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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Rita Perse : « Le désir et le plaisir m’ont amenée à explorer le langage » par Rita Perse

Rencontre thématique

n°2 — juin 2026

Rita Perse : « Le désir et le plaisir m’ont amenée à explorer le langage »

par Rita Perse

Rita Perse explore comment le désir et le plaisir l'ont conduite au langage.

8 min de lecture

Sommaire de l'article

    « Le désir et, à fortiori le plaisir, m’ont amenée à explorer le langage. »

    Propos recueillis par Joseph Vebret

    Il y a, dans les livres de Rita Perse, une façon singulière de faire passer le corps par la langue, et la langue par le corps. Genevoise d’origine iranienne, elle est venue à la littérature par un chemin inattendu : un compte Instagram, ouvert en octobre 2018, où elle consignait en phrases brèves et percutantes les joies et les peines d’une passion indicible. Le millier de posts publiés ne suffisant pas à contenir l’histoire qui se tramait entre les lignes, elle en a tiré un premier livre, Adulte Air, paru en 2021 aux éditions de La Musardine, récit d’une liaison extra-conjugale qui renversait un topos littéraire longtemps conté par les hommes en le restituant à une voix de femme, à la première personne, sans filtre et sans concession. En 2022, elle a participé au recueil collectif Indécentes, réuni par Octavie Delvaux, aux côtés de douze autres autrices qui, de Chloé Saffy à Michèle Larue, ont entrepris de décliner l’érotisme au féminin. Elle a poursuivi cette exploration collective dans le recueil Ardentes, toujours sous la direction de Delvaux. En septembre 2025, son second roman, 21 jours par semaine, a confirmé la singularité de sa voix : à travers Athéna, mère de trois enfants, engagée dans une existence polyamoureuse entre Genève et Neuchâtel, Rita Perse interroge sans posture ni jugement la possibilité d’aimer plusieurs êtres à la fois, mêlant introspection existentielle et écriture charnelle.

    Ses textes avancent à pas lents, comme si chaque phrase devait éprouver le désir avant de le dire, et comme si l’érotisme ne pouvait exister qu’à la condition de rester une émotion d’abord, une pensée ensuite, une image seulement en dernier recours. Chez elle, le moteur de l’écriture est indissociable de la libido, les scènes de sexe refusent la facilité de l’obscène comme celle de l’euphémisme, et la tension entre pudeur héritée d’une éducation moyen-orientale et brûlure intérieure devient le vrai territoire de la fiction. Dans un paysage saturé par la vitesse, la transparence forcée et la culture du « tout dire », Rita Perse revendique la lenteur, la nuance, le droit à la contradiction. Hantée par une forme de sacré, elle fait de l’érotisme non pas un genre, mais une manière d’habiter le corps, la phrase et le silence entre les mots, où le plaisir reste irrémédiablement lié à la pensée. L’érotisme, chez elle, survit comme art de la suggestion, partition de souffle et de silences où chaque virgule compte, « un peu comme lorsque deux corps font l’amour ».

    — Qu’est-ce qui vous attire dans le thème du désir ? Est-ce un moteur d’écriture, un sujet, ou un moyen d’exploration du langage ?

    Le désir est très certainement un moteur d’écriture et vice-versa. D’un point de vue purement littéraire, j’ai remarqué que mon besoin d’écriture était intimement lié à ma libido et à mon désir. Lorsque l’un est en berne, l’autre aussi. Comme si ces derniers puisaient leur énergie au même endroit et étaient intiment liés. Tout cela est finalement très cérébral. Donc oui, le désir et, à fortiori le plaisir, m’ont également amenée à explorer le langage, même s’ils ne demeurent pas les seuls enjeux de mes textes.

    Dans vos textes, le corps semble à la fois réel et métaphorique, un espace de liberté et de vertige. Quelle place occupe-t-il dans votre démarche littéraire ?

    Même si je tente d’éviter les métaphores lorsque j’écris des scènes de sexe, cela reste un réflexe naturel chez moi d’aller chercher, notamment dans la description du corps, des évocations parfois d’ordre métaphorique. Pas pour atténuer ni rendre les mots plus doux ou plus polis, mais vraiment par penchant pour la poésie. Il existe quelque chose de sacré, au sens mystique, dans ma façon d’habiter le corps dans le contexte érotique et sexuel – précisément cet espace de liberté et de vertige – que je tente d’explorer dans ma démarche littéraire.

    — L’érotisme de vos œuvres se distingue par une pudeur singulière, une tension entre retenue et brûlure. Est-ce un choix esthétique ou une nécessité intérieure ?

    Sans aucun doute les deux. D’une part, il existe cette nécessité intérieure qui est sans doute liée à mon éducation moyenne orientale. Car si l’on m’a appris la pudeur, d’autre part, mes origines font que je brûle peut-être plus intensément que d’autres. Et quoi de plus beau que de tenter de raconter, à travers les mots, ce tiraillement intrinsèque et permanent qui m’habite ?

    — Le plaisir, dans votre écriture, ne se sépare jamais de la pensée. Voyez-vous dans l’érotisme une forme de philosophie sensible ?

    Effectivement. D’ailleurs, le désir chez mes personnages demeure également étroitement lié à la pensée. Certains désigneraient cela comme étant caractéristique de la sapiosexualité. Ce penchant vers l’intelligence plutôt que le physique. Mais cela me semble réducteur, dans la mesure où si le désir naît dans l’espace de la pensée, c’est avant tout pour mieux se déployer dans le rapport physique à l’autre. Dans cette dynamique, l’érotisme offre certainement un voyage philosophique sensible et dans les deux sens du terme : aussi bien dans le registre sentimental que celui de nos sens.

    — De nombreux auteurs, de Bataille à Duras, ont interrogé le lien entre écriture et transgression. Que représente, pour vous, la transgression aujourd’hui ?

    Tout le monde s’accorde pour dire que nous vivons dans un monde plus que jamais polarisé. Il est devenu difficile de faire preuve de nuance et de réflexion sans être catalogué par l’un des deux camps de l’ennemi. Cette polarisation pousse certains à se taire, mais aussi à refuser d’écouter l’autre. Or, l’écriture et donc la lecture demeurent l’un des derniers bastions de la pensée lente et volontaire. De ce fait, cela reste l’un des rares espaces à tolérer les contradictions de l’âme, de la pensée et d’une certaine vision du monde. Dans mon second roman, 21 jours par semaine, le personnage principal, Athéna, peut agacer tant elle refuse de se positionner clairement dans ses relations amoureuses et sexuelles. Or, dans un monde où tout devrait être noir ou blanc, elle choisit une certaine forme de transgression : ne pas céder à ce que la société voudrait imposer à son corps, ses émotions et son parcours amoureux.

    — Dans un paysage littéraire souvent soumis à l’immédiat et à la consommation rapide, la lenteur de vos textes contraste avec la culture du « tout dire ». L’érotisme peut-il encore survivre comme art de la suggestion ?

    Non seulement l’érotisme doit survivre dans ce contexte particulier, mais c’est précisément cet art de la suggestion qu’il nous faut chérir. Or, le fait même d’utiliser le verbe « survivre » pose la question de cette faisabilité. Je n’ai pas la réponse, mais je le souhaite aux générations futures. Et cela, même si mon optimisme reste limité.

    — Vos personnages semblent traversés par une quête autant que par un désir. Peut-on dire que, chez vous, l’érotisme devient aussi recherche spirituelle ?

    Étant athée, la spiritualité chez moi s’explore à travers de nombreuses richesses : la nature, le vivant, le rapport aux autres, l’art, la musique et la création. Si mes personnages se perdent – au bon sens du terme – dans les méandres du corps et de l’âme, c’est effectivement qu’il existe une quête. Cependant, il me semble qu’il s’agit plus d’une quête de liberté, que de spiritualité.

    — Vous accordez une grande attention à la musicalité de la phrase, à la respiration du texte. Considérez-vous le rythme comme une composante érotique de la langue ?

    Absolument. Lorsque j’écris et surtout lorsque je suis en période de réécriture, je lis tous les textes à voix haute. Si ma langue fourche ou si la phrase n’est pas fluide à l’oral, alors j’estime qu’elle doit être réécrite. Il s’agit en quelque sorte d’une fausse note. Une brèche dans la mélodie des mots et du récit. Chaque virgule est positionnée pour reprendre son souffle au bon endroit. Il n’est pas question de s’arrêter n’importe où pour cela, au risque de briser la musicalité de l’histoire. La lecture doit être telle une partition : fluide, rythmée et sans accro. Un peu comme lorsque deux corps font l’amour.

    — Enfin, si vous deviez définir l’érotisme littéraire en quelques mots, que retiendriez-vous : un genre, une émotion, ou une manière d’habiter la langue ?

    Je dirais sans hésiter qu’il s’agit avant tout d’une émotion. Car l’érotisme en littérature se lit ailleurs que dans ce qu’on définit de « littérature érotique ». Si cette dernière constitue bien un genre, ce serait mentir que dire que c’est le seul qui offre de l’érotisme. De plus, la littérature, qu’elle soit érotique ou non, est avant tout là pour raconter une histoire, laquelle a comme rôle premier de nous faire vivre des émotions : la joie, la tristesse, l’excitation sexuelle, la peur… Donc, si c’est effectivement une manière particulière d’habiter le langage, in fine, ce que l’on retient, c’est l’émotion, à la fois physique et mentale, que nous offre l’érotisme en littérature.