Le roman historique vu par cinq écrivains
Propos recueillis par Stéphane Maltère
Longtemps perçu comme un genre hybride, à la frontière de l’érudition et de l’imaginaire, le roman historique n’a cessé de se redéfinir au fil des décennies. Il interroge la manière dont la fiction peut s’emparer du passé sans le trahir, et comment l’invention romanesque permet d’en révéler les zones d’ombre. De Walter Scott à Marguerite Yourcenar, d’Alexandre Dumas à Pierre Lemaître, le roman historique a toujours constitué un lieu privilégié de rencontre entre la rigueur de la recherche et la liberté de la création.
Aujourd’hui, alors que le rapport au passé s’impose comme un enjeu majeur de nos représentations collectives, cinq écrivains1 français — Jérôme Chantreau, Frédéric Lenormand, Victoria Mas, Jennifer Richard et Arthur Ténor — livrent ici leur expérience du genre. Qu’ils situent leurs récits dans la France révolutionnaire, l’Europe coloniale, la monarchie de Juillet, les hôpitaux du xixe siècle ou les champs de bataille du xxe, tous explorent, à leur manière, cette tension féconde entre fidélité historique et invention littéraire.
À travers leurs réponses se dessine une réflexion commune : comment le romancier travaille-t-il la matière du passé ? Quelle place accorde-t-il à la documentation ? Et surtout, que peut encore nous dire le roman historique de notre présent ? Ces entretiens, croisant pratiques d’écriture et questionnements éthiques, invitent à considérer le roman historique non comme un simple exercice de reconstitution, mais comme un espace vivant de mémoire et de sens.
Qu’est-ce qui vous a conduit au roman historique ?
Jérôme Chantreau – J’ai écrit une scène, dans mon troisième roman, Bélhazar, qui se passe pendant la Première Guerre mondiale. J’ai trouvé tellement de plaisir à reconstituer l’atmosphère de cette époque, que j’ai choisi de me plonger complètement dans un roman historique.
Frédéric Lenormand – L’impossibilité d’écrire autre chose. J’ai besoin de pouvoir m’approprier totalement le sujet sur lequel j’écris. De ce point de vue, la Chine des Tang était parfaite : personne n’y connaît rien, elle était toute à moi. Écrire un roman où il y a des voitures électriques et des téléphones m’est absolument interdit. D’ailleurs, je ne connais rien aux téléphones ni aux voitures électriques. En revanche, j’ai étudié les chars et les instruments de musique des Tang.
Victoria Mas – Comme la plupart des jeunes auteurs, mes premiers manuscrits s’orientaient vers le genre de l’autofiction. J’entretenais cependant une profonde fascination pour le passé, plus particulièrement l’histoire des lieux. Quelle mémoire portent les pierres que nous habitons et qui nous entourent ? Il m’a fallu plusieurs années pour faire coïncider ces deux affinités. La découverte de faits méconnus, et ma volonté de les mettre en lumière, a bouleversé mon rapport à l’écriture. Le roman historique est peut-être d’abord une rencontre avec l’Histoire, et dans mon cas, avec des récits intimes qui racontent une époque.
Jennifer Richard – Le hasard, bien sûr. Très attachée à la Normandie, je me suis un jour perdue dans les rues d’Yvetot. Je me suis interrogée sur le destin des habitants et j’ai voulu écrire la vie de l’un d’entre eux. Je l’ai imaginé, mais j’ai essayé de coller au plus près de la réalité. C’est l’amour pour les hommes, broyés par l’histoire et la politique, qui me pousse à me retourner vers le temps disparu. Quand je découvre des lieux et des événements, sous mes pas ou dans les pages d’un livre d’histoire, j’ai envie de partager la beauté et les tourments des vies passées. Alors j’écris. Et je suis heureuse de pouvoir montrer au lecteur ce que le hasard m’a dévoilé, ce que mes recherches ont éclairci. Comme un enfant qui montre le cadeau qu’il vient de recevoir, comme une fenêtre qu’on ouvre en disant : « Regarde, il n’y a que d’ici que l’on peut voir cette rivière. »
Arthur Ténor – L’envie bien sûr, et une question : est-ce que je suis capable de raconter une histoire se déroulant à une époque que je n’ai pas vécue, alors que je ne suis pas historien ? C’était peu après l’an 2000, alors que je ne publiais que des récits fantastiques et policiers. J’ai donc relevé le défi en m’attaquant à une aventure se déroulant sous le règne de Louis XIV, à Versailles. Avant de le soumettre à des éditeurs, j’ai voulu m’assurer que je n’avais pas commis trop d’erreurs. J’ai contacté des historiens de la Société des amis de Versailles qui ont eu la bienveillance de lire attentivement mon manuscrit et de me signaler quelques détails à modifier. Par exemple, mon jeune héros, savetier, rencontre une petite marquise et la tutoie… Impossible à cette époque. J’ai eu raison de me lancer, puisque mon projet a été publié, et que cela m’a donné confiance pour récidiver avec Le Dernier des Templiers. En fait, ce que peut se dire tout écrivain en herbe qui aurait des doutes sur ses capacités, c’est qu’à cœur vaillant rien d’impossible (ou presque). Il faut être très rigoureux, se poser des milliers de questions, craindre toujours l’anachronisme, vérifier tout, et cent fois sur le métier… Et puis, qu’est-ce qu’un auteur ou une autrice, sinon un créatif qui a l’art de se mettre dans la peau de gens qui lui sont totalement étrangers, dans des situations qu’il n’a jamais connues, à des époques qu’il n’a pas forcément vécues.
Quelle place faites-vous à la documentation et à la recherche historique dans votre travail ?
Jérôme Chantreau – Immense et capitale. Il ne se passe rien sans recherches poussées et méticuleuses. C’est la matière même du roman historique. Je les fais en amont de l’écriture, pendant plusieurs mois, pour m’immerger dans l’époque choisie, mais également pendant la rédaction du roman. Car il y a toujours un détail à vérifier.
Frédéric Lenormand – Quand j’écrivais les Nouvelles Enquêtes du juge Ti pour les éditions Fayard, je lisais tout ce que je pouvais trouver sur la dynastie des Tang. En général, quand j’ai fini de me documenter sur un sujet (Victor Hugo à Guernesey, l’expédition d’Égypte de Bonaparte, la fuite des tantes de Louis XVI pendant la Révolution…) le roman est fait, il n’y a plus qu’à rédiger. Mes personnages tirent leur substance des circonstances prédéfinies qu’ils traversent.
Victoria Mas – Une époque ne se résume pas à des dates et des faits : c’est un langage, une esthétique, des mœurs, des habitudes… C’est comprendre l’architecture d’une ville mais aussi ce que mangent les individus au souper. Pour tenter de rendre ce monde passé, je m’inspire d’ouvrages d’historiens ainsi que de romans d’époque, de correspondances, de peintures, de musique… Il s’agit de dresser un décor réaliste, crédible, mais surtout vivant. L’Histoire, soudain, n’est plus figée.
Jennifer Richard – Je n’écris pas une phrase sans avoir vérifié les informations qu’elle porte. Le travail colossal que cela implique, en amont, est la clef de la sérénité et de la libération de l’imagination. Une fois que je comprends les personnages, alors je peux les mettre en scène ; une fois que je maîtrise les lieux, je peux déplacer mon regard à l’intérieur.
Arthur Ténor – Cela ne vous étonnera pas, ÉNORMISSIME ! Un exemple : pour écrire Le Mystère Saint-Exupéry, roman dans lequel je relate les 48 dernières heures de vie du célèbre écrivain, j’avais sur mon bureau, à portée de main, une pile énorme de bouquins, romans, essais et docs les plus divers. À chaque phrase (j’exagère à peine), je consultais Internet, me demandant si l’avion de Saint-Ex avait un rétroviseur, comment était l’équipement de l’écrivain en mission, avait-il un objet fétiche… ? À quel moment il s’est gratté l’oreille droite… Bon, là j’exagère vraiment. Écrire un roman historique sans documentation, c’est comme partir en expédition dans la forêt amazonienne sans bagage ni carte, et en tongs. Y en a qui ont essayé, ils ont eu des ennuis.
Comment trouvez-vous l’équilibre entre fidélité à l’Histoire et liberté romanesque ? Comment vous appropriez-vous les événements historiques pour en faire matière à intrigue, à personnages, et à réflexion sur l’Histoire ?
Jérôme Chantreau – La fidélité à l’Histoire est une chose incontournable. J’essaye de respecter au mieux les faits et la chronologie. Mais il arrive toujours un moment où les personnages de fiction réclament leur liberté par rapport à l’historicité stricte. Le devoir du romancier est de toujours donner la préférence aux personnages. Il s’agit aussi de rester fidèle à l’esprit d’une époque et à celui des personnes qui ont vécu tel événement. S’agissant de l’affaire Transnonain, je me devais de respecter la mémoire de douze victimes. Cela impose une rigueur et un cadre. Mais on peut dépasser ce cadre, dans une certaine mesure, si l’on reste fidèle à leur esprit, leurs douleurs, leurs combats.
Frédéric Lenormand – Je ne m’intéresse guère aux grands événements de l’Histoire. Quand ils s’invitent dans les aventures des personnages réels que j’ai choisis, par exemple la Révolution française dans les enquêtes de Rose Bertin et de Léonard Autier, la modiste et le coiffeur de Marie-Antoinette, je m’efforce de respecter la vérité historique telle que nous la connaissons. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens qui ont vécu ces aléas. Ils sont mon point de départ, mon décor et mon but. Je finis d’ailleurs par les aimer en dépit de leurs défauts.
Victoria Mas – L’avantage du roman historique est d’offrir un décor précis et identifiable, et d’expliquer la psychologie des personnages : en effet, les individus agissent et pensent selon leur époque. Le vrai défi, à mon sens, concerne la mise en scène de personnes ayant existé. Jusqu’où la liberté romanesque nous permet d’exploiter ces vies réelles ? L’intrigue doit justifier l’intervention de ces personnages historiques. Et l’auteur doit s’astreindre à demeurer au plus près de ce qu’ils étaient, notamment en se fiant à leurs écrits et aux témoignages à leur sujet. C’est un exercice délicat. J’espère pour ma part n’avoir vexé aucun des noms illustres que je me suis permis de faire figurer dans mes récits…
Jennifer Richard – Je glisse mon imagination dans les angles morts de l’histoire et de l’agenda des personnages historiques. Les dialogues doivent être conformes à la langue et à la pensée de la personne. L’intérêt de la forme romanesque ne présente pas pour moi l’intérêt d’inventer des histoires dans l’Histoire, car même pour la vie privée de mes personnages, je me documente énormément. Mais de faire des liens. J’ai fait beaucoup de liens, dans Il est à toi ce beau pays et Notre royaume n’est pas de ce monde. Quand je recoupe les informations de plusieurs livres et comprends que l’écrivain Joseph Conrad, le marchand d’esclaves Tippu Tip et l’aventurier américain George Washington Williams se trouvaient à Stanleyville (aujourd’hui Kisangani) au même moment, bien que je n’aie rien trouvé pour documenter une éventuelle rencontre, je me dis qu’elle a été possible. Alors j’ose, et je la raconte.
Arthur Ténor – La liberté de l’écrivain est totale, mais il n’a pas le droit d’écrire n’importe quoi. S’il veut raser la moustache d’Hitler, pourquoi pas ?, mais il faudra que cela se justifie dans le contexte de son roman. S’il s’agit d’une biographie romancée, ou un moment très court dans la vie du héros, la rigueur doit être aussi grande que la disponibilité des informations. Par exemple, imaginer une fille à Thoutmosis III qui s’appellerait Nerfert-Isis (héroïne de mon roman La Nuit des avaleurs d’ombre), rien ne l’interdit puisque rien ne peut prouver le contraire. Imaginer une maîtresse appelée Josette au général de Gaulle, là c’est plus délicat… Dans une uchronie, à la rigueur. S’approprier un événement historique ? Pas simple. On s’y coule. On y circule. On observe… comme si on y était. Et puis, soudain, apparaît dans cet événement documenté un personnage fictif. Un exemple récent : mon dernier roman, J’étais Arsène Lupin (Scrineo). J’ai embarqué mon héros dans un dramatiquement célèbre paquebot qui a fait naufrage en 1912. À l’écriture, ce fut comme si j’y étais et racontais des souvenirs personnels, d’autant que le récit est à la première personne. Ensuite, c’est comme l’œuf et la poule, qui est venu en premier ? Arsène ou le Ti…nic ? Le Ti…nic ou Arsène ? Bon, là je m’en souviens, c’est Arsène. Mais d’autres fois c’est l’événement qui inspire la fiction : 1916, la bataille de Verdun, j’y envoie Lucien, ce qui m’a permis d’évoquer cet épouvantable événement historique.
Quelles réactions de lecteurs vous éclairent ou vous surprennent le plus dans votre rapport à ce genre ?
Jérôme Chantreau – La réaction qui revient le plus souvent, et qui enchante le professeur que je suis resté, est que les lecteurs disent avoir appris quelque chose tout en se divertissant. C’est l’essence même du roman historique et, plus généralement, cela explique son succès, en littérature comme au cinéma.
Frédéric Lenormand – Les réactions des lecteurs ne m’éclairent pas, elles se résument souvent à « j’aime » ou « j’aime pas », c’est le problème d’Internet. Internet est la pire et la meilleure des choses. Elle permet de mettre en contact des gens passionnants qui font des choses, qui écrivent, qui dessinent, qui conduisent des recherches, ou simplement qui réfléchissent, et aussi à n’importe qui de venir faire caca devant tout le monde sur des œuvres qu’il ne comprend pas. La littérature de genre est de plus en plus considérée comme un produit de consommation (peut-être l’a-t-elle toujours été, je ne sais pas, j’ai du mal à me considérer comme un fabricant de sandwichs) et son aspect littéraire n’intéresse qu’une élite réduite, c’est même un obstacle à la lecture. La littérature de genre est censée être facile, on s’attend à ce qu’elle s’adresse au plus large public ; partant, une trop grande qualité littéraire nuit à sa commercialisation. Sauf miracle, comme pour Les Bienveillantes de Jonathan Littell, un énorme pavé sur les nazis qui a eu le prix Goncourt. Pour ce qui est du côté historique, les lecteurs de romans veulent surtout du divertissement, sinon ils liraient des livres sérieux. Un jour, j’ai lu sur un blog un long commentaire négatif au sujet d’un de mes romans ; mais ce commentaire était si intelligent, si bien vu, si pertinent, que ça a été ma critique favorite de l’année, j’ai remercié l’auteur d’avoir dépiauté mon travail avec tant d’acuité, même si c’était pour le mettre à la poubelle. Ce n’est pas à l’opinion du lecteur que je donne de la valeur, c’est à sa compréhension de ce que j’écris.
Victoria Mas – Je constate avec beaucoup d’intérêt que la distance temporelle n’entrave nullement le processus d’identification du lecteur envers les personnages. Cet élément semble même participer à leur investissement émotionnel. D’abord, par l’expérience véritablement romanesque que permet le roman historique (par exemple, des personnages en robes à crinoline convoquent plus d’attrait dans l’imaginaire que des personnages en jeans). Mais également, par les enjeux de certaines époques qui donnent lieu à des intrigues tragiques et puissantes, et que nous ne retrouvons pas dans nos récits contemporains.
Jennifer Richard – À la sortie d’Il est à toi ce beau pays, j’ai été invitée à une rencontre par des lectrices d’origine africaine. L’une d’elles m’a demandé pour qui j’écrivais. Derrière sa question pointait la méfiance à l’égard d’une autrice non africaine qui s’emparait de l’histoire de l’Afrique. Il me semble que ce questionnement, tant qu’il ne se transforme par d’emblée en condamnation, est légitime. Je comprends de plus en plus l’importance de la légitimité, lorsqu’un auteur s’empare d’un sujet. La légitimité n’implique pas forcément l’appartenance, et l’appartenance n’apporte pas forcément la légitimité. Je lui ai répondu que je ne parlais pas tant de l’Afrique, qu’en effet je connais peu, que de l’Europe et de ses appétits impérialistes. Puisque c’est là un de mes sujets de prédilection, que je creuse depuis des années, je me sens légitime.
Arthur Ténor – Des réactions qui éclairent… ? J’avoue ne pas trop savoir, si ce n’est quand on me signale une anomalie (Il m’est arrivé qu’une jeune ado me fasse remarquer dans l’un de mes romans historiques que mon héros était né d’un papa mort à la guerre plus d’un an avant sa naissance. Si j’avais écrit que sa maman aimait bien le facteur, ça serait peut-être passé…) Qui surprennent… ? Par exemple, il est arrivé que des lecteurs voient des messages (souvent avec pertinence) que n’avais pas vu moi-même. Ce qui arrive à me surprendre également, c’est quand je reçois ou lis des avis d’une grande sensibilité et d’une justesse incroyable. Très récemment, j’ai reçu d’un collège de Saint-Amand-les-Eaux (Notre-Dame-des-Anges mérite d’être nommé) des avis d’élèves de 3e sur l’épilogue d’Il s’appelait le Soldat inconnu qui n’a pas été publié, à mon grand dam. J’en ai eu les larmes aux yeux.
Quelles sont vos influences littéraires dans le domaine du roman historique, et plus largement dans le roman ?
Jérôme Chantreau – Les grands maîtres du roman historique, pour n’en citer que quelques-uns, sont pour moi Dumas, Sue, le Hugo de 1793 ou de Notre-Dame de Paris, Balzac dans une certaine mesure. Aujourd’hui, il y a par exemple Pierre Lemaître ou Hervé Le Corre. Plus largement, mes influences sont très nombreuses et changent tout le temps. Mais pour Transnonain, avec les grands maîtres déjà cités, il y a aussi les auteurs américains, James Ellroy de Joyce Carol Oates notamment.
Frédéric Lenormand – J’espère ne pas avoir été influencé par quiconque dans le roman historique, j’essaye au contraire de me libérer des influences, parfois je suis horrifié de trouver une parenté entre un de mes chapitres et le style d’Alexandre Dumas. Je trace ma voie, j’essaye de faire quelque chose de personnel, de particulier, qui n’ait jamais existé auparavant, ce mélange d’histoire, d’humour et de préoccupations littéraires. C’est ce qui m’a poussé à écrire mes deux premiers romans sur l’exil de Victor Hugo et sur l’affaire Corneille-Molière. En revanche, les écrivains que j’adule sont Gustave Flaubert et Gabriel Garcia Marquez, d’insurpassables maîtres du style. On jugera combien ils ont peu influencé ma manière d’écrire. Sinon, la Correspondance de Flaubert fut une formidable leçon de littérature, elle est bourrée de judicieux conseils aux écrivains. J’adhère absolument au principe flaubertien qu’un auteur doit pouvoir se reconnaître à chacune de ses pages, de ses paragraphes, voire de ses phrases. C’est le cas d’Amélie Nothomb, par exemple. On aime ou on n’aime pas, mais elle est unique.
Victoria Mas – Le roman historique s’entend pour moi de façon littérale. Je suis profondément attachée à la littérature française du XIXe siècle et à ses géants, tels que Victor Hugo, Maupassant, Flaubert ou encore Baudelaire, pour ne citer qu’eux. Dans un genre plus « contemporain », j’ai beaucoup d’affection pour François Mauriac, Pierre Loti et Julien Green. De fait, ces lectures me maintiennent à époque passée, et je dois me contraindre à ne pas délaisser complètement les romans actuels.
Jennifer Richard – Je lis peu de romans, hormis des classiques ou des romans à thèse. Je préfère les essais philosophiques et politiques, les récits de guerre, les journaux de personnalités ayant traversé les vicissitudes des siècles (en ce moment, je suis plongée dans les quelque 6 000 pages du journal de Victor Klemperer).
Arthur Ténor – Le domaine de la littérature historique est si vaste qu’il est difficile de savoir quelle région plutôt que telle autre a pu m’influencer. Cela dépend bien sûr des sujets, des époques, des personnages que j’aborde. Pour mes romans sur la Première Guerre mondiale, j’ai lu des témoignages des deux camps (Ernst Junger/Henri Barbusse) ; pour Saint-Ex, je me suis replongé dans ses œuvres… Pour Versailles, j’ai dévoré L’Allée du Roi, de Françoise Chandernagor et Les Ombrelles de Versailles de Jean Diwo. Et plus généralement ? Je répondrai Bob Morane dont j’ai été fan et, pourquoi pas ?, Le club des Cinq. Mais c’est si loin. Au reste, je lis tellement de choses différentes… Si, quand même, Le Seigneur des anneaux, ces 1 400 pages qui ont trôné sur ma table de travail dix ans au moins, avec lesquelles j’ai appris à écrire, du moins essayé, comme avec Mademoiselle de Maupin ou Victor Hugo en me confrontant au must du must.
Quel roman historique, en dehors des vôtres, aimeriez-vous recommander à des lecteurs ?
Jérôme Chantreau – 1793, de Hugo, justement. Et Les Dieux ont soif d’Anatole France. Deux chefs d’œuvre du genre. Plus près de nous, L’Homme aux lèvres de saphir, d’Hervé Le Corre ou encore Un pays à l’aube, de Denis Lehane. Mais il y en a tant…
Frédéric Lenormand – Cent Ans de Solitude (si c’en est un) de Garcia Marquez et Le Nom de la rose, d’Umberto Ecco. À l’adolescence, j’ai bien aimé Les Pardaillan de Zevaco. Ou bien sûr les Juge Ti de Robert van Gulik. Il n’y a pas de mal à lire des choses simples si elles sont écrites avec simplicité. Cela dit, avec le temps, tous les romans deviennent des romans historiques.
Victoria Mas – Me viennent à l’esprit Les Adieux à la Reine de Chantal Thomas, et La Part des flammes de Gaëlle Nohant, que j’ai découverts à l’occasion de mes recherches. Le Nom de la Rose d’Umberto Eco est évidemment un classique du genre. Enfin, le passionnant Nostradamus et le Dragon de Raphaël de Jean d’Aillon, récemment terminé, m’a donné envie de me pencher sur d’autres ouvrages de l’auteur.
Jennifer Richard – Je n’ai pas de roman en tête, mais je pense à un livre d’histoire formidable, qui se lit comme un roman : Les Artisans de la paix, de Margaret MacMillan, sur les négociations qui ont abouti à la signature du traité de Versailles en 1919.
Arthur Ténor – En jeunesse ? Je suggère de sortir des « classiques » pour s’intéresser à des auteurs et autrices bien vivants et… français ! Sans nier le talent des autres. Une petite merveille littéraire de Sophie Doudet, Le Duel des génies (Scrineo Jeunesse) et chez ce même éditeur : Celui qui dessinait les dieux d’Alain Grousset. Et une autrice dont je sais que les romans Égypte antique sont très appréciés : sur Nefertiti par exemple, Champollion ou Cléopâtre. En adulte ? J’ai des souvenirs éblouis de Contessina de Sarah Freydman, (sur la famille Médicis à Florence, à la Renaissance) ou d’Ève de Castro, Nous serons comme des dieux, sur l’époque du Régent, Philippe d’Orléans. C’est du haut vol…
Le roman historique, en revisitant le passé, peut-il aussi éclairer notre présent, refléter notre époque et, d’une certaine façon, prédire l’avenir ?
Jérôme Chantreau – C’est exactement ce que je cherche dans le roman historique : éclairer un aspect de notre époque, donner quelques clefs de compréhension pour saisir notre temps. L’affaire Transnonain, et plus largement la monarchie de Juillet, ont beaucoup à nous dire de notre vie politique et des rapports que le pouvoir entretient avec le peuple. Quant à prédire l’avenir, je ne m’y risquerai pas.
Frédéric Lenormand – En travaillant sur la révolte des farines sous Louis XVI vers 1777, j’avais été frappé par la ressemblance avec la crise des gilets jaunes. À l’époque, le gouvernement faisait tirer dans la foule et les juges pendaient les meneurs, ce qui ne résolvait pas les problèmes non plus. Je pense que, s’il y a un message, c’est que nos dirigeants ont toujours été bornés et coupés des réalités du peuple, mais la démocratie permet d’en changer de temps en temps, ce qui représente un petit avantage précieux. L’étude de la Révolution montre bien comment les crises peuvent conduire à la catastrophe absolue (massacres, guerres et dictature). Avec le juge Ti, j’ai eu l’occasion de voir à quel point la Chine a été un grand pays, puissant et dominateur, gouverné avec finesse, ce qui donne une idée des buts que se donnent ses dirigeants d’aujourd’hui. Si j’ai remarqué une chose, c’est que la mentalité des peuples ne change guère avec le temps, le fond se maintient d’époque en époque. Ce qui est assez effrayant pour l’avenir. Si bien que lire (ou écrire) sur l’Histoire devient un refuge à l’abri du présent.
Victoria Mas – Le roman historique nous offre de merveilleux éléments de compréhension de notre monde présent. En nous rappelant à des événements passés, il nous enseigne, nous met en garde, mais aussi nous console. Lorsque le recul nous manque, il vient nous mettre à distance de notre monde contemporain pour mieux nous le révéler.
Jennifer Richard – Autrement, quel intérêt ? Dans Le diable parle toutes les langues, je mets en scène la vie d’un marchand d’armes, banquier, patron de presse, nommé Basil Zaharoff. Malgré l’extravagance de son parcours, mon idée n’était pas d’attirer l’attention sur lui, mais d’incarner le pouvoir, la mégalomanie, et les dégâts causés par ces personnalités, qui sont présentes à chaque génération aux côtés des gouvernements de tous les pays.
Arthur Ténor – La réponse est clairement oui, absolument ! J’ai évoqué cela dans Mémoire à vif d’un poilu de 15 ans (Gulf Stream), où je rappelle que la perte de mémoire des peuples sur les guerres passées mène inéluctablement aux guerres futures. Les récits historiques dans le contexte de tragédies planétaires, causées par la folie de dictateurs fous, peuvent nous éclairer sur ce qu’il se passe actuellement dans le monde. Et donc sur les risques majeurs que les dictateurs fous d’aujourd’hui font courir à l’humanité. À l’échelle individuelle, et plus positivement, les romans biographiques sur des héros qui sont parvenus à soulever des montagnes à la seule force de leur volonté, peuvent servir d’exemples aux jeunes qui se rêvent héros de leur propre vie. Ce peut-être un sportif (Série Graines de champion de Nathalie Somers, chez Syros), une grande scientifique (Marie Curie – La femme de sciences de Sylvie Baussier chez Scrineo), ou celle qui a dit non, Rosa Parks (La Femme noire qui refusa de se soumettre d’Éric Simard, chez Oskar).
Si vous deviez décrire en quelques mots ce que doit être, pour vous, un roman historique réussi, que diriez-vous ?
Jérôme Chantreau – Du romanesque d’abord. Il faut divertir. Le lecteur ne paye pas vingt euros et plus pour s’ennuyer pendant des heures. Puis du savoir, parce que vous avez travaillé sur un sujet pendant des années et que vous êtes donc à même d’apporter quelques connaissances nouvelles à votre lecteur. C’est une manière de le rembourser… Enfin, un regard sur le présent à travers le prisme du passé. Nous sommes des êtres enracinés dans leur présent, et c’est ce présent-là que le roman historique doit nourrir.
Frédéric Lenormand – Il est préférable d’y mettre beaucoup de détails sur la vie quotidienne de l’ancien temps et de bien cerner le contexte humain ; mais sans que jamais cela nuise au propos, sans alourdir le récit. Ceux qui y parviennent sont de bons conteurs. Après, il reste la question de la littérature, mais elle est subsidiaire. Le plus souvent, les auteurs se lancent dans la littérature de genre pour s’absoudre de toute ambition littéraire qu’ils se sentent incapables de soutenir ou qui ne les intéresse pas. Il y a donc un renoncement à la base de l’écriture d’un roman historique (ou d’un roman policier, ou d’un roman pour la jeunesse, etc.). Les meilleurs d’entre eux sont ceux qui n’ont pas renoncé.
Victoria Mas – Le romancier se distinguera de l’historien en convoquant l’empathie du lecteur. Il racontera l’Histoire non comme une suite de faits, mais comme une toile de destins. Des personnages la traverseront, et seront de la même façon traversés par elle. J’aime l’idée que le roman historique vienne « réveiller » l’Histoire et lui donner chair.
Jennifer Richard – Un bon roman historique doit donner des clefs de compréhension pour appréhender un événement ou une personnalité, permettre une analogie avec notre temps, tout en étant plus divertissant qu’un ouvrage d’histoire.
Arthur Ténor – Si j’affirmais que je connais la bonne réponse, ce serait affreusement prétentieux. Juste quelques indications : la rigueur est une obligation ; le respect des personnages historiques et des contextes, une inquiétude de tous les instants ; avoir le sens de l’aventure, sinon le lecteur peut vite sombrer dans l’ennui ; ne pas être trop didactique (ça finit toujours par se voir), ni trop généreux en informations de peur de noyer le jeune lecteur, voire de le perdre définitivement ; le héros n’est pas forcément un héros qui est entré dans les livres d’histoire, car il y a des héros ordinaires qui valent bien des héros extraordinaires… Ce qui compte avant tout et toujours, selon moi, c’est que cette histoire dans l’Histoire raconte une vraie histoire.
Pistes de lecture
Georg Lukács – Le Roman historique, 1937, trad. française, Gallimard, 1965
Walter Scott – Waverley, 1814
Alexandre Dumas – « Avant-propos » aux Trois Mousquetaires et à La Reine Margot
Jérôme Chantreau — L’Affaire de la rue Transnonain (2025) ; Frédéric Lenormand — séries Voltaire mène l’enquête, Au service secret de Marie-Antoinette, L’Orphelin de la Bastille, Les nouvelles enquêtes du juge Ti ; Victoria Mas — Le Bal des folles (2019), Un miracle (2022), L’Orpheline du temple (2025) ; Jennifer Richard — Il est à toi ce beau pays (2018), Le Diable parle toutes les langues (2020), Notre royaume n’est pas de ce monde (2022), Martin Luther King, mon meilleur ennemi (2025), Le chemin de la liberté (2021) ; Arthur Ténor — Guerre secrète à Versailles (2007), Il s’appelait… le Soldat inconnu (2010), Mémoire à vif d’un poilu de quinze ans (2018), Lucien dans l’enfer des tranchées (2021), Graine de résistant (2005), Né maudit (2007). ↩︎
