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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Rose Brunel : « C’est devenu une fierté de susciter l’excitation » par Rose Brunel

Rencontre thématique

n°2 — juin 2026

Rose Brunel : « C’est devenu une fierté de susciter l’excitation »

par Rose Brunel

Rose Brunel raconte son chemin d'autrice et son rapport à l'érotisme.

13 min de lecture

Sommaire de l'article

    « En étant éditée, c’est même devenu une fierté de susciter l’excitation. »

    Propos recueillis par Joseph Vebret

    Rose Brunel appartient à cette génération d’autrices qui travaillent l’érotisme moins comme un simple registre de divertissement que comme un lieu d’exploration sensible, de déplacement du regard et de reconquête narrative. Elle laisse apparaître, au fil de ses livres, une cohérence : écrire le désir depuis l’intérieur, dans sa part la plus physique, la plus imaginaire, mais aussi la plus consciente, avec un sens de la dramaturgie, du rythme et de la focalisation.

    Avec La Bouche pleine, paru en 2022, puis Rouge humide, publié en 2025, tous deux chez La Musardine, Rose Brunel construit une œuvre encore brève, mais déjà singulière. Elle y varie les âges, les genres, les points de vue, afin de déplacer les représentations habituelles du plaisir et de déjouer les stéréotypes qui ont longtemps dominé la littérature érotique. Chez elle, la crudité n’est jamais gratuite : elle procède d’une exigence de justesse, d’une volonté de dire le sexe sans métaphore inutile, sans hypocrisie, mais sans renoncer non plus à la nuance psychologique.

    — Comment vous situez-vous, vous, dans le paysage de la littérature érotique contemporaine, entre divertissement, exploration intime et geste politique du désir ? Avez-vous le sentiment de participer à un renouveau du genre, et avec quelles influences, érotiques ou non ?

    Le genre érotique fait figure d’ovni en littérature. J’ai l’impression d’être moi-même un cas particulier dans ce domaine. Nombre de mes collègues expérimentent l’intime avant de le mettre en mots, mon procédé chemine en sens inverse, c’est le récit qui me permet d’explorer le plaisir.

    Après vient la politique. À l’image d’une pulsion désirante qu’il faut parfois retenir, la position politique impose un temps de questionnements. Le profil des personnages, leurs postures, le choix du genre, la parole avant le geste, sa délicatesse ou non, la violence du plaisir, procèdent alors de décisions conscientes.

    De cette retenue surgit ensuite l’élan de liberté textuelle.

    Sans parler de renouveau, j’évoquerais plutôt une ligne continue d’influences historiques. Ce sont surtout les autrices qui, au fil des décennies, ont fait évoluer le genre érotique. Nous n’en serions restés qu’à un certain aspect du récit avec les hommes. Anaïs Nin l’exprime dans cette citation : « Un large fossé séparait la crudité des propos d’Henry Miller de mes ambiguïtés – sa vision rabelaisienne et humoristique du sexe et mes descriptions poétiques des rapports sexuels. » Cette diversité de sensibilités et de formes est essentielle à notre espace créatif commun.

    D’après moi, l’espace de choix a notamment été étendu par La vie sexuelle de Catherine M. Ce qui m’a fascinée dans ce livre, c’est l’ambiguïté de cette narratrice prise dans une camionnette par des hommes à la chaîne tout en demeurant pleinement décisionnaire. Le texte déplace ainsi les catégories de domination et de passivité.

    Bien avant, la figure de Cécile dans Bonjour Tristesse a cassé les représentations policées de la jeune femme. L’utilisation de son désir, à la fois émancipateur et destructeur, a conscientisé mon rapport aux corps.

    — Quand et comment avez-vous compris que votre imaginaire vous conduisait vers l’érotisme comme territoire d’écriture à part entière ? Cette orientation résulte-t-elle d’un appel intérieur, d’un manque ressenti dans vos lectures, ou d’une volonté de donner voix à d’autres représentations du désir ?

    À treize ans, j’ai emprunté à la bibliothèque municipale un livre de Cécile Saint Laurent : Clarisse. Il raconte l’émancipation d’une jeune Française, contrainte à l’exil en Russie à la fin du xviiiᵉ siècle, qui passe par l’expérience du monde et par la sexualité. Ces scènes très explicites ont éveillé ma propre libido. Une relecture récente m’a éclairée sur la vision masculine des demandes charnelles de cette jeune femme, mais ces passages ont eu un effet cathartique sur moi.

    Les livres érotiques sont souvent relégués au rang de sous-genre. Quelquefois à juste titre sur le plan littéraire, mais aussi parce qu’ils sont associés à quelque chose de honteux, de caché. Comme le sexe lui-même, dont l’évocation reste marginalisée au quotidien. Rien que les mots liés à la sexualité sont jugés comme vulgaires. Cette hypocrisie m’a toujours horripilée. Écrire des scènes de sexe sans métaphores, avec des mots crus, est donc devenu un micro-combat.

    Si je me suis tournée vers la littérature érotique, c’est aussi par manque. Je ne trouvais aucun livre qui m’excitait. Certains auteurs, je pense notamment à Léo Barthes, possèdent un style remarquable, un véritable sens du récit, mais leurs textes me tombent des mains en raison de leur point de vue. Pendant des siècles, l’érotisme littéraire a été écrit par des hommes, pour des hommes. L’essai d’Alice Zeniter, Toute une moitié du monde, montre très bien ce manque d’identification féminine dans la littérature.

    À partir des années 1950, des femmes ont pris le relais en écrivant prioritairement en fonction du plaisir masculin. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années que le plaisir féminin commence à être véritablement pris en compte.

    La littérature érotique est un véhicule de sensations. Elle permet ce décentrement qui consiste à habiter d’autres vies que la sienne dans la sensibilité d’un autre corps, d’un autre désir. Le lien direct entre l’imaginaire et la libido n’est plus à prouver : ce que l’on lit nourrit ce que l’on désire, et inversement. Motiver, faire bouger, déplacer le désir, fait du support livre un vecteur d’échange, un outil de complicité, l’espace d’un jardin secret, une porte vers soi.

    En étant éditée, c’est même devenu une fierté de susciter l’excitation, voire de provoquer la masturbation chez les lecteurs. Parce qu’il est question de cela aussi, pour moi comme pour ceux qui me lisent. De ce qui circule entre l’auteure, le texte et celui ou celle qui s’y abandonne.

    — Vos romans, Rouge humide et La Bouche pleine, adoptent des points de vue très différents : un adolescent en quête de sa première expérience, une héroïne trentenaire en pleine expérimentation sensuelle. Qu’est-ce qui vous attire dans ces variations de genre, d’âge et de regard sur la sexualité ?

    Tous les aspects du désir m’intéressent. Et, en tant qu’autrice, toutes les formes d’obstacles me stimulent. Les variations d’âge, de genre et de sexualité déplacent le regard et complexifient la dramaturgie. De l’adolescence à la maturité, les transformations du corps et du plaisir s’accompagnent d’une adaptation de la manière de les raconter.

    J’aimerais d’ailleurs un jour m’occuper de ce que l’on évoque encore trop peu : La vie sexuelle des vieux, pour reprendre le titre de la pièce drôle et émouvante de Mohamed El Khatib.

    — On sent chez vos personnages une sexualité fluide, créative, détachée des catégories habituelles. Comment parvenez-vous à faire de cette liberté un moteur narratif, sans tomber ni dans la provocation ni dans le cliché ?

    La liberté est pour moi à la fois un moteur et un questionnement depuis l’adolescence. Faire ce que l’on veut, certes, mais dans quelles conditions, et avec quelles conséquences ? Ces interrogations structurent les nombreuses réécritures et me permettent de traquer les stéréotypes et les évidences.

    La provocation gratuite est évitée par une attention à la sensibilité et à la justesse des rapports. L’exigence de véracité conduit à une forme d’authenticité.

    J’aimerais parfois m’insurger davantage, incarner une rébellion plus radicale, à la manière de l’écriture sauvage de Claire Von Corda. Ma crainte d’être conventionnelle se rachète donc sans doute dans les descriptions sexuelles.

    — Dans vos scènes érotiques, le désir semble étroitement lié à la parole, au consentement, au partage du pouvoir. En quoi cette écriture du plaisir diffère-t-elle du « regard masculin » longtemps dominant, et que signifie pour vous ce fameux « regard féminin » en érotisme ?

    Un jour, par curiosité, j’ai prélevé au hasard des scènes dans différents romans érotiques.

    Dans La Pharmacienne d’Esparbec, le corps féminin est décrit comme un territoire à prendre, sans parole ni réciprocité. Le désir s’impose unilatéralement. La violence apparaît pleinement lorsqu’on découvre, à la fin de la scène, que la femme a été victime de soumission chimique : il ne s’agit plus d’un rapport sexuel, mais d’un viol.

    Dans Histoire d’O, pourtant écrit par une femme, la relation repose sur un processus de réification. La protagoniste est consciente, mais figée, appropriée, donnée et reprise comme un bien. L’échange amoureux n’est pas réciproque : le mouvement du désir circule dans un seul sens.

    À l’inverse, dans Insatiable de Claire Von Corda, bien que la langue soit très crue, la dynamique est différente. L’homme est sollicité, voire instrumentalisé par la narratrice, mais il demeure un acteur de l’échange. La sexualité se construit dans une forme d’accord, y compris lorsqu’elle met en scène des rapports de domination.

    La différence entre regard masculin et regard féminin ne tient donc ni au degré d’explicite, ni à la violence, ni à la transgression, mais au statut accordé au sujet désiré. Le regard féminin en érotisme ne relève pas d’une morale particulière, ni d’une supposée douceur, mais d’un déplacement du point de vue, qui laisse la place à la réciprocité.

    De la même manière, lorsqu’un viol est décrit, il doit l’être comme tel : avec la réaction juste de la victime, et non à travers des visions héritées de décennies de récits qui ont travesti la violence sexuelle en désir féminin.

    Le male gaze appauvrit aussi la représentation des hommes. Ils sont rarement offerts à la contemplation, à la douceur ou à la vulnérabilité. Ils doivent être virils, actifs, dominants, toujours dans la conquête ou la performance.

    — Votre écriture paraît presque cinématographique : on sent une caméra qui s’approche, se détourne, choisit où poser le regard. Comment travaillez-vous le rythme, le point de vue et la mise en scène du corps dans vos textes pour susciter le trouble tout en préservant la pudeur ?

    L’influence du cinéma est indéniable dans ma trajectoire. J’ai été scénariste, j’ai occupé divers postes au sein d’équipes de tournage et j’aime analyser les films. La dramaturgie scénaristique m’a appris les rebondissements d’un récit, la tension, le rythme, je respecte encore ces mécaniques.

    En ce qui concerne les scènes charnelles, mon attention se porte sur la montée en intensité au fil de l’histoire, y compris dans la transgression. L’acte lui-même obéit à une dramaturgie : lenteur initiale, montée du trouble, élargissement du plaisir, puis déflagration orgasmique. Le vocabulaire se renforce. Les phrases suivent le mouvement, s’allongent ou se contractent selon la respiration. Ma technique consiste à suivre le déroulement corporel, organique, nerveux, voire neuronal, en entrant dans le détail d’un geste, relayé par la sensation qu’il provoque.

    Le point de vue, lui, reste cohérent avec l’ensemble de la narration, souvent celui de l’héroïne. Il permet d’explorer sa subjectivité épidermique, augmentée de ses humeurs et de ses doutes. L’état d’esprit que dégagent les autres personnages influence la température de la relation, guide le rythme, construit la mise en scène.

    Pour troubler le lecteur, il faut être troublée soi-même. L’écriture consiste à retrouver une émotion, par la mémoire, l’imaginaire, puis à la traduire en mots. En espérant qu’elle mobilise les affects du lecteur.

    Mes scènes ne sont pas pudiques dans leur vocabulaire, qui est frontal et cru, sans euphémisme ni enrobage métaphorique. Si pudeur il y a, elle réside dans cette sincérité, en restant fidèle à l’expérience vécue, à sa complexité et à ses contradictions. Cette exigence de précision permet une plongée dans le trouble par le biais d’une lucidité d’écriture.

    — Dans un champ encore très normatif, notamment autour du corps féminin, quels stéréotypes aviez-vous envie de bousculer et que voudriez-vous changer dans le rapport du lectorat français à la littérature érotique aujourd’hui ?

    Au-delà des débats sur la crudité ou la morale, une question demeure : pourquoi, dans tant d’histoires, ce sont les femmes qui sont séquestrées, violentées, abusées ? Au cinéma, près de 70 % des cris de peur viennent de personnages féminins. Il ne s’agit pas de condamner la présence du sexe ou de la violence, mais d’interroger le système de représentations et la domination patriarcale.

    C’est donc une question de pouvoir, et par conséquent, un problème politique. Les mêmes points de vue se sont répétés, génération après génération, jusqu’à donner l’impression d’une évidence.

    L’imaginaire collectif nous a très tôt habitués à des figures féminines passives. Dès l’enfance, dans les contes, les héroïnes dorment, attendent, fuient : la Belle au bois dormant et Blanche-Neige sont littéralement inanimées. Cendrillon s’échappe après un baiser volé. Elles sont désirées, rarement désirantes. Elles ne maîtrisent pas leur plaisir.

    Mais ces prises de conscience ne doivent pas conduire à une nouvelle forme de censure. La soumission du féminin au masculin est présente – même si de plus en plus d’auteurs en ont conscience – et elle continuera d’exister. L’important est d’ouvrir d’autres formes de narration et d’autres façons de représenter le désir, afin de trouver un équilibre. L’enjeu n’est pas de supprimer certains imaginaires, mais d’élargir le champ des possibles. Ce mouvement tient moins d’une révolution que d’une reconquête : celle du corps, du plaisir et du droit de raconter sa propre version.

    Les jeunes autrices comme Sally Rooney, par exemple, insèrent le consentement au cœur de leurs scènes explicites. Elles se calquent sur l’évolution de leur époque sans être ennuyeuses. Comme le dit Emma Becker : « Le consentement est très excitant… la communication avec l’autre participe au désir. »

    — Enfin, voyez-vous vos romans comme des manifestes, des formes de militantisme sensuel, ou plutôt comme des espaces intimes d’expérimentation, où le féminin peut exister sans devoir se justifier ?

    Est-ce que mes petits livres vont transformer l’imaginaire collectif ? Non, évidemment non. Probablement que la littérature n’y parviendra pas non plus. Surtout à notre ère où la vidéo courte domine le monde.

    Mais le contexte social évolue. Le procès de Dominique Pelicot, l’affaire Joël Le Scouarnec, les révélations autour de Jeffrey Epstein, ou encore l’onde de choc du mouvement #MeToo après l’arrestation de Harvey Weinstein ont contribué à rendre visibles des décennies d’emprises malsaines, de violences et d’impunité. Sans parler de tous ceux qui « savaient ».

    Si les récits sont avant tout le produit de leur époque, la fiction accompagne certainement cette prise de conscience. À mon échelle, je me dois simplement d’être cohérente avec mes principes : que la parole circule dans les scènes de désir, que le consentement existe, que les personnages féminins soient aussi sujets de leur propre plaisir.

    Les livres n’ont sans doute aujourd’hui qu’un rôle modeste face au monde qui se polarise, où les discours masculinistes et ceux des tradwives viennent nier ces avancées. Mais gageons que la littérature offre un espace et un soutien à celles et ceux qui souhaitent penser autrement les relations et le désir.

    Sans compter le manifeste intime que la lecture érotique peut apporter. Si, grâce à un livre, une femme réussit à connaître son corps, si un homme parvient à explorer différemment la sexualité, c’est déjà quelque chose de gagné.