Propos recueillis par Stéphane Maltère
Jeune écrivain né en République démocratique du Congo et écrivant en français, Steve Aganze publie son premier roman, Bahari Bora (Éditions Récamier), Prix de la Vocation 2025. Un texte fort, habité, qui explore les zones de fracture entre l’intime et le politique, la mémoire et la survie. À travers le destin de Bahari, jeune femme confrontée aux rebelles, à la violence sexuelle et à une grossesse à haut risque, l’auteur donne chair à une réalité trop souvent oubliée en Europe.
Loin de tout sensationnalisme, l’écriture choisit la sobriété, une forme de pudeur qui rend la violence plus saisissante encore. Bahari Bora est un récit de trauma, mais aussi un roman du choix : celui de vivre, de fuir, de transmettre, malgré tout.
Dans cet entretien, Steve Aganze revient sur la scène inaugurale de son livre, sur son attachement au réel, et sur son engagement d’écrivain « habité ». Il évoque la question délicate de l’écriture d’une conscience féminine, ainsi que sa vision de la littérature face aux violences du monde. Entre exigence morale et confiance dans la puissance des mots, il défend une conviction simple : écrire, c’est empêcher l’effacement.
— Votre roman Bahari Bora débute sur une scène violente, qui se retourne immédiatement en acte de liberté. Comment cette scène fondatrice est-elle née dans votre imaginaire ?
Cette scène est née de l’image d’un corps acculé, traversé par la peur, mais qui refuse de se laisser réduire à cette peur. J’écrivais sans encore savoir où le roman allait, et j’ai compris très vite que je devais commencer là, dans la brutalité du réel, parce que c’est souvent ainsi que les vies basculent – les ténèbres rendent la lumière plus brillante. J’avais besoin que le lecteur sente cela dans sa chair : le moment où tout pourrait s’effondrer, et où pourtant Bahari Bora apprend à dire « non ».
— Dès les premières pages, on est frappé par la force de la langue, capable de dire à la fois la brutalité et la dignité. Comment avez-vous construit cette voix narrative pour rendre compte des extrêmes de l’expérience humaine ?
La poésie est vitale. Le cœur de l’homme est fait de chair et de sel : s’il n’est pas arrosé de beauté, il s’assèche. Et un cœur sec ne peut ni aimer ni survivre. Dès les premières pages, j’ai senti que ce roman ne pouvait se limiter à dénoncer l’horreur. Il devait aussi porter, en filigrane, les traces ténues de la vie – de ce qui persiste, même sous les cendres. La langue m’a permis de dire ce que les faits ne peuvent contenir, en humanisant les chiffres. La violence sexuelle, la guerre, l’arrachement… ce sont des réalités si extrêmes qu’elles finissent par échapper à toute description rationnelle. C’est là que la poésie intervient. Elle ne nie pas l’horreur : elle l’enlace d’un souffle plus grand. Par la musique des mots, par l’image, par le rythme, j’ai tenté d’ouvrir une brèche vers l’émotion, vers l’empathie – ce lieu où le lecteur ne regarde plus la scène de loin, mais la ressent, dans son propre corps. Même au cœur du désastre, il reste des miettes de beauté. Il suffit des fois de regarder le monde avec les yeux d’un nourrisson : les clapotis d’une vague sur un rivage vierge, le parfum de terre mouillée quand tombe la première pluie, la douceur du côté encore frais de l’oreiller. Ce sont ces détails-là que j’ai voulu capter. Parce qu’ils disent la vie. Parce qu’ils disent l’espoir. Parce qu’ils disent que l’inhumain n’a jamais réussi à effacer complètement l’humain. Ce roman est une traversée de la douleur, oui, mais c’est aussi un chant d’amour à ce qui résiste : la mémoire, les souvenirs, le langage. La poésie est une arme contre l’effacement.
— La violence, dans votre livre, est presque « ordinaire », dépouillée de tout sensationnalisme. Est-ce cela que vous mettez derrière les termes d’« écrivain naturaliste », par lesquels vous vous définissez ? Comment travailler cette tension entre montrer l’horreur et éviter la complaisance ?
Quand je parle de naturalisme, je ne pense pas à une école, moins encore à une posture. Je pense à une fiabilité littéraire du réel. À la manière dont la violence se donne réellement à voir et à vivre. Dans Bahari Bora, l’horreur ne surgit pas en fanfare, elle s’installe dans les habitudes, dans ce que les personnages finissent par trouver « normal ». C’est cela, pour moi, la vraie violence. Travailler cette tension, je pense, est d’abord une question de regard. Je n’écris jamais la violence pour elle-même. Je m’arrête toujours au point où elle cesse d’être une expérience vécue pour devenir un spectacle. Concrètement, cela passe par des choix très simples : rester au plus près des corps, des sensations immédiates, et refuser le surplomb. Montrer sans amplifier. Être naturaliste, dans ce sens-là, c’est accepter de ne pas embellir, mais aussi de ne pas salir. L’écriture devient une ligne de crête : dire l’horreur telle qu’elle est, nue, ordinaire, tout en laissant au lecteur sa liberté morale. La pudeur n’est pas une atténuation ; c’est une forme de respect – pour les personnages, et pour ceux qui, dans le réel, vivent des violences qui n’ont rien de romanesque.
— Le personnage de Bahari Bora traverse des épreuves physiologiques, psychiques et morales intenses. Comment avez-vous travaillé l’intériorité de votre héroïne, et quelle relation entretenez-vous, en tant qu’auteur, avec votre personnage ?
Bahari-Bora vit dans ce que je nomme le déni de l’anormalité. Elle ne se pense pas comme une victime, parce que dans son monde, l’horreur est la norme. Dans cette région oubliée d’Afrique centrale, la guerre n’est pas un événement : c’est un paysage. Depuis plus de trente ans, les habitants vivent dans une terreur continue. On parle de plus de dix millions de morts, de centaines de milliers de femmes violées, mutilées, brisées dans leur chair et dans leur dignité. Et pourtant, la vie continue. Les enfants naissent, trouvent ce conflit comme d’autres trouvent un climat, et ils apprennent à survivre dedans, puis à le transmettre malgré eux. Bahari-Bora est née dans ce chaos. Elle n’a pas connu autre chose. Son esprit s’est construit dans un monde où le silence est une stratégie de survie, où les corps n’appartiennent plus tout à fait à ceux qui les habitent. Elle ne s’autorise ni à s’effondrer ni à se plaindre, parce que ce n’est tout simplement pas une option. Quand j’ai conçu sa voix intérieure, je ne voulais pas qu’elle implore, ni qu’elle accuse. Je voulais qu’elle témoigne. Qu’elle pense. Qu’elle ressente profondément, dans sa chair, dans ses silences. Bahari-Bora n’est pas une héroïne tragique, ni un symbole à plaindre. Elle est l’incarnation de cette force inébranlable que j’ai toujours admirée chez les femmes autour de moi. Et c’est précisément pour cela que je ne pouvais pas la rendre pitoyable. Ce roman n’est pas un appel à la pitié, mais un hommage à la résilience, à l’empathie, à la dignité dans les ruines.
Bahari-Bora est résignée à disparaître, oui, mais elle refuse de disparaître sans laisser une trace, sans transmettre la vie. Son espoir, c’est son enfant. L’espoir, c’est peut-être tout ce qui reste quand tout a été pris – et c’est souvent ce qui sauve. Nous en avons besoin, plus que jamais.
— La question de l’avortement est abordée comme une réalité concrète, liée au corps et à la survie. Quel sens politique et littéraire vouliez-vous donner à cette interrogation intime ? La question s’est-elle posée à vous de la manière d’entrer, en tant qu’homme, dans la peau et dans la conscience d’une femme ?
Dans Bahari Bora, il ne s’agit guère de quelque moraline ni d’idéologie, mais d’une jeune-enfant confrontée à une urgence, à une limite. Je voulais écrire cela à hauteur de chair, là où les décisions ne sont jamais abstraites, mais arrachées à la peur, à la solitude, aux contraintes matérielles. Le politique naît précisément là où l’intime révèle l’organisation brutale du monde autour de soi.
En tant qu’homme, la question de la légitimité ne pouvait pas être esquivée. Elle m’a accompagné à chaque ligne. Je n’ai pas cherché à « parler à la place de », encore moins à expliquer. J’ai travaillé par écoute, par retrait, en laissant le corps féminin être un lieu de sensations, de contradictions, d’opacité. En tant qu’écrivain, j’accepte d’abord de ne pas tout maîtriser, conscient des limites que m’impose mon propre corps. Ce qui m’importait, c’était de restituer une conscience aux prises avec la survie, pas de produire un discours. Écrire cette expérience, c’était reconnaître que certaines décisions relèvent de la nécessité. Et c’est là, pour moi, que l’intime devient politique : quand un être se retrouve seul face à une décision que la société, pourtant, a déjà largement conditionnée.
— Comment approchez-vous, en tant qu’auteur, l’écriture d’une réalité aussi complexe que celle de la République démocratique du Congo, marquée par des conflits prolongés ? Quelles précautions techniques ou éthiques vous imposez-vous dans ce travail d’écriture ?
Mon processus d’écriture a été guidé par deux nécessités : la précision et la justesse. Précision dans la langue, car je voulais une écriture sobre, qui évite le pathos. Et justesse dans la manière de raconter : il s’agissait de ne pas trahir l’expérience de celles qui, dans le réel, vivent ce que mon héroïne traverse. Mon but était de trouver le point d’équilibre entre la crudité des faits et la dignité des personnages. Le plus grand défi a sans doute été moral : comment raconter sans voler la parole ? Comment transformer l’indignation en littérature, sans tomber ni dans le spectaculaire ni dans la plainte ? Ce dilemme m’a accompagné tout au long de l’écriture. J’ai dû accepter mes propres doutes, et comprendre qu’ils faisaient partie intégrante du processus. Il y a eu aussi des défis plus techniques : construire une intrigue qui garde la tension dramatique tout en respectant la complexité des personnages, doser le rythme, trouver une voix narrative qui tienne sur la durée du roman. Mais à chaque difficulté, je revenais à l’essentiel : Bahari devait rester vivante, crédible, digne.
En somme, l’écriture de ce roman a été une expérience exigeante, mais aussi profondément libératrice. Elle m’a rappelé que l’acte d’écrire, c’est aussi une manière de se confronter à ce que l’on porte en soi et au monde qui nous entoure.
— Votre roman, par ses notes infrapaginales, est documenté, sourcé, pour prouver que la situation décrite n’est pas purement fictionnelle. Comment définiriez-vous aujourd’hui le rôle de la littérature face aux violences ?
Pour moi, la fiction a précisément cette fonction-là : humaniser les chiffres. Nous vivons entourés de statistiques, de rapports, de bilans qui disent la violence en nombres – tant de morts, tant de déplacés, tant de femmes, tant d’enfants. Mais un chiffre ne saigne pas, ne tremble pas, ne doute pas. La littérature commence là où le chiffre échoue. Les notes infrapaginales dans Bahari Bora ne sont pas des garanties de sérieux, moins encore des preuves à charge. Elles disent simplement que ce que vous lisez n’est pas une exception romanesque. Mais le cœur du livre n’est pas dans la source. Il est dans les voix, dans les vies minuscules que les statistiques écrasent. La fiction permet de rendre à la violence sa dimension humaine, c’est-à-dire sa complexité, sa lenteur, ses conséquences intimes. Face aux violences, la littérature n’a pas à rivaliser avec le journalisme ni avec le droit, je crois. Son rôle est ailleurs : faire éprouver ce que les discours abstraits neutralisent. Elle oblige à regarder plus longtemps, pour que l’empathie ne meure jamais.
— Plus largement, quel est votre rapport à l’engagement littéraire ? Croyez-vous que la littérature ait un rôle à jouer dans la conscience sociale ou politique d’un pays ?
Je ne me définirais pas comme un écrivain engagé, mais comme un écrivain habité. La nuance est importante pour moi. Je n’écris pas à partir d’une cause à défendre ni d’un message à transmettre, mais à partir de situations qui me traversent, qui m’obsèdent, et qui exigent une forme. Ce sont des réalités sociales, politiques, humaines, mais elles entrent en littérature par le trouble, par l’émotion, par la chair. Cela dit, je crois que la littérature a un effet sur la conscience d’une nation, de manière indirecte et souterraine. En donnant une voix à ceux qu’on n’écoute pas, en rendant visibles des existences qu’on préfère ignorer, elle modifie lentement notre manière de percevoir le réel. Ce mouvement-là est déjà politique, même s’il ne se revendique pas comme tel. La littérature est un lieu de friction et d’inconfort, où l’on est obligé de sentir avant de juger. Si elle joue un rôle, c’est celui de rappeler que derrière les idées, il y a toujours des vies singulières, et une complexité irréductible. C’est en cela que je me sens habité par cette nécessité de dire, plutôt que par la volonté d’agir.
— Quels sont les auteurs et les romans qui vous ont profondément marqué ? Et comment ces lectures ont-elles influencé votre propre écriture ?
Parmi les auteurs qui m’ont profondément marqué, John Steinbeck occupe une place particulière : je le considère comme mon père littéraire. Dans ses romans, la fiction rend palpables la souffrance sociale et les vies ordinaires, toujours à hauteur de corps, jamais réduites à des idées abstraites. C’est cette fidélité aux gestes, aux regards, à la chair des personnages qui m’a appris à écrire avec humanité et attention. Mohamed Mbougar Sarr m’inspire par sa manière de mêler politique, histoire et intimité, de montrer comment la littérature peut approcher la vérité sociale sans tomber dans le pamphlet. Quant à Marguerite Duras, c’est sa capacité à rendre visible l’invisible, à capter les silences et les tremblements sous la surface, qui a nourri ma manière de travailler la suggestion et l’émotion dans mes propres phrases. Ces lectures m’ont appris à écrire habité par le réel, à suivre les corps et les voix plutôt que les idées, à chercher toujours la justesse. Elles ont façonné ma conviction que la littérature se mesure à sa capacité à faire sentir, à rendre sensibles les vies qu’elle traverse.
— Quel est votre rapport à la langue française et plus généralement à la France ?
Pour moi, la culture est une forme de noblesse du monde, un espace où les langues et les histoires se rencontrent. La langue française est pour moi un outil capable de dire la complexité des émotions et des situations, mais elle n’existe pas seule : dans Bahari Bora, le swahili s’y glisse, s’y frotte, s’y mêle, comme pour rappeler que les langues portent chacune un monde, et que mon travail consiste à ériger des ponts entre ces mondes. Quant à la France, elle est pour moi un lieu de formation et d’écriture, mais je ne m’y limite pas. Elle dialogue avec mes racines, avec mon Congo natal, avec toutes les vies que je cherche à rendre visibles dans mes romans. Écrire en français, c’est écrire dans une langue partagée, mais en la traversant de mes voix et de mes mémoires, pour que le lecteur entende à la fois ce qu’elle permet de dire et ce qu’elle accueille d’étranger, de migratoire, de vivant.
— Comment se porte la littérature en République démocratique du Congo ? Quels auteurs les lecteurs français gagneraient-ils à découvrir ?
La scène littéraire au Congo s’organise petit à petit, portée surtout par une jeunesse enthousiaste et inventive. C’est un secteur en plein essor, mais heurté par le manque de moyens financiers et d’infrastructures, ce qui rend le moindre projet éditorial d’autant plus courageux. Pour les lecteurs français, il y a de vrais trésors à découvrir. Je pense directement à In Koli Jean Bofane1, dont la lucidité et l’humour noir dessinent un Congo plein de contradictions ; à Blaise Ndala2, qui mêle intrigue et engagement avec une écriture percutante ; et à Nanza Tata3, qui explore les mémoires et la violence avec une voix singulière. Ce sont des auteurs qui montrent combien la littérature congolaise est vivante, inventive et surtout prête à dialoguer avec le monde.
— Quels projets d’écriture poursuivez-vous aujourd’hui ?
Bahari Bora est mon premier roman publié, mais certainement pas le dernier. J’ai déjà terminé un deuxième manuscrit, qui explore le retour au pays natal après l’exil. C’est un livre sur la mémoire et l’arrachement, sur ce que l’on retrouve et ce que l’on perd en revenant chez soi. Il est actuellement en cours de réécriture. Parallèlement, je travaille à l’élaboration d’un troisième roman, plus ample, que j’imagine comme une fresque naturaliste sur la société contemporaine. Ce projet est encore en gestation, mais il porte mon ambition la plus forte : écrire un roman qui dialogue directement avec notre temps, qui raconte la société. Au-delà des romans, je reste ouvert aux collaborations, qu’elles soient littéraires ou artistiques. Je crois que la littérature vit d’échanges : avec les lecteurs, avec d’autres écrivains, avec des voix venues d’ailleurs. L’avenir, pour moi, c’est donc à la fois l’approfondissement d’une œuvre personnelle et l’ouverture à des rencontres créatives. En somme, Bahari Bora est une naissance, mais je veux croire qu’il annonce une trajectoire longue et… féconde.