Dans Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, Gérard de Cortanze ne raconte pas une vie au sens strict : il redessine un mythe. Son projet est clair : abandonner l’illusion biographique pour s’aventurer du côté de la fable et de la fantasmagorie. Car jamais un être n’a été autant dévoré par le personnage littéraire qu’il est devenu. Cyrano méritait qu’on lui restitue une vérité romanesque, mouvante, à la mesure de son génie.
Le récit s’ouvre sur l’enfance de Savinien à Chevreuse, confié à un prêtre incapable de mater ce « diable en personne ». De retour chez son père après des années d’études, il révèle déjà une perception du monde singulière : les hommes apparaissent à ses yeux avec des têtes d’animaux. Blanc-Noir (Flamant rose), maître étrange aux penchants alchimiques, l’initie à une éducation sévère, mais nourrie de lectures et de songes. Ce pas de côté par rapport au réel fonde toute l’originalité du roman. Puis viennent les amitiés parisiennes, les duels sanglants, l’ombre de Richelieu, la guerre d’Arras et ses hécatombes, les salons philosophiques et les premières pièces. Angélique, la jeune fille aimée, finit recluse au couvent, préférant ses vœux au vertige d’un amour inquiet. Quant à Cyrano, marqué par une balafre qui disparaît aussitôt qu’elle est reçue, il semble se régénérer dans le sang des autres — vision troublante d’un être à la fois vital et monstrueux.
Gérard de Cortanze excelle à restituer le xviie siècle dans toute sa densité : la Fronde et ses contradictions, la France endettée, l’ébullition intellectuelle. Mais plus qu’une fresque historique, ce livre propose un portrait paradoxal : philosophe et soldat, révolté et courtisan, poète et bretteur, Cyrano n’appartient à aucune case. La figure lisse de Rostand s’efface devant un homme de chair et de doute, écorché et insaisissable. Entre réalisme historique et fantastique, le roman atteint une intensité singulière. Il entraîne le lecteur dans une aventure de cape et d’épée, traversée de visions, de sang et de pensée, où l’homme se mêle à sa légende. Dans cette figure marginale et libre, l’auteur esquisse aussi son propre autoportrait.
Le style, toujours clair et élégant, soutient sans faiblir ce vaste projet : chaque phrase se dresse avec fermeté, sans emphase, mais avec éclat. Au terme de cette lecture, Cyrano n’est plus seulement un héros de théâtre : il redevient un homme, complexe, indompté, toujours en avance sur son temps.
Stéphane Maltère
Albin Michel, 2025, 428 p., 22,90 €
