« Faire revivre un monde complètement oublié et disparu, avec ses grandeurs et ses faiblesses »
Propos recueillis par Stéphane Maltère
Avec Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac (Albin Michel), Gérard de Cortanze poursuit son ambitieux cycle « biographique historique ». Après avoir consacré des romans marquants à Frida Kahlo (Les Amants de Coyoacán en 2015), à Hemingway (Il ne rêvait plus que de paysages et de lions au bord de la mer, l’an dernier), à Louis XVI (Le Roi qui voulait voir la mer, en 2021) ou encore à Tina Modotti, à Violette Morris, à Christine l’Admirable et aux Zazous, le lauréat du prix Renaudot 2002 (Assam) mêle rigueur documentaire et imagination romanesque pour redonner chair à une figure qui l’obsède, entre ombre et légende : Cyrano de Bergerac.
Avec ce livre, il se glisse dans les pas du véritable Cyrano, libre penseur du xviie siècle, philosophe et inventeur audacieux, bien au-delà du héros popularisé par Rostand. Duels, Fronde, intrigues politiques, persécutions : Gérard de Cortanze recrée avec verve un siècle tourmenté qui fait écho au nôtre, tout en célébrant la puissance d’un imaginaire visionnaire.
Plus qu’une simple biographie, ce roman, teinté de fantastique et de thriller, assume les zones d’ombre de Cyrano, reflet de la conception de l’écriture par Gérard de Cortanze : « payer de sa personne », interroger l’Histoire pour mieux dire le présent, et offrir des portraits où la légende dépasse parfois la vérité.
Votre dernier roman, Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, s’inscrit dans le cycle biographique historique de vos romans, comme Le Roi qui voulait voir la mer (2021), Une Jeune Fille en feu (2023). Les sujets de ce cycle sont divers, les périodes historiques abordées également. Comment faites-vous le choix de vos sujets ?
La classification de mon œuvre — c’est-à-dire au sens strict : de l’ensemble des productions d’un écrivain — en cycles, comportant tous le mot « biographie », m’a été soufflée par Carlos Fuentes et par Jean Cocteau. Le premier, grand écrivain mexicain dont je fus très proche, m’avait convaincu de la nécessité, pour ce que Juan José Saer appelait un « narrateur », de classifier son travail littéraire : « Si ton œuvre est cohérente, elle résistera à une classification. » Quant à Jean Cocteau, je ne l’ai évidemment pas rencontré, mais je l’ai beaucoup lu, beaucoup aimé, beaucoup étudié puisque mon mémoire de maîtrise portait sur « Cocteau et le cinéma » — et que mon professeur s’appelait Bertrand Tavernier… Jean Cocteau a lui aussi classé son œuvre en cycles comportant un mot qui les réunissaient tous : poésie de romans, poésie de théâtre, etc. J’ai choisi la notion de biographie/autobiographie, notion que j’ai élargie en créant et en dirigeant la collection Folio/biographies aux éditions Gallimard.
Au fil des années, j’ai compris qu’un classement par cycles était nécessaire et évident. Le cycle « biographique historique » comprend à ce jour une quinzaine de titres. Comment en ai-je choisi les sujets ? Je pourrais presque répondre : ce n’est pas moi qui choisis mes sujets, ce sont les sujets qui me choisissent… Ce ne serait pas totalement exact. Mon cher Jorge Semprun m’avait dit un jour, en souriant : « Nous faisons partie de ces écrivains qui n’ont qu’à se baisser pour trouver, “sur le sol tout autour d’eux” des sujets de livre… »
Ainsi les douze volumes du cycle des Enfants s’ennuient le dimanche et des Vice-Rois regroupent-ils, sous forme romanesque, l’histoire de ma famille paternelle — de 1792 à aujourd’hui. Banditi est très lié à l’histoire de ma famille maternelle, puisque je suis un descendant direct de Michele Pezza, le célèbre fra Diavolo, brigand qui lutta aux côtés des Bourbons contre l’occupation des troupes napoléoniennes, et qui mourut pendu en 1806 après avoir été arrêté par… le père de Victor Hugo, le futur général d’Empire Joseph Léopold Sigisbert Hugo. Je dirais qu’il y a très souvent une part autobiographique qui me relie à un sujet : pour écrire Zazous, je me suis souvenu que ma mère avait été une résistante à l’âge de 14 ans ; dans Femme qui court, qui évoque la vie de Violette Morris, j’ai beaucoup puisé dans mes souvenirs de coureur de 800 mètres ; quant à Miroirs, une grande partie se passe à Valognes dans une Normandie du Cotentin très liée à l’histoire de ma belle-famille.
C’est une question très difficile que vous posez-là, qui peut être développée à l’infini. Par exemple L’An prochain à Grenade, qui racontait le massacre de 5 000 juifs en 1066 dans l’Espagne en partie musulmane, est un roman lié, comme vous pouvez vous en douter, à mon intérêt puissant pour la matière hispanique, mais aussi pour ce que je voyais monter alors dans la France de 2011 : l’antisémitisme, avec les deux tueries de mars à Toulouse et à Montauban. Cette année-là, on recensa 614 actes antisémites. En 2024, le chiffre donné par le Conseil représentatif des institutions juives de France est de 1 574… C’est terrible de se dire que depuis ces douze années j’aurais pu ajouter tant de pages.
Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac c’est avant tout parce que je voulais parler de ce « philosophe, physicien, rimeur, bretteur, musicien, et voyageur aérien, grand riposteur du tac au tac, amant aussi — par pour son bien » qui, pour écrire, devait faire face à la répression exercée par Richelieu, l’Inquisition, et ses ennemis nombreux : « Les compromis, les préjugés, les lâchetés, la sottise »… Les procès en sorcellerie attentés à l’époque contre les sorcières témoignent de l’acharnement de Richelieu à l’égard de tout comportement ou pensée qui soit dérangeant : est passible du bûcher tout ce qui ne pense pas « sainement ». Tout ceci rappelle étrangement les diktats contemporains imposés par les tenants du wokisme et de l’islamisme radical. La condamnation à l’époque d’Urbain Grandier, l’abbé de Loudun, est toute récente ; le procès en sorcellerie attenté à Galilée est encore dans tous les esprits. Dix ans avant la naissance de Savinien, Giordiano Bruno est livré aux autorités séculières et est brûlé vif par ce qu’il a osé avancer l’hypothèse d’un univers infini dépourvu de centre comme circonférence et peuplé d’une « quantité innombrable d’astres et de mondes identiques au nôtre ». En cette première moitié du xviie siècle, un rien peut conduire au bûcher.
Ce cycle « biographique historique » semble particulièrement productif ces dernières années : huit livres en dix ans. Qu’est-ce qui explique l’abondance de cette veine historique, et cette prédilection pour les portraits romancés ?
C’est très intéressant pour un écrivain de se mettre dans ce que j’appellerai la « posture du comédien ». Comme Cyrano dans la pièce de Rostand : il veut jouer tous les rôles, c’est lui qui distribue les répliques. « Il est tout et il n’est rien ». Il parle dans l’ombre, à la place de Christian, il écrit les lettres, il est le maître du temps. Quand je me mets dans la peau de Christine l’Admirable, d’Ernest Hemingway, de Tina Modotti, de Louis XVI, de Frida Kahlo, de Cyrano, donc, je peux être d’une impudeur totale, me dévoiler comme jamais je ne le ferais si j’écrivais ces fausses confessions de l’autofiction qui inondent les librairies. Comme il est aisé de parler de soi quand on pense que c’est Hemingway qui énonce telle ou telle vérité, où Louis XVI qui fait face à sa mort et au peuple de France le jour de son exécution. La grande naïveté c’est de penser que parce qu’un écrivain a recours au « je », c’est une assurance qu’il parle de lui.
Ce détour par ce que vous appelez des « portraits romancés » me permet aussi des voyages dans le temps qui induisent une plongée absolue dans la fiction. Je suis à la croisée de plusieurs cultures : la française, l’italienne, l’espagnole. Mes amis latino-américains, mes frères des années 70-80 — Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Julio Cortazar, Severo Sarduy, Alexandro Jodorowsky, Alvaro Mutis et tant d’autres — m’ont « biberonné » au réalisme magique, c’est-à-dire m’ont appris à donner le pouvoir à l’imagination, ou plutôt à un certain type d’imagination qui est celle, notamment, utilisée par Savinien de Cyrano de Bergerac. Je veux évidemment parler du vrai, de celui qui vécut entre 1619 et 1655.
Il y a chez lui un très grand fond de lucidité qui lui fait rendre hommage aux scientifiques de son temps et de ceux qui l’ont précédé, mais qui va de pair avec un usage extravagant de l’imagination. Car contrairement à Descartes, qui avance d’idées claires et distinctes en idées claires et distinctes, il se suffit des évidences, il applique à la lettre les théories et la vision du monde de son maître Gassendi. Nul besoin de prouver quoi que ce soit, les sens, les sensations sont une preuve d’existence : que faudrait-il ajouter au fait d’être sur la Terre ? Pourquoi avoir recours à tout un appareil philosophique prouver qu’on existe ?
Prenons son Histoire comique des États et Empires de la Lune,qui donne lieu à une réflexion neuve et profonde sur les catégories morales, politiques des humains. Mais il fait aussi de cette « boule couleur safran » un lieu d’invention affranchi de la pesanteur humaine et de la coutume. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard s’il croise lors de ce voyage un certain Domingo Gonzalez, personnage d’un roman de l’évêque anglais Francis Godwin — L’Homme sur la lune — qui lui raconte qu’il est allé sur la lune « car il ne trouvait pas sur la terre une seule contrée où l’imagination elle-même fut en liberté. » Nicolas Malebranche fait de l’imagination la « folle du logis », Cyrano est en fait une arme pour atteindre à une liberté suprême.
Avez-vous un goût particulier pour les romans historiques, en tant que lecteur, mais aussi en tant qu’auteur ?
Je n’ai jamais pensé que le roman historique était un genre littéraire, ou que le roman policier pouvait en être un. Je crois très sincèrement qu’il y a des bons et des mauvais livres, des vrais écrivains et des « écrivant » qui publient des livres. Les librairies sont envahies de livres fabriqués. Et quelle cuistrerie que ces écoles et autres ateliers, comme si écrire s’apprenait ! Comme si pour écrire il suffisait d’appliquer des recettes ! Comme si tout le monde avait des choses à dire au monde…
Ce que je sais de l’écriture c’est qu’elle est toujours de son temps. Que le texte est toujours imprégné de l’époque qui le voit naître. Regardez comme les traductions vieillissent et qu’il faut régulièrement les revoir pour les rendre en adéquation avec leur temps. Vous ne pouvez pas traduire Shakespeare comme le faisait François Victor Hugo. Observez comme des livres comme ceux de Pierre Benoit sont marqués par leur époque, la narration de leur époque, son souffle, sa respiration, son phrasé. Malraux, qui par bien des aspects était un moderne a, me semble-t-il, beaucoup vieilli. Mais au fond qu’importe : une œuvre est indissociable du temps qui l’a vue naître. Dans ce sens toutes les productions littéraires sont des romans historiques. Lorsque Flaubert écrit Salammbô, évidemment il parle de son époque. La modernité n’existe pas. Trop éphémère, trop labile : à peine est-elle envisagée, nommée qu’elle devient obsolète.
Pour ce roman, vous avez pris soin, dans une note liminaire, de préciser que ce qui vous a intéressé dans le personnage de Cyrano de Bergerac, ce n’est pas sa vie, mais son « caractère romanesque ». L’approche semble donc différente des autres romans du cycle. Est-ce en raison du caractère « mythique » du personnage ?
Je ne voulais pas écrire une biographie. En réalité, je n’en ai jamais écrit, même lorsque je me suis penché sur la vie de Frida Kahlo. Je me souviens avoir fait précéder mon livre d’une adresse au lecteur dans laquelle je lui précisais que ce Viva Frida, pour ne pas le nommer, n’était « ni un essai ni une biographie », mais autre chose. Le personnage de Savinien de Cyrano de Bergerac est tellement riche, les renseignements que nous possédons sur lui sont tellement contradictoires, incomplets, saugrenus, extravagants qu’en effet j’ai préféré ne garder de cette vie si riche que des moments romanesques susceptibles de donner lieu à de la fiction. C’est ce que Giono exprime lorsqu’il dit préférer prendre du plaisir devant un beau mensonge que bâiller devant une laide vérité. Vous vous souvenez sans doute de la dernière réplique du film de John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valence : « Quand la légende dépasse la réalité on imprime la légende ».
Pour Savinien Cyrano de Bergerac, nous sommes servis ! Il n’est pas Gascon, mais né à Paris, et on hésite sur sa date de naissance. Était-il homosexuel ? Certains l’affirment d’autres le nient. A-t-il été assassiné ou est-il mort accidentellement ? A-t-il vraiment voyagé en Pologne, en Italie, à Londres, dans le sud de la France ? A-t-il volé son père comme on le laisse parfois entendre ? A-t-il vraiment été enterré au couvent de Notre-Dame de la Croix ? On n’a jamais retrouvé son corps. Est-il mort chrétiennement lui l’athée magnifique ?
Comment aborde-t-on l’écriture d’un roman sur Cyrano de Bergerac, que le grand public connaît à travers ce que vous appelez « le fabuleux avatar » créé par Edmond Rostand ?
Bien que Charles Nodier et Théophile Gautier aient commencé de réhabiliter Cyrano de Bergerac avant Rostand, il est incontestable que sans ce jeune auteur de moins de trente ans qui se jette dans ce projet fou — 45 acteurs et figurants, 5 décors, un engagement financier colossal pour une pièce en alexandrin — Cyrano ne serait jamais sorti des oubliettes où l’histoire littéraire l’avait laissé. Soit dit en passant, les premiers à avoir voulu le rayer des tablettes de la littérature du grand siècle, ce sont évidemment les tenants des Lumières. Pourquoi ? Tout simplement parce que Cyrano, à la différence de ces derniers, ne place plus l’homme au centre de la création. C’est tout l’enjeu de son œuvre qui ne cesse d’affirmer que notre monde est mobile, labile, changeant, glissant, inadéquat, incertain. Un auteur qui ose écrire en plein xviie siècle, « la lune est un monde comme celui-ci à qui le nôtre sert de lune », opère une révolution inacceptable pour la pensée de son temps. Le monde lunaire est l’occasion pour Cyrano d’inverser et de subvertir les catégories qui sont les nôtres. Ce n’est pas la lune qui est la rêverie de la terre, mais l’inverse. Cyrano prolonge une tradition initiée par Lucien (cet auteur satirique et rhéteur du IIe siècle) et poursuivie par Montesquieu, Voltaire et d’autres : une façon de regarder notre monde avec des yeux d’ailleurs.
N’oublions pas non plus l’amplitude de ses recherches. Certes il se place dans la continuité des récits préfigurant la science-fiction que sont ceux de Lucien, Godwin, Campanella mais aussi il fait plus que d’imaginer des voyages extraordinaires à la Jules Verne, Cyrano est un vrai savant : il développe de façon explicite la théorie de l’attraction terrestre ; il envisage les premiers aéroplanes et les ballons dirigeables ; il décrit avec précision ce que pourrait être un phonographe ; d’une certaine façon, il préfigure la recherche scientifique quand il propose plusieurs façons d’aller dans la lune. Quand l’une ne marche pas, il passe à une suivante ; quant à l’engin qui lui permet de rejoindre la lune, il n’est pas sans évoquer les différents étages d’une fusée qui s’allument et se détachent pour propulser le voyageur dans l’espace…
Je ne voulais, dans ce roman, ni me laisser enfermer par le personnage créé par Rostand, ni écrire une simple biographie du « vrai » Cyrano, je voulais « faire feu de tout bois », recourir à tous les possibles, ne rien m’interdire.
Pourquoi ce personnage vous a-t-il semblé nécessiter un nouveau regard ? Quel regard portez-vous sur lui ? Que dit-il de vous ? qu’a-t-il d’actuel, voire de précurseur ?
Le paradoxe c’est que le Cyrano de Rostand a failli éclipser à jamais le vrai Cyrano. Mais à bien regarder la pièce, Rostand avait une connaissance parfaite de l’époque à laquelle vivait Cyrano, des mouvements littéraires, du fracas des idées et de l’œuvre qui s’y inscrivait. L’histoire des cadets de Gascogne est une transgression infime rapportée à tout ce qui est parfaitement exact dans la pièce. Et je trouve assez amusant que Bergerac, où le vrai Cyrano n’a jamais mis les pieds, soit devenue un lieu de pèlerinage qui fait vivre le souvenir de Cyrano en faisant cohabiter la réalité avec la fiction.
L’histoire du nez est significative. Cyrano n’avait pas ce nez pointu, retroussé tel que le montrent les caricatures. C’est Coquelin, l’acteur qui le joua au théâtre qui inventa cette protubérance. Mais d’un autre côté, le fait que le vrai Cyrano soit pourvu d’un grand nez correspond à une certaine réalité : un nez fort, mis en valeur par une blessure obtenue à la bataille d’Arras. Si l’on revient au texte, celui du vrai Cyrano, on peut lire ceci : « Un grand nez est le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et le petit, un signe du contraire. Le nez est le siège de l’âme. » Tout est dit. Je dois naviguer entre ces deux réalités : celle du personnage de Rostand et celle du vrai Cyrano.
Je pense que le temps était venu aussi de montrer l’extrême modernité de Savinien de Cyrano de Bergerac, notre contemporain. Ce qui me touche par-dessus tout c’est cette place unique occupée par Cyrano dans l’histoire de la littérature de l’âge classique. Trois mouvements se partagent le xviie siècle : le baroque, le classicisme — lieu de la rigueur formelle — et le burlesque. C’est à ce dernier groupe qu’appartient Cyrano, celui des « libertins érudits ». Celui de ces athées qui rejettent les conventions morales et religieuses, qui sont de fervents tenants de la liberté individuelle. Quand Cyrano dit qu’il a le « plus grand respect pour ces philosophes qu’on dit rêveurs », il affirme une prise de position radicale, celle qui consiste à la fois à faire les louanges de la folie, de l’extravagance, de la chimère, mais dans le même mouvement de la pensée et de la méditation. Nous sommes là au cœur du grand thème du libertinage érudit (qu’il ne faut absolument pas confondre avec le libertinage du xviiie : Cyrano n’est pas Casanova), et de la question qu’il met au-dessus de tout : « Qu’est-ce que penser hors de toute autorité » ?
Vous parvenez à recréer l’atmosphère du xviie siècle dans votre roman, notamment à travers la vivante évocation de la Fronde. Comment procédez-vous ? Quelle est la place de la documentation dans ce roman ?
C’est une époque qui en bien des points rappelle la nôtre. C’était passionnant de me plonger dans les arcanes du règne houleux de la régente Anne d’Autriche et de Mazarin, de Richelieu et de Louis XIII, de ces deux Frondes contradictoires qui mettent la France à feu et à sang, qui la rendent exsangue, de cette guerre de Trente Ans finissante, de ces années noires, avec une économie explosée, avec la peste, avec la famine et cette arrivée d’un jeune roi qui va prendre le pouvoir en despote, que certains voient comme éclairé.
C’était particulièrement intéressant aussi de me replonger dans l’œuvre de Cyrano de Bergerac, du moins de ce qui a pu être sauvé du désastre. Sa pièce La Mort d’Agrippine est une des grandes pièces du répertoire du théâtre français. Le seul cas de figure du théâtre classique où le personnage principal est un athée. C’est fondamental. La pièce sera très vite interdite. Le libraire qui vendra la pièce — très bien d’ailleurs — expliquera intelligemment que le scandale fait vendre. La pièce « toute pleine d’impiétés » met en scène un personnage principal — Séjanus — adepte d’un hédonisme tragique par rapport à la mort et qui se fait le porte-parole brillant d’Épicure. Reprenant à son compte une théorie élaborée par les oiseaux que le voyageur rencontre lors de ses voyages sur l’Empire du soleil et qui reprochent à l’homme de ne se donner des dieux que pour avoir à qui obéir après sa mort. Cette attitude finalement débouche, ni plus ni moins, sur un traité de la servitude volontaire. L’homme éprouve le besoin de créer des dieux pour ne pas avoir à assumer sa propre liberté. En somme, ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’homme qui a créé Dieu. C’est totalement irrecevable pour l’époque. Cyrano, oui, poursuit le sentier creusé par Épicure : la mort n’est rien, quand on est vivant on n’est pas mort, quand on est mort on n’est pas vivant, donc la mort ne nous concerne pas.
On sent que le monde dans lequel Cyrano évolue n’est pas si éloigné du nôtre, avec ses guerres, ses dettes, ses crimes… De quelle manière le roman historique vous permet-il aussi de parler de notre société actuelle ?
La violence de cette époque était bien réelle. Ne serait-ce que dans cette obsession terrible du duel. Véritable fléau. Explosant sous le règne d’Henri IV, cette pratique a décimé durant des années la noblesse française, donc une bonne partie de son armée, a déstabilisé la société en remettant en cause les héritages, la primogéniture. Sous Louis XIII, les duellistes se faisaient accompagner d’un second, et entraînaient avec eux amis et connaissances, et de véritables batailles rangées « animaient » les rues. François de Montmorency-Bouteville et François de Rosmadec des Chapelles furent décapités en place de Grève pour n’avoir pas respecté l’édit proclamé par Richelieu. Ils avaient échappé à la mort lors de leur duel, celle-ci les rattrapa ! Cyrano — c’est le côté sombre du personnage — aime le duel, aime le sang. Ce n’est pas pour rien que les cadets avec lesquels il se bat lors des batailles de Mouzon et d’Arras le surnommèrent « démon de la bravoure ».
J’ai beaucoup insisté sur cet aspect du personnage. Son panache tient de l’épée et de la plume. C’est la même attitude à l’égard de la vie. Il ne faut pas perdre de vue que ce xviie siècle est celui de ce qu’on appelle « l’art de la pointe ». De quoi s’agit-il ? L’imagination très puissante, chez Cyrano, engendre en permanence des récits. C’est un explorateur échevelé des ressources du langage à travers cet « art de la pointe », donc, cette production incessante dans le langage de voyages ultrarapides, de collisions inattendues, de jeux de mots paradoxaux. Une partie de son œuvre est constituée d’entretiens pointus, de lettres satiriques, de mazarinades. Il pratique avec ferveur le tour de force langagier. C’est à celui qui fera le meilleur jeu de mots, qui fera jaillir la phrase la plus incisive, la plus blessante, le mot qui tue, la greffe verbale la plus osée. C’est la grande époque des Précieuses qui sont tout sauf ridicules. Femmes libres, savantes, qui pensent, qui écrivent, qui échappent à la tutelle de leurs maris. Leurs inventions langagières sont extraordinaires. Certaines étant d’ailleurs restées dans le langage de tous les jours comme « les bras m’en tombent ». Rostand a très bien compris cela dans la fameuse scène du « c’est un peu court jeune homme »…
Pour finir, vous dites de votre personnage qu’il sait qu’il est écrivain parce qu’il « paie de sa personne ». Partagez-vous cette définition ?
Savinien de Cyrano de Bergerac est un frère, comme Hemingway l’était. L’un comme l’autre a compris que l’écriture était un engagement de toute une vie, et qu’il fallait, oui, « payer de sa personne ». Écrire c’est vivre dans le désarroi, la peur, la joie éphémère, la recherche absolue d’une ligne d’arrivée qu’on ne touchera jamais. Qui n’est pas prêt à se remettre chaque matin en question, à faire face sans cesse à la veulerie, à la bêtise, à la méchanceté, à un combat permanent avec l’éternité et la mort, avec l’oubli, doit passer son chemin. Cyrano est un magnifique exemple. Son purgatoire commence dès les Lumières qui, au lieu de le soutenir, l’évacuent. Trop gênant, trop novateur, trop en dehors, comme je le disais, de cet anthropomorphisme théologique. Comme Pascal, comme Spinoza, Cyrano s’inscrit en marge, toujours réfractaire, toujours solitaire. Lui qui pouvait faire de la lune un des outils du décentrement de l’homme s’y refuse et préfère s’en servir à des fins poétiques. Bien qu’attentif aux travaux de Copernic et de Kepler, il choisit l’imagination contre la science. Ni copernicien ni galiléen, il ne dissocie pas les plans, mais les fait se rencontrer, se chevaucher. Il déplace les points de vue, ce qui conduit à un bouleversement des catégories morales, de l’ordre politique, de l’ensemble des croyances. Ses postures sont des impostures qui rebattent sans cesse les cartes. Il n’y a aucun texte du xviie siècle autant imprégné du matérialisme critique que celui de Cyrano.
Pour toutes ces dissidences, ces refus de l’ordre admis, ce panache, Cyrano est un frère. Et souvenez-vous du fabuleux discours de réception à l’Académie française prononcé par Edmond Rostand en 1903, définissant le « panache » comme « un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute », mais qui n’est qu’une grâce… « si difficile à conserver jusque devant la mort »…
Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac est le seul roman repris et retravaillé, que j’ai gardé avec moi des années avant de décider d’y mettre le mot fin. Je ne sais pas pourquoi. Il porte en lui les stigmates du temps, comme le kintsukuroi japonais, cette méthode de réparation des porcelaines ou des céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d’or. C’est une démarche philosophique : reconnaître la brisure et la réparation comme faisant partie de l’histoire de l’objet, plutôt que de le dissimuler.
Quand Cyrano revient de ses voyages dans la lune, il constate que sont accrochés à ses éperons « quelques poils de comètes » et sur son pourpoint un « cheveu de comète ». De mon voyage en compagnie de Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, j’en reviens avec la certitude qu’un écrivain ne fait rien d’autres, livre après livre, phrase après phrase, image après image, que de tenter de dessiner son visage, de reconstituer un puzzle dont il manque toujours une pièce, à l’image du peintre évoqué par Jorge Luis Borges dans Le Livre de sable : « Les années passent : il peuple une surface d’images, de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s’aperçoit que ce patient labyrinthe no es otra cosa que su retrato. »
Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, c’est moi.
