur amitié. Pourtant, c’est le même Flaubert qui avouait au même Feydeau, dix ans plus tôt, dans une lettre de juillet 1861 : « Mais si un roman est aussi embêtant qu’un bouquin scientifique, bonsoir, il n’y a plus d’art. Bref, je passe mon temps à me dire que je suis un idiot et j’ai le cœur plein d’amertume et de tristesse. » Autrement dit, une seule question mérite d’être posée : To be Feydeau or not to be ?

    En réalité, tout le clan Flaubert s’est très vite retourné contre Ernest Feydeau et ses succès trop tapageurs, le clinquant de sa vie, ses goûts d’épicier ou de bourgeois. Pourtant, pour Fanny, Flaubert s’était montré louangeur, jusqu’à se vanter de savoir par cœur (!) le roman tandis que Baudelaire lui-même indiquait au primo-romancier : « En somme, vous avez le droit d’être fier. Vous disposez d’une étonnante puissance analytique […]. J’étais loin de m’attendre à cette manifestation si vigoureuse d’un talent tout moderne. » (Lettre du 14 juin 1858.) Alors Sainte-Beuve, qui régnait sur la critique littéraire avec ses Lundis, osait les compliments les plus flatteurs : « Tout est direct, tout est de sensation et d’impression immédiate. On dirait d’un instrument plus perfectionné ; le rayon avec ses jeux et ses reflets y est saisi et fixé tout vif ; à chaque instant le soleil est pris sur le fait. » (Le Moniteur, 14 juin 1858.) Mais les louanges sont faites pour être vite oubliées ou démenties.

    Et les critiques, pour être injustes, peut-être fausses, en tout cas partiales. Car Feydeau a aimé la littérature, pour de bon, et son écriture, si elle a semblé faire des concessions à l’air du temps selon ses détracteurs, se veut d’abord celle d’une réalité telle qu’on la connaît sous le Second Empire. Il a donné des gages de sa sincérité, de son exigence esthétique, de sa bonne éducation littéraire.

    D’ailleurs, il y a cette préface que Feydeau ajoute en tête de son roman de 1862, Un début à l’Opéra. Il y use de son nom et de ses succès répétés pour porter haut les principes de la poétique flaubertienne. Il y revendique la recherche de la qualité du style, par tous les moyens. Il se refuse à n’être qu’un moraliste ou un pédagogue à la manière de Sand ou Hugo – il a entendu Flaubert dire le plus grand mal de leurs œuvres didactiques – et avec ses amis, il s’en prend à l’époque. « Le xixe siècle, selon moi, pourrait être appelé l’âge de la matière. L’utile est le dieu de ce siècle », dénonce-t-il avec vigueur. Il attaquerait volontiers la censure d’un régime impérial aveuglé qui a eu peur, avec Ernest Pinard, et contre Flaubert, Baudelaire et Sue, d’une littérature qui dit la vérité. Pour autant, avec Flaubert et Baudelaire, Feydeau ne se veut le porte-parole de rien : il prétend écrire au nom du Beau, et cela lui suffit. En tout cas, c’est ce qu’il revendique.

    Qu’à cela ne tienne ! Plus il rencontre un public qui va s’élargissant, plus la critique – posthume – de ses œuvres tendra à réduire son influence, bientôt à nier son talent. En 1947, le critique littéraire Auriant, dans une introduction à la réédition de Fanny, va jusqu’à dénoncer l’aveuglement de Sainte-Beuve : « Ses amis Gautier et Flaubert s’étaient un peu trop hâtés de lui dire qu’il était un homme et un gars. Feydeau n’était qu’un brave homme, dont l’imagination, oscillant entre le sentiment et la sensualité, versait souvent dans l’érotisme. Il apparut de plus en plus qu’il n’avait pas en lui l’étoffe du grand écrivain que M. Sainte-Beuve avait cru pressentir. »

    Peut-être Ernest Feydeau est-il fautif d’avoir porté des ambitions romanesques contradictoires, d’avoir prêché pour une esthétique exigeante et écrit des livres – peut-être – un peu trop faciles. Serait-ce à juste titre qu’ils auraient fait de lui un écrivain mineur, pire, un écrivain oublié, qu’on ne lit plus du tout ? Rien n’est moins assuré.

    De toute manière, Feydeau a tout anticipé, tout pressenti, tout deviné, même ses pires critiques. Dans son roman Daniel, alors que le médecin propose (prescrit ?) à son patient – le personnage éponyme – de soigner sa neurasthénie par l’écriture et la littérature, Daniel oppose : « Si quatre hommes de mérite me jugent esthétiquement, comme je dois l’être, cent imbéciles m’ahuriront en substituant constamment leur goût au mien. Dans mon œuvre, ils examineront, non pas ce que j’ai fait, mais ce qu’ils auraient fait à ma place. Ils feront de l’esprit à mes dépens ; ils me citeront de travers ; ils dénatureront mes idées, mes intentions ; ils rechercheront, en l’abaissant, ma personne dans mes livres ; et je serai trop heureux si, pour amuser la malignité de la foule, ils ne vont pas interroger ma vie privée. […] La gloire est un soleil qui brûle, comme les cimes altières, le front des penseurs. »

    Quelle perspicacité ! Et quelle réponse à ses détracteurs !

    Ernest Feydeau, en réalité, reprend le même discours à propos de son ami Théophile Gautier quand il publie son texte-hommage, récit en forme de rappel encomiastique de la valeur du célèbre écrivain au gilet rouge. Feydeau estime que ses contemporains ont négligé l’étendue du talent de son ami. Alors, au nom de Théophile Gautier, Ernest Feydeau reprend, peu de temps avant sa propre mort, un discours qui fait de la littérature la plus haute et la plus noble des créations humaines. Il renoue avec l’image de l’écrivain qui se voue à la déesse Littérature en un sacerdoce absolu. Parce que Feydeau n’a jamais cessé d’y croire et s’est toujours voulu ce serviteur de l’Art. Qu’il n’y soit pas toujours parvenu importe peu ! Les hommes comptent davantage pour ce qu’ils portent en leur âme – leurs ambitions et leurs rêves – que pour ce qu’ils font.

    Après un remariage un peu tapageur qui lui donne deux enfants, Diane-Valentine, qui sera une amie de Colette, et le fameux auteur de vaudevilles, le célébrissime Georges Feydeau, Ernest Feydeau meurt ruiné le 29 octobre 1873. Il a vécu paralysé ses dernières années suite à une attaque cérébrale. L’écrivain à succès disparaît déjà oublié malgré quelques visites d’Edmond de Goncourt. Il est surtout frappé par une rumeur tenace…

    On raconte que son fils serait en réalité le fruit d’une relation adultère de Mme Feydeau avec le duc de Morny, lui-même demi-frère de Napoléon III et enfant morganatique. Mieux encore, puisque la rumeur appelle la rumeur, bien des années plus tard, ce sera Georges Feydeau qui racontera que son père n’était pas son père… Pas plus fils d’Ernest que du duc de Morny, il serait le rejeton de Napoléon III en personne ! Il est vrai que maman, la deuxième épouse d’Ernest Feydeau, donc, avait toujours été considérée comme une femme un peu volage.

    Le pauvre écrivain s’en est-il retourné dans sa tombe ? Peut-être avait-il pris, à peine inhumé, l’habitude de ne pas dormir en paix. Ainsi, Gustave Flaubert n’avait pas tardé à confier à la Princesse Mathilde : « Cet ami-là est le moins regrettable de tous ceux que j’ai perdus depuis quatre ans. »

    On n’est jamais si bien trahis que par ses amis.

    Si bien que, très vite, Ernest Feydeau est entré dans la catégorie de ceux qui resteront « perdus de vue ».