Claire Von Corda appartient à cette famille rare d’écrivaines pour lesquelles écrire ne consiste pas à adoucir le réel, mais à l’entailler. Issue d’une scène underground, également musicienne, elle a construit livre après livre une œuvre brève, nerveuse, immédiatement reconnaissable, où le corps devient le lieu d’une expérience à la fois sensorielle, mentale et stylistique. Avant même que le désir n’occupe le centre de ses textes, son écriture explorait déjà les zones de friction entre l’être et le monde : l’angoisse, l’attente, le manque, la saturation du quotidien. De là vient sans doute la singularité de sa voix. Chez elle, la sexualité n’est jamais un simple motif ; elle est une intensification du rapport au réel.
Avec Insatiable, Obsessions puis Animale, tous trois publiés à La Musardine, Claire Von Corda a imposé une manière qui récuse l’euphémisme. Elle-même revendique moins l’érotisme que la pornographie, comprise non comme surenchère, mais comme exigence formelle : aller au plus cru, au plus net, au plus honnête. Cette radicalité n’exclut pourtant ni la précision littéraire ni la composition. Bien au contraire : son écriture, très visuelle, presque cinématographique, travaille le rythme, la coupe, la tension, la cadence des phrases. Il en résulte des récits où le plaisir, la violence, l’interdit et la lucidité se mêlent sans détour. Lire Claire Von Corda, c’est entrer dans une prose de l’exposition intégrale, où le corps révèle, dans sa nudité la plus frontale, les contradictions profondes de l’intime contemporain.
— Votre écriture se distingue par une grande maîtrise du langage et une tension constante entre sensualité et esthétique. Quelle place occupe, pour vous, la forme dans l’expression du désir ?
La forme est le squelette de l’expression du désir, pour moi. L’écriture est le lien entre le désir, son intériorité, son expression interne et sa manifestation, son jaillissement, le monde extérieur. La forme donnera la trame, la progression, le rythme, les précisions ou les manques.
— Comment est née votre vocation pour l’écriture érotique ? Avez-vous perçu, dès le départ, ce registre comme une manière singulière d’explorer la littérature ?
J’ai d’abord commencé par explorer la cohabitation de certains états de douleur dans le corps et le dehors. La friction que peut créer l’angoisse, l’ennui, l’attente, le manque sur notre rapport au monde extérieur. Comment perçoit-on une rue, les voitures qui passent, les voix qui parlent lorsque le corps souffre, est rongé par le manque ou l’angoisse par exemple. J’ai écrit longtemps sur ça.
Et un jour le désir est apparu, le charnel. Je travaillais dans des hauts bâtiments aux immenses baies vitrées, des couloirs, on pouvait voir les gens circuler. C’était la fin de journée, les bureaux se vidaient, le soleil déclinait, tout un jeu de voir sans voir existant. Je me suis dit, maintenant je veux écrire sur le désir, essayer de transcrire ce bouillonnement dans le corps, cette frustration qui ronge.
Ensuite, la pornographie est arrivée. Je n’écris pas de la littérature érotique, j’écris de la pornographie. Un texte peut l’être sans sexualité. La pornographie pour moi est l’absence de fioriture, le cru, le frontal, les angles tranchants, l’os.
La pornographie est une façon d’être à l’art, l’écriture. Sans effet, sans filtre. Avec tout le sale, le fou et l’amour qui coexistent.
— L’érotisme implique souvent une mise à nu symbolique de l’auteur. Quelle part de vous-même acceptez-vous ou refusez-vous de livrer dans vos textes ?
Je cherche le son juste, l’honnêteté. J’essaie de ne pas juger, censurer, j’essaie de m’avouer clairement le but du texte que je suis en train d’écrire. Et dans ce cas, je livre vraiment mes ressentis, ma structure mentale, mes yeux.
Il y a toujours quelque chose de l’auteur dans ce qu’il écrit, mais ce que je veux dire, c’est que je ne constate qu’une fois l’objet terminé, l’ampleur de ma présence dans le texte ou pas. Parfois je m’y vois beaucoup et parfois je suis plus cachée, je ne sais pas si ça répond à la question.
— Vos récits mêlent souvent plaisir, trouble et transgression. Pensez-vous que l’érotisme véritable doit nécessairement flirter avec l’interdit ?
Je pense que l’interdit ne devient interdit qu’à partir du moment où des cadres sont fixés. Pour moi la pornographie est la violence, la folie, l’absence de raison. L’interdit est une conséquence mais il n’est pas nécessaire, l’honnêteté si. Le non-jugement également. Si je décide de me lancer dans l’aventure d’écrire de la pornographie alors je dois évoquer des récits faits d’observations sans filtre. C’est à la lecture qu’on pourra dire, tiens, là c’est interdit ce qu’elle fait. Le problème, c’est que le plaisir est lié avec l’intime, l’obscure, les limites, le trouble. Et souvent ces zones-là sont stigmatisées, brimées, elles font peur. Elles logent dans l’interdit. C’est un fait : le plaisir flirte avec l’interdit.
— L’érotisme féminin a longtemps été formulé par des regards masculins. Comment, selon vous, une autrice d’aujourd’hui peut-elle réinventer ou subvertir ces représentations ?
Se foutre de tout ça.
— Votre univers s’appuie sur une écriture très visuelle, presque cinématographique. Le corps y devient scène, les gestes y sont chorégraphiés. Cette approche est-elle intuitive ou travaillée comme un langage autonome ?
J’écris ce que je vois, le concret, une écriture du présent. Cette approche est intuitive, naturelle. Et c’est ensuite que je l’orchestre.
— L’érotisme littéraire moderne semble osciller entre provocation et introspection. Où situez-vous votre propre œuvre sur ce spectre ?
Je la situe dans la pornographie. Dans l’os. Je ne cherche pas à choquer, je ne cherche rien à part faire exister le récit qui m’obsède. C’est très égoïste tout ça.
— Dans un contexte de redéfinition des rapports de genre et de sexualité, comment envisagez-vous la place de la littérature érotique dans le débat culturel actuel ?
Je ne suis pas journaliste, sociologue ou homme politique, je ne suis personne. J’essaie « juste » d’écrire les textes qui sont dans ma tête. Je préfère construire. Et les constructions que je tente de dresser peuvent parfois faire partie du débat culturel actuel. Je ne cherche pas à l’orienter, le défendre, le casser. Je participe à la cellule « écrire » et je pense qu’au sein de la littérature pornographique et érotique, il y a encore beaucoup de travail à faire.
— Les émotions sensuelles passent par le rythme et la musicalité des mots. Quelle importance accordez-vous à la voix, à la cadence, à cette dimension presque charnelle de la langue ?
Principale quasiment. Pour moi le rythme est primordial. Il faut que ça trace, que ça cogne, que le relief naisse au sein du déroulement de la phrase, puis du paragraphe, du chapitre, du livre, du monde. Les mots sont des structures qui peuvent s’emboîter ou se détruire. J’aime créer du chaos, des heurts ou aussi de longues plages. A détruire.
— Si vous deviez définir l’érotisme en littérature par une image, une sensation ou un mot, lequel choisiriez-vous, et pourquoi ?
BITE
En anglais ça veut dire mordre.