« Par ces croisements de savoirs en fiction, on invente autrement la réalité qu’on habite. »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Née à Copenhague en 1966, Pia Petersen, romancière danoise d’expression française, vit entre la France et Los Angeles. De ses années d’études en philosophie à la Sorbonne à l’expérience d’une librairie-café à Marseille, son parcours nourrit depuis plus de vingt-cinq ans une œuvre à la fois romanesque, critique et visionnaire. Depuis Le Jeu de la facilité (2000), ses livres explorent les tensions entre liberté et aliénation, démocratie et manipulation, humanité et technologie, tout en scrutant le pouvoir des récits dans nos sociétés contemporaines. De Une livre de chair à La Vengeance des perroquets, jusqu’à Dog Fiction (Plon, 2026), fable philosophique et politique autour d’un chien humanisé, son parcours dessine une œuvre cohérente, exigeante, inquiète de la déshumanisation du monde.
– D’où est venue la première étincelle de Dog Fiction : de la figure d’un chien qui parle, de Los Angeles, de la chirurgie esthétique, ou d’un questionnement théorique sur la nature et la fiction ?
Il y a une scène au début du roman, qui se passe à Canton en Chine, sur le marché médicinal. La jeune guide raconte à Orlando qu’elle économise pour une opération de chirurgie esthétique. Quand il demande si ses parents sont d’accord, elle dit que faire des efforts pour apparaître à son avantage, pour donner quelque chose de beau à voir à ses proches, est compris comme un signe d’amour et de respect pour ses proches.
Cette scène est tirée de l’un de mes voyages en Chine. À ce moment précis, j’ai su que j’écrirais un roman sur la chirurgie esthétique. J’étais saisie. Sa petite phrase, sans que j’en mesure vraiment les implications, m’avait bouleversée. Et, instantanément, j’avais mis cette réparation embellissante de soi en rapport avec la réparation de la planète. Depuis, le sujet est resté omniprésent dans ma tête, sans pour autant devenir le sujet sur lequel je travaillais.
Comme toujours quand j’ai une idée en tête, je recueille des informations disparates. Des mots que j’entends dans la rue, un bout de phrase sur un panneau publicitaire, des articles, que ce soit sur les réseaux, dans les médias, dans un café ou dans un avion. Le mot nature/naturel a rapidement émergé, souvent en opposition à la chirurgie esthétique, et avec la masse de données que j’ai ramassée un peu partout, j’ai vu se dégager le début d’un problème. Après, j’ai commencé à sérieusement m’interroger.
– À quel moment Yoda s’est‑il imposé comme narrateur à part entière, capable de porter un discours élaboré sur l’humain, la science, la religion ou la politique, tout en restant un chien ?
Je suivais de près les débats houleux sur la chirurgie esthétique. Je me rendais compte que si je travaillais le sujet à partir d’une femme ou d’un homme, le sujet pouvait très vite se limiter à l’acte même de chirurgie. Je ne pourrais pas élargir le sujet autant que je le voudrais. Je serais limitée par les a priori qui accompagnent très fortement cette médecine et qui ont tendance à se braquer sur des opinions binaires. Or, le sujet allait bien plus loin que l’acte même de la chirurgie.
Le premier personnage était donc un cafard, seulement il est difficile de se prendre d’amour pour un cafard.
Je regardais mes chiens m’observer. À quoi pensent-ils quand ils me voient lire, écrire, boire des coups avec des amis, aller à une soirée lancement en librairie ? Eux, ils dorment presque tout le temps, mangent et jouent avec les copains. Ma vie d’humaine doit leur paraître curieuse. Et je me suis dit que si j’avais été un chien, j’aurais voulu une vie d’humain, pour pouvoir m’enrichir au lieu de dormir. C’est là que Yoda est entré dans le roman. Le cafard est devenu un chien et le chien est devenu Yoda.
Mais, au début, j’avais du mal à me séparer du cafard, j’avais une tendresse pour lui et sa laideur. J’ai essayé de l’extraire, mais il a curieusement résisté jusqu’au bout. En définitive le roman ne pouvait pas tenir si j’éliminais le cafard.
Construire des questions est complexe. Les balbutiements structurent et nourrissent les questions posées. Effacer ces étapes de va-et-vient, c’est effacer la manière même dont le roman se fait. Me perdre, avec les bribes d’informations que j’ai accumulées de façon chaotique, sans approfondir quoi que ce soit, fait partie de l’organisation de l’histoire. Je ne peux pas nier que j’aime les plis, les argumentations, les complications qui s’empilent. Ce que je ne comprends pas résiste, tout comme le cafard. Quand Yoda s’approprie mes recherches et mes lectures, il pose davantage de questions et de doutes. Son regard a permis une mise en perspective tellement plus riche. Je ne supportais pas l’idée d’un chien sans complexité.
– Vous décrivez avec précision certaines technologies : cellules souches, peau ionique, CRISPR‑Cas9, implants neuronaux, interfaces vocales par IA… Comment avez‑vous travaillé cette matière scientifique pour qu’elle reste plausible sans brider la liberté romanesque ? Avez‑vous fixé des limites à ce qui serait « trop » réaliste ou « trop » futuriste ?
Ça s’est fait petit à petit. Je lis beaucoup sur les sciences et les technologies, articles, études, essais. Un jour je suis tombée sur une étude traitant des insectes et les robots et la manière dont on exploite ces cerveaux pour créer des robots intelligents. Les abeilles sont dotées d’un super système de navigation interne et les observations et recherches ont permis de créer un drone autonome avec une puce intégrée qui lui permet de se déplacer en toute liberté. Je suis fascinée par les muscles artificiels et la manière dont on peut créer une forme de système nerveux grâce à des capteurs.
Un jour, attendant mon avion à l’aéroport à Los Angeles, j’ai discuté avec une femme qui m’a parlé du CRISPR-Cas9. En rentrant, j’ai étudié ce que je pouvais lire là-dessus.
Je ne suis ni scientifique ni mathématicienne. J’aime profondément les mathématiques, je trouve le langage magnifique, très poétique, mais je n’y comprends rien. Quant aux sciences et technologies, je comprends les grandes lignes, que j’arrive à relier à notre quotidien et à ce qui risque de devenir des conséquences. Et comme je n’entre pas dans le détail de façon minutieuse, et que je n’hésite pas à y ajouter ce qui pour moi semble logique, je crée quelque chose qui semble plausible, mais qui n’est pas nécessairement vrai scientifiquement parlant.
Je pense que c’est en évitant trop de détails que le texte ne tombe ni dans le réalisme ni dans le futurisme. Je travaille plutôt sur une probabilité romanesque, qui doit ressembler à quelque chose de vrai, mais ne doit pas nécessairement être vrai. Pour y arriver, je sème ici et là quelques mots vraiment techniques. Ils aident à rester à l’écart du réalisme, et ils masquent mes incompétences dans ce domaine.
– Orlando commence à douter de son métier en questionnant la notion de « naturel » dans la médecine, la chirurgie, l’écologie. Vous prenez ce mot au sérieux tout en le dynamitant : que vouliez‑vous mettre à nu derrière cette idée si omniprésente aujourd’hui dans nos discours moraux, identitaires ou écologiques ?
Depuis longtemps, je suis à l’écoute de l’air du temps. J’aime comprendre ce qui est confus, complexe, paradoxal et j’interroge ce qui me trouble. Le mot nature me trouble, comme cette contradiction entre ce que nous disons et faisons me trouble.
Je me demandais si cette idée être naturel ne cachait pas une sorte de démission de la vie. Si être naturel, idée énoncée par beaucoup d’humains, consistait à n’être plus humain, mais devenir autre chose, comme fusionner avec la nature, ou tout simplement disparaître, est-ce que ça ne voulait pas dire que l’humain n’aimait pas l’humain, que l’homme ne s’aimait pas ? Et est-ce que ce désamour de nous-mêmes n’orientait pas nos choix de société ?
Immédiatement, j’ai déclenché une espèce d’enquête. J’ai cherché, en partant des réflexions sur lesquelles je tombais, que ce soit dans une rue, dans un café, dans un avion, dans un train. Je suivais les actualités, cherchant des indices. J’écoutais les échanges entre les gens. On est tous sensibilisés à la question du changement de climat. On a recours à des petits sacrifices personnels, ces choses sans lesquelles on peut vivre. Qu’est-ce que ça veut dire quand, sur un panneau d’affichage, le gouvernement nous demande de ne plus prendre les médicaments que notre médecin nous prescrit ? Ou quand un ami dit qu’il faut limiter les voyages en avion à quelques voyages par vie ? Lui-même ne voulait plus voyager, par contre, pas question de se défaire de sa voiture. Qu’est-ce que ça veut dire quand les gens se battent pour obtenir une permission de mort assistée ?
Grâce à mon imaginaire qui fonctionne plutôt bien, j’ai lié les différents signaux. Je me suis demandé si les idées derrière ce mot nature, aux allures si innocentes, n’étaient pas aussi destructrices qu’une bombe qui risque de déclencher une société dévastatrice pour l’espèce humaine ? Qu’est-ce que ça veut dire si 8 milliards de personnes décident de cultiver leur lopin de terre pour se nourrir ? Que chaque pays dans le monde aspire à une réindustrialisation pour être autosuffisant ?
Je me demandais si nature et technologie étaient réellement en opposition.
On est tous dépassés par la technologie et par la vitesse à laquelle on s’est rendus dépendants d’elle. On en a peur, on veut s’en écarter, la maîtriser. On rêve d’une vie plus simple, en accord avec la nature, avec des tomates qui bénéficient du soleil. On sait qu’on exploite brutalement la nature, que les insectes disparaissent, que les oiseaux disparaissent, que les abeilles sont remplacées par des clones.
On est aux prises avec notre peur de la technologie, nos inventions et la nostalgie d’un temps naturel et simple, un temps qui n’est plus et qui, en réalité, n’était pas si simple que ça.
Le mot nature paraît en opposition à la technologie, comme si la nature était l’arme ultime qui nous sauvera du danger technologique. Peu à peu, le mot s’est transformé en une valeur morale ultime qui sert à décider ce qui est légitime ou illégitime, bien ou mal. C’est naturel traduit le bien, le bon côté de la morale. Dire oui à l’euthanasie nous place dans le camp du bien, curieusement. Ce n’est pas naturel traduit le mal, on est du côté des forces obscures. Défendre le droit de voyager de façon illimitée nous place dans le camp du mal.
Le mot n’est plus simplement un mot qui désigne un fait biologique, il devient un refuge symbolique, un mot d’autorité.
Le désir de se dégager de nos dépendances pour sauver la planète est réel, mais comment faire ? Faut-il sacrifier nos outils technologiques ? Jeter son téléphone ? Son ordinateur ? Je fantasme beaucoup à l’idée de pouvoir voler par mes propres moyens un jour. Je fais partie de ceux qui aimeraient une rallonge de vie et, si possible, en bon état. J’aime passionnément vivre. Mais comment sauver la planète sans tout sacrifier ? On peut difficilement nier que les moyens que nous avons inventés afin de pouvoir tout faire facilement sont hors de contrôle. On n’a plus vraiment prise sur nos vies, nos libertés, notre rôle dans la société. Alors, on se saisit naturellement du mot naturel et on déplore ce temps où l’on vivait simplement. On a besoin de se trouver un espoir quelque part.
Le monde d’avant, quel que soit l’avant en question, n’était pas simple. On dit manger sainement, c’est manger naturellement. C’est oublier que pendant des millénaires, on mourait de la nourriture. L’eau nous tuait et tue encore, selon l’endroit où l’on se trouve. Pouvoir filtrer l’eau est une invention merveilleuse. Ce n’est pas naturel, mais c’est bon.
Je suis une femme. L’invention de la machine à laver est une date sacrée. La création de la pilule, un permis de vivre. Pour la femme, les progrès industriels et technologiques ont été libérateurs.
Et qu’est-ce qu’on dit au juste quand on parle de retrouver la simplicité de la vie d’avant ? Dit-on reculer dans le temps ? Pour ma part, je redoute de reculer dans le temps pour me retrouver à laver les chaussettes des enfants que je ne voulais pas, mais que j’ai eu parce que je n’avais pas de contraception.
On aime la nature, mais on a oublié qu’elle n’était pas notre amie. Elle est violente, indifférente. Elle ne nous protège pas. Elle nous donne les moyens de créer ce qui nous protégera d’elle, mais est-ce intentionnel ? Nos inventions sont les réponses à sa brutalité. Chaque invention déclenche une série de problèmes qu’il faut régler. D’où l’idée de réparation. Depuis toujours, l’homme répare ses propres dégâts.
Nous ne cessons de stipuler qu’il faut être naturel. Curieusement, quand la nature nous dérange, on l’attaque pour mieux la contrôler. Les pigeons déposent leurs fientes sur les voitures ? C’est simple, on empoisonne les pigeons. Une voiture conduite par une personne alcoolisée se cogne dans un arbre ? On coupe l’arbre. La pelouse d’un parc est piétinée ? On l’interdit aux chiens. Nous voulons être naturels, mais les chiens n’ont pas le droit de courir en liberté dans les parcs, dans les bois et les forêts. Pourtant, c’est un animal naturel, pas un humain qui transforme la nature. Le chien fait partie de ce que nous appelons nature, au même titre qu’un renard, un écureuil, un oiseau, un cheval.
Je m’étais dit qu’on déployait l’idée d’être naturel quand ça nous arrangeait, peu importe la logique d’une telle idée.
Je suis très attachée à la logique des choses, que ce soit d’un écrit, d’une phrase dite quelque part, d’une preuve scientifique, d’un discours politique, d’une annonce faite, d’une affirmation… La logique des choses donne souvent du sens. Ça n’a pas de sens est une petite phrase que je me répète inlassablement.
J’entends souvent que, pour sauver la planète, il faut que l’humain disparaisse. La phrase telle que je la lis n’a pas de sens. L’idée est juste, pourtant. Quand je me promène dans les Bois de Vincennes où les traces des humains sont hélas trop visibles, j’énonce cette phrase une dizaine de fois, je prends des photos des dégâts, je m’agite. Les humains doivent disparaître des bois. Il est vrai que si l’humain n’occupe plus la planète, la planète peut se réparer.
Mais si l’humain est éradiqué, quelle importance pour nous qu’elle se porte mieux ? On ne sera pas là pour voir, sentir ou simplement constater que la planète va mieux.
Pour sauver la planète, il faut que l’humain disparaisse. Il y a dans cette phrase un manque de cohérence qui me trouble.
D’une certaine manière, je déshabille ces phrases qu’on utilise quotidiennement pour comprendre ce qu’elles disent vraiment. Tous les jours, j’entends ce mot naturel et m’étonne de la logique, ou cohérence des propos à ce sujet.
L’humain transforme la nature. Il transforme naturellement. Quand il répare, il transforme. C’est ce que fait l’humain. Le naturel de l’homme est de créer, transformer, réparer. Paradoxalement, on refuse notre propre naturel et on utilise le mot nature pour limiter cette puissance de transformation qui est la nôtre parce qu’on a peur.
Avec ce roman, j’ai tenté de faire part de mes interrogations, mais fait est que je n’ai pas de réponses à ces questions.
– Le roman renverse la logique transhumaniste : Orlando choisit d’« humaniser » un chien plutôt que d’« animaliser » l’homme. Qu’est‑ce que ce basculement permet de penser sur notre rapport à la science, à la nature et au fantasme d’authenticité que le discours transhumaniste classique ne permet pas ?
Le transhumanisme désire augmenter l’humain, l’améliorer pour un meilleur rendement. Cette augmentation consiste à dépasser l’humain biologique, jusqu’à son potentiel effacement. Le transhumanisme veut en finir avec l’imperfection humaine, la vulnérabilité, la finitude, le corps fragile, la conscience.
Le fantasme de l’authenticité, ou l’air du temps, suggère que pour ne pas aller dans le sens du transhumanisme, pour se défendre contre le fusionnement de l’homme et de la machine, il faut retrouver son animalité, quitte à devenir animal. Il faut un retour aux origines, redécouvrir d’où nous venons. Cette nostalgie est aussi une nostalgie d’un humanisme pur, qui n’agressera pas la nature.
Mais l’homme transforme naturellement. Quand on détruit une parcelle de nature, on intervient dans son fonctionnement et on le détruit. Ce n’est pas toujours intentionnel, loin de là, mais quand on régule, on déstabilise. Il faut donc réparer tout ça. Seulement, on crée un autre problème qu’il faut également réparer. Huit milliards d’humains, c’est beaucoup. Rien qu’en existant, on déstabilise le réseau d’interdépendance de la nature. La question est alors la vitesse à laquelle on fait ça. Est-ce qu’une agriculture de subsistance généralisée sauvera la planète ?
La plupart des mythes racontent l’histoire d’un humain qui devient animal. Il s’agit toujours de devenir autre.
– Pourquoi ?
L’occident connaît une triste lassitude. Toute chose est évaluée en des termes négatifs. Le verre est toujours à moitié vide. La négation dit tout ce qu’on ne peut pas, ce qui ne sert à rien, qu’essayer d’améliorer par exemple nos conditions de vie est vain.
Pourtant l’humanité a créé des choses magnifiques. La technologie est magnifique si toutefois on se permet de l’encadrer correctement.
Yoda est d’une certaine manière comme un miroir, il nous regarde, il a son mot à dire et nous, on se regarde à travers lui. Si le retour en arrière vers une vie plus simple n’est pas possible, que nous reste-t-il ? Est-ce que, par exemple, un humain qui viendrait, doté d’un esprit critique, saura se faire entendre ? Dans mon roman Iouri, un artiste-peintre qui prépare une exposition, j’ai exploré l’idée de surenchère. On n’est plus capable de voir ou d’entendre les choses dites simplement. Iouri entend exposer la fin de la liberté et il a recours à la surenchère. On a recours à des idées de plus en plus spectaculaires, d’où une augmentation de la violence. Une explication rationnelle ne suffit plus. On est saturé d’infos, d’opinions, d’idées de ce qu’il faut ou ne faut pas, on n’arrive plus à y voir clair. Yoda présente un déplacement du regard, il est doté, comme nous, d’une conscience humaine. D’une certaine manière, il crée une ligne de fracture dans l’écosystème humain. Il ne se demande pas ce que l’humain doit devenir pour se sauver lui et la planète. Il se demande ce qui fait qu’un être est humain.
Yoda rêve de s’humaniser parce qu’il ne voit pas le négatif, mais le positif, la beauté, la richesse de ce que nous inventons. On oublie les bonnes choses, le bon côté des choses, on oublie de se réjouir du succès d’un ami, de désirer que des gens qui ont du mal à s’adapter à la société puissent avoir un minimum de survie. On a oublié ce que c’est, un humain, et j’avais envie qu’on s’en souvienne. La technologie n’est qu’un outil qui dépend de ce qu’en fait l’humain et c’est à l’humain de s’approprier cet outil et en faire une société selon ses désirs.
– Yoda devient un enjeu pour la tech, les Églises, l’industrie pharmaceutique, les militants ou les complotistes. Comment avez‑vous conçu cette cartographie des forces et des peurs autour d’un corps hybride ?
Yoda est un chien avec un visage humain, il a une conscience, il parle, il pense. Il est modifié par une expérience scientifique. Il devient un problème politique, religieux, philosophique et économique. Il bouleverse l’ordre des choses. Que faire de lui ? Comment l’utiliser ? Qu’est-ce qu’il représente, au juste ? Il est de fait un danger public puisque nos notions fondamentales, inspirées par les textes religieux et fondateurs de nos sociétés et l’ordre d’après lequel nous vivons, à savoir que le monde a été créé pour l’homme, sont mises en cause et sont à revoir. L’homme cesse d’être l’unique mesure du monde, il est obligé de partager son pouvoir sur la planète avec les autres espèces. Or, le voulons-nous ?
Que les intentions soient bonnes ou mauvaises, elles convergent dans la même direction : contrôler ce qui nous échappe, ou inverser l’invention, ici un corps hybride, pour effacer ce qui a été fait. Ils vont tenter de se saisir de Yoda pour le contrôler et contrôler son impact sur la société.
J’avais, dans ma tête, fait un lien avec l’idée de la démocratie qui connaît une crise d’identité. Peut-on vraiment penser la démocratie sous un angle critique, sans, en même temps, gommer l’idée même de démocratie ? Quelles sont nos options, au juste ? Avons-nous des options ? Comment est-ce qu’on agit quand une question d’importance se pose à nous, surtout quand la question est urgente ? J’avais, dans ma tête, les différentes sortes de censure qu’on utilise aujourd’hui pour contourner une question ou un problème dérangeant. Et je trouve difficile de ne pas faire le lien avec l’idée de démocratie qui connaît, sous tous les angles possibles, un triste sort.
D’un côté, un fou pathétique qui se place au centre avec les manières d’un dictateur et d’un fasciste a été librement élu. De l’autre côté, on a accepté la mise en place d’un système devenu, par la force des choses, hyper-réglementé, produisant une telle série de lois que le système décide pour nous jusqu’au moindre petit détail de nos vies.
Dans les deux cas, ce sont des représentations de la démocratie (d’où la crise d’identité) et elles vont dans la même direction : nos vies sont contrôlées, nous n’avons plus la mainmise sur nous-mêmes.
Ces deux extrêmes sont mus par une intention, bonne ou mauvaise. Bien que leurs idéologies soient différentes, voire opposées, elles vont quand même dans la même direction. Comment choisir entre le mal et le mal ?
Yoda devient le terrain de cette tension. Tous veulent se saisir de lui parce qu’on est incapable d’accepter ce que nous avons nous-mêmes créé. Malgré des intentions différentes, ils veulent tous la même chose : le contrôler pour l’exploiter, le normaliser, l’interdire, l’effacer. Personne ne le laisse exister comme tel. Personne ne lui laisse sa liberté.
En contrôlant Yoda, on met fin à ses questions et à ce que l’on voit à travers lui, à savoir qu’est-ce qu’être humain. Dans un monde, où la déshumanisation est en voie d’être structurelle, où l’idée de l’humanité est coincée entre deux perceptions de l’idée de démocratie, il n’a pas le droit d’être, il est de fait dangereux.
– Orlando est à la fois chirurgien de luxe, voyageur et expérimentateur prêt à franchir des lignes rouges. Comment l’avez‑vous construit pour qu’il échappe au cliché du savant fou ?
D’abord, je ne voulais surtout pas d’un savant fou. Je voulais un savant avec un projet probable et possible, mais aussi extraordinaire. À partir de là, il a évolué avec la progression du roman. D’abord il est un homme curieux qui va à la recherche d’une réponse. Il voit les potentiels de son métier et il devient celui qui va inventer ce qui pourra améliorer l’humanité, voire la sauver. Puis il s’obscurcit, aux prises avec ses ambitions, sans toutefois devenir le mal.
Les désirs d’Orlando sont tout à fait rationnels. Qui n’a pas voulu à un moment donné parler avec un chien ou un chat ? Ses manières pour y arriver ne sont pas excessives. Il essaie même de rester dans une légalité stricte et, pour son projet, il reste toujours dans les limites du probable.
En général, pour accentuer les caractéristiques d’un personnage ou d’un sentiment ou d’une action, pour décrire une scène forte, je travaille avec les contrastes, les contraires. J’utilise des mots presque plats, des mots avec un minimum d’expressivité qui me permettent de la retenue. Si je décris un homme méchant, j’utilise des mots presque gentils. Orlando est une personne bien, mais il a sa part obscure qui fait petit à petit surface. En parallèle, je travaille et utilise, sans complexe, les grands clichés tirés du cinéma. Je ne m’en cache pas. Le cliché, ce sont des images qu’on a tous en tête et je m’amuse à jouer avec elles.
– Les seconds rôles — Quentin, Leroy, Hugo, Tara, Douglas, les beagles du labo… — complexifient la frontière entre bien et mal. Lesquels ont été les plus difficiles à écrire, et pourquoi ?
Le plus compliqué à écrire était Quentin qui a pour moi un rôle principal. Il est inspiré d’un chirurgien esthétique, le docteur Christophe Desouches, pour qui j’ai un immense respect, et qui a répondu avec beaucoup de patience à mes questions. Grâce à lui j’ai pu être présente en salle d’opération lors des interventions. J’ai pu participer aux consultations et voir comment un cabinet fonctionne dans le quotidien.
Depuis mes premiers romans, j’ai introduit, parmi mes personnages inventés, de vraies personnes. Quand je m’inspire d’une vraie personne, je demande d’abord la permission, je l’invite à jouer un rôle dans mon roman, d’y participer en tant qu’acteur. Après, j’étudie la personne et je lui pose pas mal de questions. Quentin est donc inspiré de Christophe Desouches, qui a accepté de jouer un rôle dans mon roman, comme un acteur dans un film. Il a accepté, sans savoir où exactement j’allais ni ce que j’allais faire de son personnage. Je ne sais pas s’il a lu le roman, je n’ai pas encore de retour. C’est bien sûr un moment compliqué.
Tara est née grâce à une rencontre. Je marchais le long d’un boulevard pour aller à un supermarché à Pasadena en Californie quand une voiture s’est arrêtée assez subitement. Une femme est sortie de la voiture pour me proposer de travailler comme mannequin pour son agence à Santa Monica. Tara est née à ce moment-là.
Comme j’ai tendance à voir d’abord, et c’est bien malgré moi, les défauts et les méchancetés des gens, le défi consiste à faire ressortir ce qui est bien en eux. Daniel Picouly avait dit lors d’une interview que c’était plus difficile d’inventer des gens bien et heureux que de créer des gens porteurs de forces obscures. Ça m’avait marquée et j’avais vu que j’avais tendance à entrer dans ce piège-là. Depuis, j’essaie de composer ce qui est la complexité humaine avec ces nuances, contradictions, paradoxes, absurdités.
De façon générale, je ne catégorise jamais et je ne porte jamais de jugement sur qui que ce soit ni sur quoi que ce soit. Les frontières entre le bien et le mal sont mal dessinées aujourd’hui parce que notre compréhension de ce qui est bien ou mal a muté. Ce ne sont pas des mots figés. Notre définition ne prend pas encore en compte la mutation du sens de ces deux mots. Il est mal de tuer. Très bien, mais vraiment ? Aujourd’hui ça dépend de pourquoi et comment on tue. Si on tue pour défendre sa famille, ce n’est pas considéré comme mal, mais comme nécessaire. Peut-être que ce sont des attitudes plus que des actes qui sont jugées bien ou mal. L’indifférence peut être considérée comme le mal.
– Le livre alterne satire technologique, réflexion philosophique et scènes très intimes. Comment avez‑vous trouvé l’équilibre pour que Yoda reste crédible d’un bout à l’autre ?
Quand j’avais commencé les études de philosophie, j’avais été surprise de découvrir que l’essentiel n’était pas de penser, mais de disposer de références. Je pensais et je pense toujours que l’articulation d’une démarche philosophique est importante. Ce n’est pas tant le sujet qui est philosophique que la manière de l’aborder. Si la philosophie était devenue trop spécialisée pour poser des questions, il fallait alors les poser ailleurs. C’est ce que je fais. Comme aujourd’hui on a plutôt tendance à fuir les questions, je les cache en partie dans les buissons du décor, de l’action, dans l’espoir que le lecteur, sans s’en rendre compte, se pose lui aussi ces questions.
Le premier jet est toujours un peu plus lourd parce que plus flou, avec beaucoup trop de répétitions. Il faut arriver au bout du roman pour avoir une idée de l’ensemble, avant de travailler en détail et de resserrer là où il le faut.
Je n’ai pas l’impression d’avoir écrit quelque chose de satirique, mais c’est vrai que j’ai du mal à ne pas être ironique. C’est plus fort que moi. Puis, j’aime bien le déséquilibre, les fractures, les sauts. Je ne suis pas tellement sûre d’avoir un équilibre dans le roman.
Je ne pense jamais à la crédibilité d’une histoire, surtout pas de celle-ci. D’ailleurs je donne les clés dès le début, en introduisant la fiction. Dog Fiction est une fiction et la fiction peut tout faire. Écrire en voulant être crédible limite terriblement le territoire de l’écriture. Ça finit toujours par imiter le réel et souvent ça l’appauvrit. Par contre, la fiction est l’endroit où il n’y a pas de limite. Quand je regarde un film et je vois des personnages dotés de super-pouvoirs, je sais très bien que ce n’est ni réel ni crédible. Mais j’accepte que ce soit de la fiction, et à cause de cette acceptation, ça devient vrai, le temps de la lecture ou du film. Je trouve que la littérature romanesque a perdu de son ampleur à force de se conforter dans des catégories, qu’elle a cédé sa liberté pour paraître crédible. D’ailleurs, c’est un sujet que j’aborde régulièrement avec mes éditeurs : est-ce que la fiction permet tout ? Pour moi, oui, tant qu’elle est bien faite et qu’on y croie, en dépit de ses inventions qui sont souvent des infidélités à la réalité.
– Pourquoi était‑il important que l’histoire se déroule à Los Angeles, ville où la fiction et le réel se confondent ?
J’aime profondément Los Angeles et, quand je le peux, j’écris de là-bas, pas tout le roman, mais le premier jet. Dog Fiction est écrit à la main, assise à l’extérieur, sur une terrasse de café. Los Angeles est la ville des possibles. On le ressent dans son corps dès qu’on s’approche, que c’est la ville des surprises et de l’inattendu. Curieusement, j’ai l’impression de porter la ville en moi, qu’on se reflète l’une dans l’autre. Je la personnifie, je la traite comme un être vivant.
Objectivement parlant, ce n’est pas une belle ville, elle est plutôt mal foutue, et il faut de l’imagination pour la restituer en tant que Los Angeles, la ville qu’on imagine. Elle est inspirante. Quand je suis à L.A. je sens toujours cette espèce de folie propre à elle s’emparer de moi. C’est enivrant, cette idée que tout est possible. On se sent fort, capable de tout.
Puis, il est passionnant pour un écrivain de se trouver sur le sol même où la fiction et le réel non seulement se confondent à tous les coins de rue, mais où c’est intentionnel.
J’ai besoin de me retrouver sur un terrain où ma liberté me semble infinie. Je dis bien semble, je sais bien que notre liberté n’est pas infinie. D’un autre côté, on a la liberté qu’on se donne et il se trouve que L.A. me pousse en avant dans des choses parfois complètement invraisemblables.
– À partir d’un moment, Yoda devient marque, avatar, contenu open source. Que dit cette transformation de notre manière de neutraliser ce qui nous dérange en le transformant en spectacle ?
Je ne sais pas s’il y a un désir conscient qui veut neutraliser ce qui nous dérange par le spectacle. C’est plus structurel qu’intentionnel. On ne désamorce pas le danger, on l’absorbe. La nécessité du spectacle, le besoin d’une mise en scène, est devenu presque naturelle, voire permanente. On est prêt à tout pour avoir sa minute devant les caméras. Sortir de son anonymat, être vu par la foule, avoir l’impression d’exister. Qui résiste à ça ? Yoda devient marque, influenceur, mannequin parce qu’il est à part, il est singulier. Sa singularité le mettait en danger, mais, en l’exposant devant les caméras, il devient désirable et cette même singularité joue en sa faveur.
Ce mécanisme ne désactive pas obligatoirement le fait qu’il dérange. On se familiarise, on s’habitue à ce qu’il est. C’est le problème de ce qui est nouveau : on ne peut pas le voir parce que, justement, c’est nouveau. C’est seulement quand l’air du temps s’en empare, que le nouveau est répété, qu’on commence à le voir. D’une certaine manière, le nouveau n’existe pas. Quand on le perçoit, il n’est déjà plus nouveau. J’aime l’expression l’air du temps.
– Vous évoquez Kafka, la fabrication de Dieu, les médias, les jeux vidéo, la science. Où situez‑vous, dans cet ensemble de récits concurrents, la place du roman, de la fiction que vous écrivez ? Qu’est‑ce que le roman peut encore, selon vous, que ne peuvent ni la philosophie, ni la science, ni les plateformes ?
Ce sont des types de récits différents, mais je ne les vois pas comme concurrents. Ils sont tous une manière de comprendre le monde, de s’y incarner. Ils comprennent le monde à partir d’un point de vue et ils transmettent cette compréhension par un langage qui, en quelque sorte, les définit. Le langage scientifique et le langage philosophique peuvent se comprendre, mais ils n’abordent pas les choses de la même manière. Ils se restreignent à leur domaine. La fiction centralise le tout. Avec la fiction, on peut mettre en scène toutes les matières, art, musique, poésie, science, biologie, technologie, économie, religion, politique. Elle leur donne de la vie et de la chair.
Dans une fiction, on touche à absolument tout. Le terrain de la fiction est libre. Elle n’obéit à aucune règle. Elle n’a aucune obligation, elle communique avec ses disciplines comme elle l’entend.
Écrire une fiction, c’est donner à toutes ces disciplines une forme de vie différente. Mélanger des théories scientifiques avec de la musique, composer un personnage philosophique qui en même temps pense la morale à travers, pourquoi pas, une série de meurtres, c’est aussi faire dialoguer toutes ces manières de voir les choses. Par ces croisements de savoirs en fiction, on invente autrement la réalité qu’on habite.
Qui dit fiction, dit aussi lire, imaginer, penser.
Parfois je me dis que la fiction n’est pas seulement le dernier endroit de liberté, mais aussi le seul endroit où l’on peut encore penser. On lit avec son imaginaire et le lecteur invente le roman déjà écrit et imaginé par l’écrivain. Mais avec le zapping, le saut de lien en lien en ligne, nous vivons dans un monde fragmenté. Entre le scrolling et la consommation de films et séries, on perd l’imaginaire qui nous sert à penser, à créer les liens entre les éléments. Penser, imaginer est un effort. On cible davantage l’effort physique que l’effort intellectuel. En perdant la capacité de concentration, on s’ennuie vite, on a aussi perdu le fil continu, on se disperse, on pense par fragments.
Penser prend du temps. Nous ne pensons plus, nous ajoutons des infos sur des infos. Comment penser ? Par où commencer ? Comment poser des questions qui relient les choses et qui forment un tout ? Comment lier les fragments de pensées en un fil continu ?
On n’a plus envie de faire l’effort de penser, mais quoi qu’on en dise, on en a besoin pour résoudre les problèmes du monde. Un avion ne naît pas spontanément, il est pensé par quelqu’un.
La fiction est la somme des éléments qui sont en mesure de mettre en place ce continu. La structure de la narration, la hiérarchie du temps, les plans géométriques, la ponctuation qui donne le rythme, le vocabulaire, l’action, les personnages, les idées, le monde dans lequel l’histoire se déroule, ce sont les éléments techniques, le matériel du roman grâce auxquels s’organisent les fragments de pensées pour se nouer en un fil continu et qui nous poussent à penser. Puisque, en tant que lecteur, on est déjà dans le spectacle, on ne se disperse pas, on reste concentré et penser est possible.
Que peut la fiction que ne peuvent pas les autres ? Elle peut tout. D’abord on la lit, on imagine le roman. La fiction invente des réels, crée un espace de pensée, un endroit de liberté. Elle réinvente la langue au besoin, joue avec les formes. Lire amplifie l’esprit critique en mouvement. Lire donne à découvrir des univers qu’on n’aurait jamais soupçonnés.
– Dog Fiction prolonge vos livres précédents autour de Dieu, du pouvoir des récits et de la figure de l’auteur. À quel moment avez‑vous compris que ce roman serait un point de convergence, ou de déplacement, de ces interrogations ?
Entre deux romans, le monde change, mais les problèmes de fond ne changent pas. Depuis mon premier roman, j’essaie de comprendre le monde avec ses nouvelles données. Dans chaque nouveau roman, j’aborde une question spécifique, qui s’est dégagée du roman précédent.
Tous mes romans sont liés par les questions que je pose sur la société afin de comprendre. L’ensemble forme un tout, puisque, dans chaque roman, un angle est davantage développé. Maintenant, quand je m’assois pour écrire, je ne pense pas à ces choses-là. Je n’ai pas de théorie construite dans ma tête. Mais je structure facilement, je relie presque intuitivement les choses entre elles, il est donc normal que mes questions se fassent écho à travers mes romans. Il n’y a pas de but, de finalité proprement dite. Je ne tends pas vers quelque chose. Je n’ai rien à démontrer ni à prouver. Je m’interroge et comme je n’ai pas les réponses, je n’élimine pas les questions, je continue à les poser, mais autrement. Chaque nouvelle approche est un enrichissement de ces questions. La technologie et la manière dont elle s’infiltre dans nos vies ont profondément bouleversé notre manière de nous définir. La déshumanisation et la liberté sont des mots que j’interroge depuis mon premier roman et je continue à les interroger parce que ces questions se posent différemment selon chaque époque. La liberté, l’amour, l’humain sont des idées qui traversent notre histoire. Ce sont des mots qui sont toujours à penser. Comment penser la liberté aujourd’hui ? Il y a des générations de jeunes qui ne savent pas ce que ça veut dire de ne pas être surveillé. Et que dire de l’amour ? Est-ce que ça existe encore ?
En d’autres termes, je continue mes interrogations pour comprendre ce monde qui manque cruellement de repères. Demain arrive l’ordinateur quantique et nos définitions vont être obsolètes. Quel sera l’effet sur l’humanité et nos vies ?
– Orlando se rêve démiurge, Yoda veut « écrire tout ça ». En quoi Dog Fiction a‑t‑il modifié votre propre rapport à la fiction et à ce que peut un livre aujourd’hui ?
Aujourd’hui, c’est moi qui me sers de la fiction pour imaginer mon futur, démiurge je suis. Rien que ça. Ce n’est pas un jeu de go, dit Yoda.
C’est une question maligne. Vous supposez que Dog Fiction a modifié mon rapport à la fiction et je me prends à inventer d’éventuels changements que m’aurait apportés Dog Fiction, pour ne pas dire que ce roman n’a rien changé dans mon rapport à la fiction. À vrai dire, je n’ai pas juste un rapport à la fiction. Écrire est ma vie et ma vie s’écrit à la manière d’un roman. Je ne peux pas imaginer et je ne sais pas vivre hors de l’écriture. Depuis toute petite, l’écriture est tout. Chaque roman représente mon lieu de vie, Dog Fiction aussi. Est-ce que j’ai pensé faire autre chose un jour ? Non, jamais. J’ai tenté, parfois, de réorienter ce chemin qui est le mien, mais ça finit chaque fois en catastrophe. Si demain, je n’ai plus de logement, ni de quoi vivre, vous me trouverez sur un coin de rue, en train d’écrire. Le mot liberté a traversé ma vie depuis le début, mais est-ce que j’ai choisi d’écrire ? Pas vraiment. Je suis un écrivain depuis toujours. À sept ans, j’avais écrit à mon père, sur une carte postale, que j’allais être un grand écrivain et j’allais libérer le verbe. Aujourd’hui encore, je libère le verbe et, même si j’ai tenté d’échapper à l’écriture, j’y suis toujours retournée aussi vite que possible.
Bien sûr, je ne peux pas ne pas me demander, et je me le demande quotidiennement, ce que peut un livre aujourd’hui. Ma vie s’est construite par l’écriture. Et est-ce que ça sert à quelque chose ? Un livre peut-il apporter quelque chose de tangible au monde, à la société ? Peut-être que je me fais plaisir, ou je cherche à me rassurer quand je dis qu’un roman peut tout. Son impact sur la société semble limité, du moins si l’on considère les chiffres. Mais peu importe les chiffres. Nombreux sont les gouvernements par le monde qui interdisent le livre et la lecture. La liste de romans interdits aux États-Unis est longue. Si le roman n’a pas d’impact, pourquoi l’interdire ? Pourquoi brûler les livres, les censurer ? Pourquoi mettre les écrivains en prison ? C’est faire beaucoup pour quelque chose que l’on considère inutile.
L’humanité s’est toujours raconté des histoires et se les racontera à tout jamais. Ces histoires seront toujours écrites parce qu’on a besoin de laisser une trace et un livre, c’est ça, c’est une trace durable qu’on ne peut pas modifier selon son humeur.
– Le roman montre très concrètement les conséquences politiques et économiques d’un animal parlant : menace pour l’agroalimentaire, impossibilité de manger « une vache qui parle », critique des expérimentations animales, fragilisation de tout un système. Vous imaginiez Dog Fiction comme une fable sur nos relations aux animaux, ou plutôt comme une expérience pensée pour tester les lignes de fracture de notre monde (marché, droit, religion, écologie) ?
Je suis un animal politique et je considère que tout revient à la fiction. Le monde que nous racontons, que ce soit à travers la science, la religion, l’industrie, les médias, ça revient toujours à un récit, donc à une fiction. C’est ce que je suis, profondément. Par contre, je ne sais pas si je n’ai jamais imaginé quoi que ce soit de précis à propos de Dog Fiction. Tous mes romans commencent par une idée, quelque chose qui me trouble et que je veux comprendre et je m’assois et j’écris. Il n’y a pas de plan, ou de préprogrammation de mes intentions. La progression du roman, c’est le roman qui avance grâce aux questions. C’est plus une exploration qu’une exploitation, ou une démonstration. Les conséquences émergent grâce à la narration et au lecteur. Votre question par exemple donne beaucoup d’ampleur et de perspectives au roman. C’est exactement là que la magie de la fiction opère, quand la fiction dépasse son cadre pour devenir plus que son histoire.
La manière dont se déroule mon investigation est présente en temps réel. Je veux dire que le processus de développement du roman est visible parce qu’intégré à l’écrit. Dans les premières pages, il y avait un cafard et ce cafard est devenu un chien. Mais le cafard est resté, même si Yoda s’est superposé à lui. Je ne l’ai pas effacé, je l’ai gardé parce qu’il faisait partie de cette étape. C’est la logique interne d’un roman qui montre son nez. Toutes les étapes constituent ce fil logique. Ce qui me surprend toujours, c’est la ténacité de ce fil logique. On pourrait se dire que dans un roman, une invention de a à z, le fil logique est adapté. Mais pas du tout. Le fil logique se dégage comme ayant toujours été là. Je pourrais tenter d’effacer le cafard comme inutile, puisque Yoda l’a effacé, mais voilà, le cafard finira toujours par apparaître. Il y a Orlando qui se pose des questions et qui part à l’aventure pour y répondre. C’est exactement ce que je fais dans le roman : la structure, l’écriture, le vocabulaire, le rythme ou la cadence rarement régulière, les questions posées, tout ça est l’écriture en temps réel de ce roman que j’ai autant vécu qu’écrit. C’est d’une certaine manière une réflexion en mouvement, en temps réel. Je pose des questions, mais j’ai rarement les réponses. J’essaie surtout de comprendre les réponses possibles.
Ce que j’aime particulièrement avec la fiction, c’est son ouverture et son incroyable liberté. Tout est possible, peut-être en partie grâce à son indépendance vis-à-vis de l’écrivain. Que je le veuille ou pas, le roman ne m’appartient pas. J’ai eu beaucoup de mal à digérer et à accepter cette dépossession. D’ailleurs, cette dépossession doit se faire à un moment précis. Si ça se produit trop tôt, ça compromet l’intégrité du roman, comme quand le roman passe en relecture dans les maisons d’édition. Dès que le lecteur s’approprie le roman, le sens transmis par l’écrivain se transforme. Le lecteur lit son propre roman, d’une certaine manière, il réécrit le roman à sa propre image et selon ses propres centres d’intérêt. Écrivant, ou traduisant l’histoire, le lecteur répond à sa manière aux questions posées. Il développe à l’infini des possibilités. Il participe à l’aventure de l’écriture en créant davantage de sens, de questions.
Le roman était parti d’une série de questions sur la chirurgie esthétique qui connaît beaucoup de controverse dans les médias et sur les réseaux sociaux. Or, la chirurgie esthétique œuvre en vue de la beauté. Curieusement, ça ne passe pas du tout et j’ai trouvé cela à la fois absurde, mais aussi étrangement passionnant. Quand Yoda a pris sa place dans le roman, il a transformé l’histoire, avec son regard il a ajouté des couches de lectures possibles.
– Enfin, plus généralement, à quoi sert la littérature ?
Heureusement que vous avez gardé la question la plus simple pour la fin. La littérature ne sert pas à verrouiller ma porte, à réparer une fuite dans la cuisine ou à promener mon chien. Je ne suis pas sûre qu’elle serve à quelque chose littéralement et pourtant elle est nécessaire à notre vie. Je ne peux pas imaginer un monde où il n’y aurait pas de littérature. Elle ne sert pas directement à quelque chose, mais elle est à la base de tout. Elle structure la société. Les écrivains, que l’on considère comme des dinosaures, des survivants d’un autre temps, sont ceux qui écrivent les textes fondateurs de nos sociétés. La Bible, le Coran, le Talmud, les enseignements de Siddhartha Gautama, étaient écrits par des écrivains. Ce sont des hommes qui ont immortalisé les dites paroles sacrées en les écrivant. Ces textes structurent encore la société par leur pouvoir symbolique.
La littérature crée du sens, met le symbolique en mots et nous permet de comprendre les choses. Aujourd’hui, on dit que la fiction cède le terrain au scénario, donc au cinéma. Mais les meilleurs scénarios ont pour base des romans.
Toute innovation, invention, création commence toujours par un esprit critique qui dit il y a quelque chose qui ne va pas. Rien ne se fait sans ça. Faire de l’art, écrire que ce soit un roman, un poème, une formule mathématique, un code, c’est créer du sens. Il n’y aurait pas de société sans esprit critique, d’imaginaire, sans que l’on construise du sens. Sans ça, nous serions des esclaves.
Les derniers vingt ans, nous avons repoussé l’esprit critique, jugé négatif, pour vivre dans une sorte d’idéologie du bonheur. L’esprit critique a dû se décaler pour l’esprit positif qui sourit, qui dit oui à tout et qui est éternellement optimiste. Mais alors, qui va dire : il y a quelque chose qui ne va pas ? Qui va réparer ce qui ne va pas ?
La science, la politique, l’économie, la technologie, ce sont des fictions, des histoires qu’on se raconte. Des récits qui organisent notre savoir. Ces histoires se posent à un moment donné dans l’histoire qui est toujours en train de se faire pour devenir, un bref instant, une vérité à laquelle on s’accroche. C’est un mouvement perpétuel. Il n’y a ni humanité ni société sans littérature.
