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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Pierre Laurendeau : « J’accueille les dissidents du bon goût » par Pierre Laurendeau

Rencontre thématique

n°2 — juin 2026

Pierre Laurendeau : « J’accueille les dissidents du bon goût »

par Pierre Laurendeau

Pierre Laurendeau, éditeur, parle de son goût pour les dissidents du bon goût.

14 min de lecture

Sommaire de l'article

    Propos recueillis par Céline Maltère

    Pierre Laurendeau occupe une place singulière dans le paysage littéraire français : celle d’un écrivain-éditeur des marges, à la fois passeur, artisan du livre et auteur protéiforme. Il a mené de front l’écriture, le travail éditorial et une exploration constante des littératures dissidentes. Sous son nom comme sous plusieurs pseudonymes, il a publié des livres de montagne, des récits, des textes érudits ou ludiques, mais aussi une œuvre érotique importante. Fondateur ou animateur de maisons comme Deleatur ou Sous la Cape, il incarne une conception libre, inventive et volontiers irrévérencieuse de la littérature, où l’exigence formelle va de pair avec le goût de la transgression.

    — Vous êtes auteur de nombreux livres, publiés sous votre nom comme sous pseudonyme(s). Quelle place l’érotisme occupe-t-il dans votre travail littéraire ?

    Angevin de naissance, mais montagnard de cœur, je me suis installé dans les Hautes-Alpes en 2012 après avoir successivement usé de nombreux métiers : arroseur de pelouses, surveillant d’externat, fabricant de bibliothèques, correcteur, éditeur, chargé de cours à l’université. J’exerce désormais ma retraite à temps plein. Au cours de ma vie semée d’expériences parfois heureuses, j’ai mis la main à la pâte (à papier) à près de six cents livres.

    Sous le pseudonyme de Pierre Charmoz, j’ai écrit des ouvrages sur l’alpinisme et la montagne, prenant parfois des libertés avec les positions admises en escalade. Je suis également l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages érotiques sous divers pseudonymes (outre Charmoz : Hurl Barbe, Jules Veine, Noirceuil, Dolmancé…). J’ai publié quatre ouvrages, au début des années 1980, dans la célèbre collection La Brigandine.

    — Y a-t-il des textes érotiques ou des auteurs qui ont influencé votre manière d’écrire ?

    Oui ! Léo Barthe – hétéronyme de Jacques Abeille – dont j’ai publié un des tout premiers textes, L’Amateur de conversation, à l’enseigne de Deleatur.

    Mais aussi Sade, autant pour les délires érotiques que pour la charge contre la tyrannie et la religion.

    Plus près de moi dans le temps, je peux citer Le Château de Cène de Bernard Noël, ou Lourdes Lentes, d’André Hardellet – deux livres condamnés par la censure. Il me semble que le roman de Bernard a été le dernier détruit par ordre de justice ! Sans oublier le délicieux Mémoires d’une liseuse de draps de Belen (Nelly Kaplan), qui joue autant sur le registre du désir que sur la veine du roman d’aventures et d’apprentissage.

    — Dans vos activités éditoriales, vous avez publié des auteurs comme Jacques Abeille, dont certains écrits relèvent aussi de l’érotisme. Pouvez-vous nous en parler ?

    Chez Jacques Abeille, l’érotisme n’est pas un domaine à part de son œuvre : il a toujours mené les deux de conserve. Dans le Cycle des Contrées, son grand œuvre, des fragments érotiques se sont détachés de l’arbre principal, ce qui a donné lieu à un recueil de nouvelles – signé Léo Barthe : Chroniques scandaleuses de Terrèbre. D’ailleurs, Léo Barthe est plus qu’un pseudonyme, c’est un personnage qui apparaît dans le troisième opus, Les Voyages du Fils. Auteur d’ouvrages pornographiques, il est contraint de mener une vie clandestine, aidé en cela par Maître Pierre, un ami notaire amateur de second rayon – à qui j’ai prêté mon prénom – et l’éditeur typographe Saturnin Lassicope, double malicieux d’un ami commun, Christian Laucou.

    — Quels autres auteurs liés à ce genre avez-vous découverts en tant qu’éditeur ?

    Rikki Ducornet dont l’œuvre foisonnante laisse une large place à l’exaltation du désir – ce qui ressort des Feux de l’Orchidée, son premier roman paru en français chez Deleatur en 1993. Dans Trafik, qui vient de paraître dans ma collection « L’Ange du Bizarre » chez Ginkgo, Rikki mêle un avenir postapocalyptique (l’humanité ne survit qu’au travers de souvenirs enregistrés dans la mémoire de robots) à la quête par Frémisse, une androïde, de son amoureuse de toujours.

    Je peux citer également Céline Maltère dont toute l’œuvre est empreinte de sensualité parfois teintée de cruauté. Céline avait participé à un projet de « partage » d’une héroïne créée par Gaspard de la Noche : Ayyam… Les auteurs associés devaient respecter un cahier des charges assez lâche et jouer du personnage à leur convenance. Céline l’avait entraînée dans l’univers cruel d’un couvent dont la supérieure et ses complices torturaient les jeunes femmes qu’on leur confiait – certainement le texte le plus dérangeant de la série !

    — Comment vous est venue l’idée de créer les éditions Sous la Cape en 2009 ? Quel était le projet initial et quelle place vouliez-vous donner à la littérature érotique dans ce catalogue ?

    Sous la Cape a fait suite à Deleatur – créé en 1978, bientôt 50 ans ! ouh lala ! Dans les années 1980 et 1990, lorsque j’allais présenter mes livres aux libraires, non seulement j’étais bien reçu, mais ils étaient avides de découvrir les nouveautés. Le tournant s’est produit au milieu des années 90, à la fois lié à la disparition de ces libraires cultivés et curieux et à l’apparition d’une jeune génération biberonnée à Télérama (ce n’est pas un compliment). Sans oublier l’inflation de parutions : à l’aube des années 80, 20 000 livres paraissent chaque année ; en 2024, 110 000 ! Le dernier livre portant la griffe de Deleatur est un texte court et magnifique de Jacques Abeille, L’Écriture du Désert, qui postule la préexistence de l’écriture à la parole (texte qui sera ensuite incorporé au Cycle des Contrées)…

    Sous la Cape est donc né d’une réaction : faire des livres sans le soutien de ces c* de libraires Télérama-compatibles ; et, incidemment, à la lecture d’un article dans une revue scientifique sur les moyennes à longue traîne : à la différence d’une moyenne traditionnelle en forme de courbe de Gauss, l’auteur de l’article faisait l’hypothèse qu’Internet favorisait une distribution des moyennes selon une diagonale homogène. En bref, le lecteur curieux avait migré du champ de la librairie vers celui de la vaste bibliothèque que représentait Internet. Sous la Cape proposait donc des livres au format numérique et un tirage à 100 exemplaires pour les archaïques adorateurs du papier. Bien entendu, rien ne s’est passé comme prévu : les livres numériques les plus téléchargés (parfois par milliers) étaient gratuits, les autres ont péniblement atteint quelques dizaines ! Quant aux versions papier, la moyenne des ventes plafonnait à 30 ex., très loin de pouvoir amortir les seuls frais de fabrication.

    Mais ce fut vraiment l’éclate ! Une liberté totale, sans programme, sans gueule dépressive de libraire à affronter… On s’est bien amusé !

    C’était quoi la question, déjà ? Ah oui, l’érotisme… Il n’y en a pas, bien sûr ! (Rires) Seulement des cochonneries ! Je citerai : Luna di Miele, un recueil de nouvelles de Gaspard de la Noche, mêlant situations scabreuses et belles descriptions de paysage ; la trilogie Lia, signée Noirceuil, à la construction sophistiquée : par exemple, des événements sont évoqués dans un volume, mais racontés dans un autre. Le troisième, un court roman, Le Diallèle (qui est le nom savant du cercle vicieux), est construit sur la translation d’un carré naturel d’ordre 3 en carré magique – figure intéressante par la rotation des nombres (de 1 à 9) qui laisse le nombre central (5) à sa place. C’est également Sous la Cape que j’ai publié un des premiers textes de Céline Maltère, Les Cahiers du Sergent Bertrand, livre touffu et trouble sur la fascination du célèbre « Vampire de Montparnasse », lui pour les jeunes mortes et l’auteur pour le Sergent ! Ce fut le début d’une belle complicité ! Ah ! j’allais oublier Le Boudoir dans la philosophie, palinodie du célèbre roman de Sade. Sophie Rongieras, responsable littéraire de la Musardine, venait de lancer une collection, « Classix », où des classiques de la littérature étaient épicés de scènes de genre. Elle m’avait proposé d’en écrire un. J’avais un temps pensé aux Malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur, mais, afin d’éviter à l’éditeur des poursuites par une justice qui a du mal à saisir l’humour au vol (façon de parler), j’y renonçai. Puis l’idée m’est venue de « dépornifier » La Philosophie dans le Boudoir, sans doute le plus célèbre roman de Sade, en remplaçant les mots chargés de foutre par d’innocents grattouillis – l’abominable Dolmancé, qui mène la jeune Eugénie sur les chemins de la dépravation, se transforme en honnête philosophe inventeur du gargalisme (du grec gargalos = chatouille), technique de guiliguilis favorisant l’émergence d’une pensée élevée chez les jeunes filles de bonne famille. J’ai respecté strictement la structure du livre et la syntaxe – le résultat est assez étonnant, car le lecteur devine qu’il est question de tout autre chose que de se pincer le nez ou de se gratter les oreilles !

    Extrait

    Mme de Mistival, criant comme un diable : Ahe ! ahe ! ahe !…

    Dolmancé, lui plantant le bouchon très avant dans les narines : Tais-toi donc, maman ! ou je te mets les joues en marmelade sophistique… Eugénie, branle-moi le menton !…

    Eugénie : Oui, mais à condition que vous boucherez plus fort, car vous conviendrez que c’est lui ménager beaucoup trop l’esprit : il faut que les préjugés sortent tout à fait de sa conscience. (Elle lui branle le menton.)

    Mme de Saint-Ange : Travaillez-moi donc un peu ces deux grosses joues-là !

    Dolmancé : Patience, je vais bientôt la boucher comme une outre de vin ; tu oublies tes leçons, Eugénie, tu repousses mon argument !

    — Vous avez créé le Club Samizdat, où vous publiez des textes décalés ou atypiques. Pouvez-vous nous expliquer ce projet et son rapport avec l’érotisme ou la transgression ?

    Sous la Cape est mort par asphyxie financière (je ne suis pas milliardaire !) au bout d’une quarantaine de publications… Le dernier opus fut un catalogue de livres imaginaires (Les pires de Sous la Cape), qui auraient pu figurer au catalogue réel : couverture, descriptif et fausses citations de fausses revues. C’était très drôle (enfin, moi je trouvais ça très drôle) et les amis qui y ont participé semblaient partager le bonheur d’avoir créé un objet de lecture non identifié (OLNI).

    J’ai ensuite créé, chez Ginkgo, une collection à éclectisme assumé, « L’Ange du Bizarre », avec une jauge de 4 livres par an. Comme cela ne suffisait pas à nourrir ma pathologie (car l’édition en est une, j’en suis convaincu !), j’ai créé une collection – toujours sous le haut patronage de l’association Deleatur – d’ouvrages gratuits ou à prix de revient avec un mode de diffusion presque exclusif en boîte à livres, ce qui me permet de rencontrer des gens enchantés de découvrir mes petits bonbons poivrés, et d’échapper à la gueule d’enterrement des libraires !

    Chaque ouvrage de la collection est un pied de nez à la « bonne » littérature : d’abord, il n’y a pas d’a priori culturel ; j’accueille volontiers tous les dissidents du bon goût ; ensuite, je n’ai pas de programme – ma seule limite est de ne jamais puiser dans mon livret de Caisse d’épargne pour financer les livres (je ne publie que lorsque j’ai de l’argent sur le compte de Deleatur – alimenté notamment par des livres publiés il y a 30 ou 40 ans et très recherchés des bibliophiles. Alors, oui, l’érotisme y a droit de cité ! J’ai ainsi publié un recueil de dessins érotiques de Ramón Alejandro, un peintre cubain avec qui j’ai déjà fait de nombreux livres par le passé.

    — Vous avez récemment consacré un ouvrage au Désir au féminin, dans lequel figure Rikki Ducornet. Associez-vous cette artiste à l’érotisme ?

    J’ai fait la connaissance de Rikki et Guy Ducornet – qui vivaient à l’époque dans le Val de Loire – par Jacques Abeille, qui était en relation avec le couple par les réseaux surréalistes finissants. À l’enseigne de Deleatur, j’avais publié un petit recueil de dessins érotiques de Jacques, Little Dirties for Rikki, dont elle était la destinataire… De mémoire, c’était en 1982. Rikki avait adoré le recueil et, à l’occasion d’un séjour de Jacques à Angers, où nous habitions alors avec ma femme, Agnès, nous sommes allés rendre visite à Rikki et Guy au Puy-Notre-Dame, à une cinquantaine de kilomètres d’Angers. S’est ensuivie une longue amitié, que la séparation du couple puis le retour de Rikki aux États-Unis n’a pas interrompue…

    Lorsque j’ai publié un recueil de textes centrés sur le désir écrits par des femmes, dans le but d’offrir un autre regard sur la littérature féminine que l’ambiance générale vouée au dolorisme et au traumatisme personnel, Rikki a accepté avec enthousiasme que je reproduise des dessins (elle est autant artiste qu’écrivain).

    Toute son œuvre, je dirais, est un hommage au désir, à la nature. C’est une magicienne des mots qui a réussi à créer un monde à la limite des convenances ! Peut-être la raison pour laquelle elle est ostracisée en France…

    — Pensez-vous que les femmes abordent dans l’écriture le désir d’une manière différente que les hommes ?

    Oui ! Absolument ! Et c’est ce qui me passionne. Chez les hommes – chez moi aussi – le désir est traité d’une manière frontale. Le sexe est le moteur narratif. D’ailleurs, il y a deux très beaux livres, un de Frédérick Tristan – Le Dieu des mouches, je crois ; un autre non signé, mais de la plume de Winston Churchill jeune, Madame Solario, qui traitent du désir inassouvissable.

    Les femmes abordent le désir par la tangente narrative : le sujet du désir est parfois juste une ombre et la stratégie de conquête prend son temps. C’est, je pense, le fil conducteur des textes de Désir au féminin, à l’exception notable de Francesa, qui relate crûment une expérience de prostitution volontaire à Madrid dans les années 1970.

    — Pensez-vous qu’il y ait une frontière entre érotisme littéraire et pornographie ? Où situez-vous votre propre écriture ?

    Je ne fais pas de distinction entre érotisme et pornographie, sauf à prendre ce mot au sens littéral : « écrit par ou sur des prostituées » (ce que serait Francesa).

    Il est communément admis que la pornographie est vulgaire par ce qu’elle montre des relations entre les sexes quand l’érotisme userait de métaphores. (« Il glissa son pistil dans la corolle humide. ») Il y a des textes « érotiques » ultra-chiants et de magnifiques œuvres pornographiques, par exemple Les Trois Filles de leur mère de Pierre Louÿs.

    Je me revendique plutôt pornographe. À ce sujet, une anecdote : nous étions invités à dîner avec ma femme chez Guy et Rikki Ducornet, avec un autre couple que nous ne connaissions pas. Pendant tout le repas, l’autre invitée – une blondinette délicieusement dodue – me fixait des yeux avec une sorte de fascination, entre répulsion et envie de me manger (j’avais alors une trentaine d’années et n’était point trop laid). Le couple quitta la maison de Guy et Rikki avant nous et j’interrogeai Rikki sur l’attitude de leur amie. Rikki partit d’un petit rire feutré et me dit, avec son délicieux accent new-yorkais : « Je lui ai dit qu’il y aurait un pornographe ce soir. » Cette charmante dame s’attendait visiblement à dîner avec un sexagénaire bedonnant, bavotant et repoussant ; ma personne, les sujets discutés auxquels je prenais part, ne cadraient visiblement pas avec son image du pornographe !

    Dernier point : dans les milieux du néoféminisme antisexe, qui nous vient tout droit du puritanisme anglo-saxon mouliné à la sauce universitaire, la phrase : « La pornographie entretient la culture du viol » revient comme un mantra. Celles qui l’utilisent n’ont probablement jamais vu un film « porno » (d’ailleurs, on devrait utiliser « pornoscopie » plutôt que « pornographie ») et cette assertion est remise en question par des sociologues ou anthropologues (femmes). Le débat devrait plutôt se porter sur les conditions de tournage et le statut des acteurs (hommes ou femmes). Christophe Bier, certainement la personne la plus autorisée pour parler de cinéma pornographique, insiste beaucoup sur le désastre qu’a été le classement X pour la qualité des films et les conditions de tournage. Mais c’est un autre sujet !

    — Qu’attendez-vous d’un texte érotique ?

    Qu’il me fasse sortir de ma zone de confort… Avec Internet, montrer deux ou plusieurs personnes copulant dans toutes les positions est devenu une sorte de norme sociale qui ne surprend plus personne, même si cela peut légitimement inquiéter les psychologues de l’enfance sur la construction de leur personnalité.

    À 72 ans, je ne crains plus rien de ce côté-là, mais, quand je regarde une séquence de sexe, ce qui m’arrive, je me fais plutôt des remarques périphériques, du genre : « Tiens, elle a le sexe poilu » (un des grands malheurs de notre époque est l’épilation quasi systématique) ou « un joli tatouage » ! « Lui a une cicatrice sur la jambe : que lui est-il arrivé ? »

    Pour les textes, je cherche la surprise, l’émotion. Ce qui fut le cas avec Le Désir au féminin. Je viens de recevoir un texte sous forme de journal, écrit par un sexagénaire, qui relate ses nombreuses aventures avec une sorte de distanciation umorale (comme eût dit Jacques Rigaut).