« Ma liberté de ton est assez naturelle, à l’écrit comme dans la vie. »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Autrice phare de la littérature érotique francophone contemporaine, Octavie Delvaux s’est imposée depuis le début des années 2010 comme l’une des voix les plus singulières et les plus audibles d’un genre longtemps cantonné aux marges. Publiée principalement à La Musardine, où elle est aussi directrice de collection, elle a construit une œuvre qui va du roman aux nouvelles, en passant par les essais, et qui s’attache à déplier sans fard les imaginaires du désir, de Sex in the Kitchen, devenu un classique moderne, à ses recueils de nouvelles BDSM ou ses textes plus ancrés dans la réflexion comme Éloge des petites bites, qui interroge avec humour et virulence la norme viriliste. Chez elle, l’érotisme n’est jamais un simple décor, mais un laboratoire où s’éprouvent les rapports de pouvoir, les vulnérabilités, les contradictions et les possibles de la condition humaine, dans un va-et-vient constant entre corps et psyché.
Octavie Delvaux revendique une écriture féminine au sens politique du terme : une prise de parole qui reprend la main sur des récits longtemps écrits « par des hommes pour des hommes », renverse les codes, gratte l’image de la masculinité, et affirme la légitimité des expériences sexuelles féminines comme matériau littéraire à part entière. Elle joue avec la crudité des mots autant qu’avec la finesse de la phrase, cultive l’irrévérence, l’humour, la provocation douce, sans jamais renoncer à la sincérité ni céder à la facilité pornographique. Observatrice aiguë de nos pratiques et de nos fantasmes, elle s’inscrit dans un moment de « féminisation » de la littérature érotique qu’elle analyse avec lucidité, tout en alertant sur le lissage actuel du genre à l’ère post-MeToo et sur le retour de formes subtiles de censure morale.
— Vous êtes devenue une voix incontournable de la littérature érotique contemporaine. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du genre, notamment depuis vos débuts ?
J’ai commencé à écrire dans les années 2010, mais je lisais de la littérature érotique bien avant. Ce qui me frappe le plus aujourd’hui, c’est la féminisation du genre. Nous sommes passés d’un registre exclusivement masculin aux xviiie et xixe siècle, à un domaine principalement occupé par les femmes. L’émergence des autrices qui s’approprient le genre et même le façonnent à leur manière est particulièrement frappante ces dernières années. Presque tous les textes de fiction érotique sont écrits par des femmes. Il me semble que cela répond à un besoin de diversification des imaginaires. Nos sociétés sont malheureusement gangrenées par les images pornographiques qui enferment les désirs et les fantasmes dans des schémas monolithiques. La littérature permet de s’offrir une échappatoire, un terrain de jeu plus ouvert que les femmes embrassent peut-être plus volontiers que les hommes.
Du reste, depuis 2020, je constate qu’on assiste à un certain lissage de la littérature érotique. Depuis ses balbutiements, c’est un domaine de grande liberté, où l’on n’hésite pas à explorer les tabous. Mais dans l’ère post-MeToo, il devient dangereux de s’aventurer sur bon nombre de terrains. Disant cela, je ne fais pas l’apologie du mal, je souligne juste la crainte grandissante de certains auteurs et éditeurs face aux « censeurs » de tout poil. Au cours de l’histoire de la littérature érotique, il était fréquent que voir sortir des « ovnis », c’est-à-dire des textes inclassables, irrévérencieux, en profond désaccord avec la morale de leur époque. Cette effronterie semblait être dans l’ADN de la littérature érotique, mais, à l’heure actuelle, elle semble sinon inexistante, relativement muselée.
— Vos récits mêlent provocation, humour et sincérité. Comment trouvez-vous l’équilibre entre la crudité du plaisir et la finesse du style ?
En littérature, comme dans tous les arts, tout est affaire d’équilibre. Je ne suis pas certaine de chercher la provocation, mais je revendique volontiers l’humour, et bien sûr la sincérité. Quand je me mets à écrire, je n’entre pas dans un confessionnal, car pour tout dire, je parle assez peu de moi, mais j’ai à cœur, c’est vraiment le fondement de mon intention littéraire, d’écrire authentiquement, sans chercher ni à embellir ni à salir. Je veux, ou devrais-je dire je cherche à, dire le désir sans fards. Pour cela, je n’ai que les mots, leur musique, et leurs connotations. Il est important, quand on parle de désir et de plaisir, de ne pas s’interdire la crudité, autrement dit le « gros mot », quand c’est opportun. Mais c’est un jeu subtil que de manier ce vocabulaire. Il en faut peu pour basculer du mauvais côté. Je me vois un peu comme un funambule, marchant sur un fil qui séparerait le monde littéraire d’un côté et le monde de la vulgarité de l’autre. Il convient de rester sur le fil, en parfait équilibre, pour produire le texte juste, mais, pour le frisson du lecteur, il faut aussi s’octroyer des moments de déséquilibre, de basculement du côté du vulgaire, de l’ordurier. Cependant, l’erreur consisterait à y tomber définitivement sans jamais se relever. Là, on abandonnerait la littérature pour de la pornographie gratuite. L’important est de toujours garder en tête l’importance du cap initial : ce fil tendu entre deux mondes.
— L’érotisme, chez vous, ne se réduit pas à la sexualité : il engage la psychologie, les rapports de domination, les imaginaires. Quelle est la dimension la plus centrale dans votre écriture ?
Je dirais que tout part de l’imaginaire. L’imagination est vraiment ce qui m’anime profondément et me donne envie d’écrire. Bien avant les mots, j’imagine ce que je voudrais écrire. Une scène, une nouvelle érotique et même parfois un roman est toujours le résultat d’une image, d’une ambiance, de sensations ou de souvenirs qui, sans que je sache bien pourquoi me trottent dans la tête et auxquels j’ai envie de donner corps. Ensuite, comme d’après moi le sexe n’est pas qu’une affaire de corps, c’est assez logiquement que j’élargis la possibilité du désir à la psychologie de mes personnages, à leur environnement, leur façon d’interagir avec les autres. Je m’efforce d’avoir une approche globale de qui ils sont pour traduire leurs élans sexuels.
— La littérature érotique a longtemps été cantonnée à une forme de marginalité éditoriale. Avez-vous la sensation qu’elle a enfin gagné sa légitimité littéraire ?
J’aimerais vous répondre que oui, mais l’expérience me prouve tous les jours que ce n’est pas vraiment le cas. Pire encore, je trouve qu’il y a un certain recul dans l’acceptation du genre. On le sent chez les libraires, qui réduisent jusqu’à peau de chagrin la taille de leur rayon érotique. Je me souviens d’une époque, dans les années 1990 et 2000, où les rayons érotiques étaient plus visibles, mieux indiqués et surtout mieux achalandés. Aujourd’hui il faut presque être Sherlock Holmes pour trouver un ouvrage de ce registre en librairie. Même dans le milieu éditorial, la littérature érotique ne bénéficie pas tout le temps du respect qui devrait lui revenir. Sans vraiment la traiter comme un sous-genre, disons qu’on la considère comme une littérature de niche créée par une poignée d’excentriques. Selon moi, cela s’explique par une cruelle méconnaissance du sujet. La littérature érotique n’est rien d’autre que de la littérature – à ce titre elle peut être bonne ou mauvaise – sur laquelle on rajoute une couche d’érotisme. J’en veux pour preuve ce phénomène qui ne lasse pas de m’amuser : quand on demande à un auteur de littérature blanche d’écrire un texte érotique ou quand il s’y risque de lui-même, c’est rarement réussi. À l’inverse il y a quantité d’auteurs « érotiques » qui s’adonnent en même temps à d’autres littératures avec talent, souvent sous un pseudonyme différent, car il faut veiller à ne pas trop mélanger les genres.
— L’une des caractéristiques de vos livres est la liberté totale du ton, souvent sans tabou. Comment gérez-vous la frontière entre liberté et provocation, écriture et exhibition ?
C’est assez simple. J’évite de me poser trop de questions. Ma liberté de ton est assez naturelle, à l’écrit comme dans la vie. J’ai fini par comprendre que cela faisait partie de mes atouts en tant qu’autrice, par conséquent, j’évite de contrarier ce penchant. J’ai une certaine ouverture d’esprit doublée d’une curiosité aiguisée qui m’ont toujours poussée à m’intéresser à tout, et notamment aux fantasmes et « déviations » de l’être humain presque sans jugement. Je suis rarement choquée par les mœurs de mes congénères. Au pire je m’en amuse, mais je les blâme rarement. Aussi, quand j’écris, je me contente d’aller là où mes envies et ma fantaisie me mènent. Ce n’est qu’après coup que parfois, j’ajuste certaines choses. Si par exemple mon éditeur me fait remarquer que je vais un peu loin ou pas assez loin… J’y réfléchis et je rectifie le tir. Mais finalement c’est assez rare. J’ai l’impression de savoir instinctivement ce que je veux et ce qui conviendra.
Quant à la provocation et l’exhibition, j’avoue que ça ne me traverse pas l’esprit. Je n’ai jamais l’intention de provoquer, plutôt de titiller le lecteur… de le tirer légèrement de sa zone de confort. En tant que lectrice, c’est ce que j’attends d’un auteur, qu’il me réserve des surprises et m’emmène là où je ne m’attends pas à aller. Rien n’est plus ennuyeux que ce qui est attendu. Assez naturellement, je m’efforce donc de reproduire ce que j’attends d’un livre dans mon écriture. C’est un jeu, mais un jeu bienveillant que j’instaure avec mon lecteur. J’ai envie de l’amuser, de l’exciter, de l’étonner, de le frustrer parfois, jamais de le choquer. Même si j’imagine que cela peut arriver avec certains lecteurs plus sensibles que d’autres, je ne le fais vraiment pas exprès. Si je pouvais même, j’empêcherais les personnes trop émotives de me lire !
— Dans vos textes, le corps devient terrain de jeu, mais aussi de connaissance. Pensez-vous que l’érotisme soit une manière de mieux comprendre la condition humaine ?
Absolument ! Je constate, et je vous en remercie, que vous avez extrêmement bien cerné ma démarche. Pour moi, la sexualité est un peu un microcosme de la vie et de la condition humaine. C’est un lieu d’expression exacerbée des comportements humains, et sans aucun doute, un des moyens les plus sincères d’affirmation et de quête de soi si tant est qu’on accepte de faire céder toutes ses barrières morales, ces croyances, ces opinions. Tout cela est loin d’être simple, je ne dis pas que j’y parviens, mais j’essaie de tendre vers cela. L’inverse marche aussi. J’ai remarqué que dans la vie, et bien sûr si la relation s’y prête, j’interroge très vite les autres sur leurs préférences sexuelles, leurs fantasmes, leurs envies et leurs tabous. Beaucoup s’en étonnent, ne comprennent pas, pensent que c’est une curiosité mal placée. Or pour moi, c’est juste une porte d’entrée vers une meilleure connaissance de la personne que j’ai en face de moi, de son fonctionnement. J’ai l’impression que, sans connaître son comportement sexuel, on ne connaît jamais complètement une personne.
— Vous revendiquez une écriture féminine, franche et affranchie. Quels enjeux stylistiques ou symboliques cela implique-t-il pour vous ?
Je ne pense vraiment pas qu’il y ait un style féminin en matière d’écriture. Bien malin celui qui peut, à la lecture d’un texte inconnu, affirmer qu’il lit les mots d’un homme ou d’une femme.
Quand je me concentre sur l’érotisme, il y a peut-être des « tendances » qui se dégagent selon le genre de l’auteur. J’ai remarqué que, souvent, les hommes restaient beaucoup dans les descriptions visuelles, pas toujours très détaillées. J’imagine que cela s’explique par l’importance de la vue dans l’excitation sexuelle masculine. Les femmes, et c’est mon cas, investiguent tous les sens et cherchent davantage à sonder les pensées des personnages. Cependant il s’agit de généralités qui trouvent des contre-exemples.
Pour moi, l’enjeu symbolique est d’abord de reprendre le pouvoir sur des récits traditionnellement écrits par des hommes pour des hommes avec des codes d’excitation masculins. J’aime l’idée de leur « tordre le cou » à ma manière, celle d’une femme puissante et fière de sa féminité comme de sa sensualité. Une femme qui n’a jamais vraiment saisi la place de la honte dans les questions sexuelles. Je m’efforce aussi de créer sans me soucier du regard des autres ou me sentir influencée par ce dernier. Mon but n’est pas « d’exciter un maximum de personnes » au risque de tricher ou travestir mes intentions.
Il est vrai que, ce faisant, j’égratigne parfois l’image traditionnelle de la masculinité. Je ne caresse pas toujours les hommes dans le sens du poil, mais il me semble que suffisamment d’auteurs l’ont fait pendant des centaines d’années pour que je m’affranchisse de cette flagornerie.
En revendiquant une écriture franche, je cherche à briser les idées reçues sur la sexualité féminine, et bien sûr les tabous et obligations qui pèsent traditionnellement sur les femmes. C’est une manière d’affirmer que nos expériences personnelles ont une valeur universelle et méritent d’être lues par tous. Mon but est de proclamer que toute femme peut s’exprimer librement sans déclencher l’opprobre, et que si ça chatouille encore certains, il faudra qu’ils s’habituent, car moi, en tout cas, on ne me fera pas taire.
— L’érotisme n’est-il pas, avant tout, une affaire de rythme, de souffle, de musicalité dans la phrase ? Quelles sont, pour vous, les clés d’une écriture qui fasse ressentir le corps ?
Vous me posez là une question très difficile. Comment écrire le désir ? J’y ai souvent réfléchi… et pour cause, c’est ce que je m’efforce de faire jour après jour, avec plus ou moins de satisfaction. Pour tout dire, oui, bien sûr, j’essaie d’adapter le style, les sonorités, le rythme au propos, mais est-ce une démarche propre à l’érotisme ? Tous les écrivains tentent, il me semble, de faire coïncider le fond et la forme.
Faire ressentir le corps, c’est intégrer tous les sens à son écriture, s’astreindre à beaucoup d’introspection. J’ai l’habitude de dire qu’il n’est pas du tout nécessaire d’avoir vécu une vie dissolue pour écrire de l’érotisme, car l’imaginaire peut pallier l’inexpérience. Toutefois il faut tout de même que le corps ait ressenti l’éventail de sensations que l’on convoque par les mots pour que le texte sonne vrai.
— Vos livres suscitent des réactions très contrastées, entre enthousiasme assumé et réticences face à la crudité ou à l’humour. Comment vivez-vous cette réception critique clivante, et pensez-vous que la littérature érotique soit condamnée à diviser pour exister pleinement ?
C’est vrai, on peut aimer ou détester mes livres, souvent pour les mêmes raisons d’ailleurs. Là où certains se délecteront de ma liberté de ton, d’autres verront de l’indécence. Là où certains rient, d’autres ne trouvent que vulgarité. Au départ, j’en ai été surprise et un peu affectée. Dans le fond, nous autres auteurs, sommes de toutes petites choses fragiles qui cherchons inlassablement à être aimés. Maintenant, j’ai l’habitude et je préfère déclencher des réactions disparates. Si tout le monde commençait à aimer ce que je fais, j’aurais peur d’avoir trop dilué ma littérature, d’avoir perdu mon élan premier.
Ce qui m’amuse le plus, c’est de lire parfois certaines critiques outrées où l’on doute que je puisse être une femme tant je ferais dans l’ordurier. J’avoue que cela m’étonne, car je n’ai pas l’impression d’être aussi crue ou de décrire des choses si perverses que cela… Je n’arrive pas à croire que je suis une exception, une femme un peu « spéciale » avec une vision particulièrement vicieuse du sexe. J’aurais plutôt tendance à penser que beaucoup de gens portent des œillères et refusent de regarder leurs travers en face.
Pour la même raison, il me semble inévitable que la littérature érotique trouve des détracteurs. Le jour où elle fera consensus, c’est qu’elle aura perdu son âme.
— Enfin, à travers vos livres, souhaitez-vous avant tout provoquer, faire réfléchir, ou émouvoir ? Autrement dit, quel est le vrai dessein, intime ou littéraire, de votre écriture érotique ?
Je pense que je cherche avant tout à émouvoir et à transporter le lecteur. J’invite en quelque sorte l’autre dans un voyage sensuel à travers les mots. Je tiens vraiment à l’idée de cette aventure que l’on vit ensemble, le lecteur et moi. J’aime souvent dire que la littérature érotique n’est rien d’autre qu’une littérature, mais une littérature qui ne s’arrête pas à la porte de la chambre, elle la laisse ouverte. En ne faisant pas d’ellipse sur l’union des corps, elle donne à voir et à comprendre un pan peut-être inhabituel, mais tellement enrichissant de la condition humaine.