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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Léa Grosson : « J’incarne quelque chose pour beaucoup de femmes » par Léa Grosson

Rencontre thématique

n°2 — juin 2026

Léa Grosson : « J’incarne quelque chose pour beaucoup de femmes »

par Léa Grosson

Léa Grosson sur son écriture et la dimension collective de sa parole de femme.

12 min de lecture

Sommaire de l'article

    « Je sais que j’incarne quelque chose pour beaucoup de femmes. »

    Propos recueillis par Joseph Vebret

    Il existe des voix qui osent dire ce que beaucoup ressentent sans jamais oser le nommer. Léa Grosson est de celles-là. À 35 ans, mère de deux enfants, vivant à la campagne loin de l’agitation parisienne, elle construit une œuvre résolument ancrée dans le désir, la sensorialité et la liberté féminine. Autrice de plusieurs titres publiés aux éditions La Musardine, dont le roman Depuis cette nuit et le recueil Mes pensées te font l’amour, elle s’est imposée comme l’une des figures marquantes de la littérature érotique contemporaine en France. Mais Léa Grosson ne se limite pas à la page : créatrice de contenu suivie par plus de 100 000 personnes sur les réseaux sociaux, elle a choisi d’occuper l’espace public avec une parole assumée, débarrassée de toute honte. Son projet est à la fois littéraire et militant : montrer que le désir est une composante profonde de l’identité humaine, que la sexualité n’est pas incompatible avec la maternité ou la douceur, et que la fiction érotique mérite d’être lue, écrite et défendue au même titre que n’importe quel autre genre. Dans cet entretien, elle revient sur son rapport à l’écriture, aux jeux de pouvoir, à la vulnérabilité et à la langue, cette langue sensorielle, précise et honnête, qui fait de ses textes une expérience autant qu’une lecture.

    — Votre écriture s’inscrit dans une veine érotique à la fois intime et sociale. Qu’est-ce qui vous a conduite vers ce territoire littéraire ?

    Pour moi, la littérature sert avant tout à faire ressentir. J’ai toujours lu pour être traversée par des émotions, pas seulement pour suivre une histoire. La première fois que j’ai découvert un récit érotique, j’ai été surprise par la puissance des sensations que ça a déclenchées en moi. Mon corps réagissait, mon imagination s’emballait… C’était très fort, absolument inattendu. Cette expérience m’a marquée. Je me suis dit que si un texte pouvait provoquer ça, alors c’était quelque chose de précieux. J’ai eu envie, à mon tour, d’écrire des histoires capables de susciter cette même intensité : des émotions franches, du désir, cette tension qui monte, qui fait battre le cœur un peu plus vite et qui fait monter la chaleur entre les jambes.

    Si je me suis tournée vers l’érotisme, c’est simplement pour ça : transmettre ce que moi j’ai ressenti, et offrir aux lecteurs une expérience vivante, sensorielle, incarnée.

    — Dans vos textes, le désir n’est pas seulement affaire de corps, mais aussi de regard, de mémoire, de pouvoir. L’érotisme est-il, selon vous, un langage de la complexité humaine ?

    Raconter la sexualité, pour moi, c’est raconter l’histoire profonde des gens. Ce n’est pas un élément décoratif qu’on ajoute pour provoquer ou attirer l’attention. Au contraire, c’est souvent là que se révèle ce qu’un personnage a de plus intime : sa manière d’aimer, de se percevoir, d’exercer ou de subir le pouvoir, de se souvenir.

    Oui, l’érotisme est complexe. S’il s’agissait simplement de deux corps nus dans un lit, il ne se passerait pas grand-chose. Tout se joue dans les détails : avec qui, à quel moment, dans quel contexte, avec quelles attentes, quelles peurs, quelles intentions. Chaque nuance peut intensifier le désir… ou le faire basculer. C’est un langage très fin.

    Dans mes textes, j’aime faire entrer mes personnages (et moi avec eux) dans ces réflexions. Explorer les jeux de pouvoir, la façon dont on se regarde, dont on s’imagine dans le regard de l’autre. La fiction me permet de poser des « et si… ? » et d’aller voir ce que ça révèle. Parfois, ça vient instinctivement. Mais souvent, il y a aussi une démarche consciente : celle d’ouvrir certains sujets, de questionner des pratiques, de découvrir des fantasmes, et de chercher du sens à travers eux.

    L’érotisme, pour moi, est à la fois instinctif et profondément révélateur. Il dit beaucoup plus que ce qu’il montre.

    — L’érotisme féminin reste souvent perçu à travers des filtres culturels ou moraux. Comment travaillez-vous à déconstruire ces représentations dans votre œuvre ?

    Je n’écris pas avec un manifeste théorique en tête, mais je sais très clairement ce que je défends. À travers mes textes, je veux montrer – surtout aux femmes – qu’elles ont le droit de désirer, de fantasmer, d’oser. Qu’elles peuvent vivre la sexualité qu’elles choisissent, sans honte.

    Déconstruire les filtres moraux, pour moi, ça passe par la représentation. En mettant en scène des femmes qui assument leurs envies, qui explorent, qui doutent parfois mais qui ne s’excusent pas d’exister sexuellement. Plus on montre cette liberté, plus elle devient possible.

    Et il y a aussi ma parole publique. Je ne suis pas seulement autrice : je suis créatrice de contenu, suivie par plus de 100 000 personnes. J’ai 35 ans, je suis mère de deux enfants, je vis à la campagne et j’aime le sexe, j’aime en parler, j’aime l’écrire. Je l’assume totalement. Cette image, volontairement loin des clichés, a un impact. Elle rassure. Elle ouvre des portes. Elle montre qu’on peut être « ordinaire » et profondément libre.

    Je sais que j’incarne quelque chose pour beaucoup de femmes. Une preuve que la sexualité n’est pas incompatible avec la maternité, la stabilité, la douceur. Qu’il n’y a pas d’âge ni de profil pour revendiquer son désir. C’est une responsabilité que je prends au sérieux.

    La liberté de penser, de vivre et d’explorer sa sexualité est une valeur que je défends profondément. Pour les femmes, parce que ce sont elles qui subissent encore le plus de jugements. Mais aussi pour les hommes, qui peuvent eux aussi se sentir enfermés dans des attentes ou des rôles. L’érotisme, pour moi, devient alors un espace de liberté.

    — On sent chez vous un goût pour la sincérité du corps et l’ambiguïté des émotions. Que cherchez-vous à révéler à travers cette tension entre vulnérabilité et puissance ?

    Deux corps qui s’agitent ne suffisent pas à créer une émotion. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la mécanique, c’est ce qu’il y a dessous. Pourquoi ils sont là ? Pourquoi ils se choisissent ? Qu’est-ce qu’ils viennent chercher dans ce moment précis ?

    C’est en allant creuser ce « pourquoi » que l’on rencontre le vrai désir. Celui qui n’est pas seulement physique, mais chargé d’histoire, de doutes, d’attentes, parfois de contradictions. C’est là qu’on devient vulnérable, parce qu’on touche à quelque chose de très intime. On révèle un manque, une envie profonde, un besoin d’être vu ou reconnu.

    Mais c’est aussi exactement là que se trouve la puissance. Assumer ce que l’on veut vraiment, oser le vivre, oser se montrer dans cette vérité-là, c’est une force immense.

    Ce que je cherche à révéler à travers cette tension, c’est que le désir n’est jamais superficiel. Il est fragile et fort en même temps. Et c’est dans cette ambiguïté que naît, pour moi, l’émotion la plus vraie.

    — Vos personnages semblent se construire à partir de leurs désirs autant que de leurs refus. Est-ce une manière de dire que le désir fonde la liberté individuelle ?

    Je ne dirais pas que le désir, à lui seul, fonde la liberté. Ce qui fonde la liberté, selon moi, c’est la capacité à écouter son désir – et à décider quoi en faire.

    Mes personnages se construisent autant à travers ce qu’ils veulent que ce qu’ils refusent. Dire « oui » est puissant. Dire « non » l’est tout autant. Le refus fait partie du désir. Il en dessine les contours, il affirme une limite, une valeur, une identité.

    Dans l’intimité, ces choix sont particulièrement révélateurs. Accepter une situation, la provoquer, la rejeter, la transformer… tout cela raconte une personne en train de se définir. C’est là que la liberté individuelle prend forme : dans la conscience de ce que l’on désire, mais aussi dans le courage de poser ses propres frontières.

    Le désir peut être instinctif. Mais la liberté naît quand on l’assume – ou quand on choisit de ne pas le suivre.

    — Vous avez plusieurs fois évoqué l’importance de la narration dans l’érotisme, au-delà de la simple évocation charnelle. Comment raconte-t-on le plaisir sans le figer ?

    Raconter le plaisir, ce n’est pas détailler un geste, c’est raconter ce qui se passe à l’intérieur. Les pensées qui traversent l’esprit, les doutes furtifs, l’anticipation, la tension qui s’installe. Le plaisir vit dans cette progression, dans ce qui précède autant que dans ce qui arrive.

    Mais pour qu’il reste vivant, il faut aussi oser les mots justes. Je crois qu’il faut appeler un chat un chat. Je n’ai pas peur d’utiliser les termes réels – clitoris, vulve, chatte, verge, queue, bite. Les mots ont leur force. Les contourner par pudeur affaiblit parfois ce qu’on cherche à raconter. Pour moi, la précision n’enlève rien à la beauté d’un texte. Au contraire, elle lui donne de la densité et de l’honnêteté.

    L’erreur serait de s’enfermer dans le descriptif pur, dans un enchaînement mécanique de gestes. Ce n’est pas une chorégraphie qu’on raconte. Il faut jongler entre les sensations, les pensées, les paroles, les silences. Laisser circuler le trouble, le doute, l’élan. C’est cet équilibre qui empêche le plaisir d’être figé – et qui le rend réellement narratif.

    — L’écriture érotique se prête souvent à des jugements contradictoires : littérature « mineure » pour certains, exploration essentielle pour d’autres. Quelle position défendez-vous dans ce débat ?

    Pour moi, l’érotisme est essentiel. Il n’existe pas de « sous-genre ». On a longtemps dit la même chose de la romance, qualifiée de littérature bas de gamme. Je ne crois pas à cette hiérarchie. Ce n’est pas le thème qui détermine la valeur d’une œuvre, c’est la manière dont il est traité.

    L’érotisme ne devrait pas être mis à part ou regardé avec méfiance. Il explore une dimension fondamentale de l’expérience humaine. Le désir structure nos relations, notre identité, notre rapport aux autres, à nous-mêmes. Le considérer comme un sujet secondaire me semble paradoxal.

    Je n’ai pas besoin que l’érotisme soit « légitimé » pour l’écrire. Je sais ce qu’il permet d’explorer. Et je sais aussi l’impact qu’il peut avoir sur celles et ceux qui le lisent. Pour moi, cela suffit

    — Le numérique, les réseaux et les nouveaux récits du corps changent notre rapport à l’intime. Comment ces mutations influencent-elles votre façon d’écrire ?

    Le numérique a profondément changé notre rapport à l’intime. On parle davantage du corps, du désir, des pratiques. Les langues se délient. Les tabous tombent plus vite – même s’ils ne disparaissent pas totalement.

    En tant qu’autrice mais aussi créatrice de contenu, je suis en contact direct avec des milliers de personnes qui me partagent leurs questionnements, leurs doutes, leurs fantasmes. Cette proximité nourrit forcément mon écriture.

    En même temps, j’essaie de ne pas écrire « en réaction » au numérique. Je ne cherche pas à suivre une tendance ou à provoquer pour exister dans ce flux permanent. Mon travail reste celui du temps long, de la narration.

    Le numérique expose l’intime. Moi, j’essaie de lui redonner du sens.

    — Dans vos livres, la langue est très sensorielle, presque tactile. Pensez-vous qu’un mot puisse véritablement susciter une sensation physique chez le lecteur ?

    Je ne pense pas qu’un seul mot suffise. Ce n’est jamais isolé. Ce qui provoque une sensation, c’est ce que le mot raconte, ce qu’il réveille dans une histoire.

    Une narration peut nous embarquer au point de nous faire quitter terre. Je l’ai vécu en tant que lectrice : être absorbée au point de ressentir physiquement ce qui se joue. Quand l’histoire est juste, quand les mots sont à leur place, on ne regarde plus les personnages vivre – on vit avec eux.

    Et quand ils éprouvent du plaisir, on peut le ressentir aussi. Le corps suit l’émotion. C’est indéniable.

    C’est d’ailleurs ma plus grande fierté quand des lecteurs me disent à quel point mes textes leur font de l’effet. Cela signifie que l’histoire a franchi la barrière du papier. Qu’elle est devenue expérience.

    — Enfin, que représente pour vous l’érotisme littéraire aujourd’hui : un acte de résistance, une manière d’habiter le monde, ou une forme d’amour du verbe ?

    Aujourd’hui, l’érotisme littéraire est pour moi une manière d’habiter le monde pleinement. D’habiter son corps, surtout. Dans une société où l’on est souvent coupé de ses sensations, de son désir, écrire l’érotisme, c’est remettre le corps au centre.

    Il peut y avoir une forme de résistance, oui. Résistance aux tabous, aux injonctions, aux silences. Le simple fait de parler librement du désir reste, selon moi, un geste fort.

    Mais c’est aussi un immense amour du verbe. Parce que raconter le désir exige de la précision, du rythme, de l’écoute. Il faut trouver les mots justes pour dire l’intime. C’est un terrain d’écriture exigeant, vivant, intense.

    Au fond, l’érotisme littéraire est tout cela à la fois : une liberté, une incarnation, et une passion pour la langue. C’est un espace où le corps et les mots se rencontrent.

    — Votre œuvre semble se situer à la croisée de la romance et de la littérature érotique, deux genres parfois opposés. Comment parvenez-vous à articuler la tendresse du sentiment et l’intensité du désir ?

    L’amour et le sexe sont une paire que j’ai choisi de réunir. Je ne les oppose pas. Pour moi, l’intensité ne joue pas contre la tendresse. Au contraire, elle peut naître d’elle.

    C’est souvent dans les relations où il y a de la confiance, des sentiments, une vraie connexion, que la sexualité prend une dimension encore plus puissante. Parce qu’on ose davantage. Parce qu’on se montre plus vulnérable. Parce qu’on se sent en sécurité pour explorer.

    Ce que j’aime, c’est manier les deux ensemble. Raconter des histoires où le désir est fort, mais où il est nourri par l’émotion. Et parfois, aller plus loin encore : montrer que l’un ne va pas sans l’autre. Que la profondeur du sentiment peut amplifier le plaisir, et que le désir peut renforcer le lien.

    Je crois profondément que le corps et le cœur ne sont pas ennemis. Ils avancent souvent main dans la main.