« Faire revivre un monde complètement oublié et disparu, avec ses grandeurs et ses faiblesses »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Dans Les Secrets de Sodome, un siècle et demi d’homosexualité clandestine d’après les archives de la préfecture de police de Paris, David Alliot fait œuvre d’historien et d’enquêteur en plongeant dans les archives précieusement conservées de la préfecture de police de Paris. À travers un demi-siècle et demi d’histoires méconnues, il met en lumière la réalité de l’homosexualité clandestine à Paris : surveillée, réprimée ou tolérée selon les époques, mais toujours marquée du sceau du secret. Il exhume de nombreux dossiers, rapports et faits divers qui disent la violence institutionnelle aussi bien que l’ingéniosité dont ont fait preuve ceux qui aimaient autrement. Il éclaire d’un jour nouveau la condition homosexuelle parisienne du xixe siècle à la Libération, dévoilant autant les mécanismes de contrôle que les réseaux de solidarité.
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette recherche ?
À l’origine, vers 2018, j’ai été contacté par une société de production audiovisuelle pour une série documentaire sur le « Paris d’antan » qui devait compter quatre numéros. Un épisode devait être consacré au « Paris homosexuel » des années 1930. Avant de me lancer, j’ai fait quelques sondages dans les différents centres d’archives, dont celui de la préfecture de police, pour évaluer la richesse des fonds. Et puis, il y a eu la Covid et le producteur a disparu. Je me suis donc retrouvé avec des documents qui me semblaient intéressants et qui permettaient de ressusciter cette histoire clandestine de l’homosexualité, par le biais des archives de la préfecture de police de Paris. Par la suite, j’y suis retourné pour approfondir mes recherches sur le sujet et ce que j’ai découvert a dépassé mes espérances. Un ensemble de documents assez extraordinaires qu’il fallait mettre en forme pour raconter une histoire assez fascinante, mais complètement inconnue.
Les archives de la préfecture de police de Paris sont au cœur de votre ouvrage. Comment avez-vous navigué dans ces documents souvent partiaux et chargés de préjugés et quels ont été les défis majeurs de cette recherche ?
Ces documents sont très divers et s’étendent sur plus d’un siècle et demi. C’étaient des « outils de travail » pour les policiers, et donc, par définition, ils ne montrent qu’un seul point de vue et ils n’étaient pas destinés à être consultés par des yeux « profanes ». Il faut faire la part des choses et remettre ces découvertes dans leur contexte socioculturel, très différent du nôtre, et prévenir le lecteur. Ceci dit, même s’ils sont partiaux, ils ont le mérite d’exister. Ce « continent de papier » permet de faire revivre un monde complètement oublié et disparu, avec ses grandeurs et ses faiblesses.
Le livre regorge d’anecdotes et de figures hautes et en couleur. Y a-t-il un personnage ou une histoire en particulier qui vous a le plus surpris ou ému pendant vos recherches ?
Bien sûr ! Parmi les personnages, il y a Alexandre Scouffi. Pour les besoins de ce livre, j’ai lu son unique roman Au Poiss d’or, réédité en 2019 par les éditions Séguier, qui est assez remarquable et qui évoque les romans réalistes d’Eugène Dabit et de Louis-Ferdinand Céline, ce qui n’est pas trop mal. Ce travail sur les archives de la préfecture de police m’a aussi fait redécouvrir la vie et l’œuvre de Jean Genet sous un angle différent ce qui est toujours intéressant. Et puis, il y a le destin tragique de « Muguette », un travesti célèbre dans les années 1930, qui est terrible…
L’argot de l’époque est fascinant. Quelle est la signification des termes « persilleuses », « chanteurs » ou « jésus » et que nous apprennent-ils sur la vie clandestine de l’époque ?
Les homosexuels du xixe siècle vivaient en marge de la société, donc, il était indispensable pour eux d’avoir un langage qui leur permettait de communiquer entre eux, sans que le « Pékin » de base y comprenne quelque chose… Pour répondre à votre question, une « persilleuse » était un prostitué très efféminé. Un « chanteur » était un homme qui se faisait passer pour un homosexuel, mais qui, après avoir ferré sa « victime », menaçait de le dénoncer aux autorités, sauf si la victime était prête à payer pour éviter l’opprobre… Un « jésus » (vous remarquerez qu’il ne prend pas la capitale, réservée au « fils de Dieu », était un jeune prostitué. Un « petit jésus » était un jeune prostitué débutant… Je suis en train de faire une recension de ce langage, la plus exhaustive possible, et j’espère pouvoir publier un « Argot de Sodome » prochainement.
Le chapitre sur le « bal des tapettes » du Magic City révèle un univers à la fois flamboyant et risqué. Qu’est-ce qui rendait ces événements si uniques et quel rôle jouaient-ils pour la communauté homosexuelle de l’entre-deux guerre ?
En temps normal, la police surveillait et réprimait ces bals « immoraux », où les homosexuels, travestis ou non, dansaient entre eux. Mais, curiosité de la réglementation de l’époque, ils pouvaient le faire deux fois par an, à l’occasion du Mardi-Gras et de la Mi-Carême et cette fois-ci, la police n’intervenait pas. À partir des années 1920, ces « bals des tapettes » se tenaient au Magic City, la plus vaste salle de Paris à l’époque, qui pouvait contenir entre 3000 et 4000 personnes, soit le temps d’un soir, le plus grand « dancing » de la capitale. Ouvert à tous, que l’on soit homosexuel ou non, le Tout-Paris artistique et culturel se pressait à ces bals « décadents » où l’on venait faire la fête dans une ambiance bon enfant. Le « clou » du spectacle, c’était le concours de travestis, où les meilleurs déguisements étaient primés par un jury prestigieux… Drag race n’a rien inventé ! (rires) Ces bals étaient un véritable moment de liberté pour les homosexuels, qui, le temps d’un soir, pouvaient presque avoir une vie « normale » et s’amuser librement sans penser aux descentes de police et du « qu’en dira-t-on ».
Vous écrivez qu’être de gauche et homosexuel était un « sacerdoce » à une certaine époque. Comment les partis de gauche, notamment le Parti communiste et le Parti socialiste, percevaient-ils l’homosexualité ?
Aujourd’hui, il semble évident, presque logique d’avoir des élus de gauche dans les manifestations homosexuelles… Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance ! Pendant des décennies, socialistes et communistes ont participé à l’oppression des homosexuels. Si les textes fondateurs du marxisme sont muets sur le sujet (même si Marx et Engels étaient très conservateurs sur la question des mœurs), c’est Lénine qui qualifiera l’homosexualité de « déviance bourgeoise » et cette conception léniniste infusera toute la gauche jusqu’à une époque récente avec quelques différences. Condamnée par les communistes, l’homosexualité était « tolérée » au parti socialiste, à condition que ces derniers restent discrets. C’est François Mitterrand et sa jeune garde socialiste (Jack Lang, Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, etc.) qui fera bouger les lignes au sein de la « vieille maison », non sans mal, beaucoup de socialistes de l’époque gardaient la « lutte des classes » comme unique grille de lecture. Il est vrai que François Mitterrand, contrairement aux « anciens » du Parti socialiste, fréquentait régulièrement des artistes et des acteurs du monde culturel qui étaient homosexuels. Ce qui a probablement joué dans cette évolution.
Le dossier de Jean Genet à la préfecture de police est décrit comme « copieux ». Quel est le portrait qui se dégage de ces archives policières de l’écrivain, et comment se distingue-t-il de l’image que nous avons de lui aujourd’hui ?
Compliqué de répondre tant la vie du personnage est mouvementée. D’abord, il y a le « voleur » Jean Genet, qui est régulièrement attrapé par la police et condamné par la justice. Ensuite, il y a « l’écrivain » qui est surveillé, car ses livres ou ses pièces de théâtre traitaient des sujets « sensibles », comme la guerre d’Algérie. Enfin, il y a le « nomade » qui errait et disparaissait en permanence. Sans domicile fixe, Jean Genet ne vivait qu’à l’hôtel et bougeait en permanence… Même les fonctionnaires de la « P-P » peinaient à le surveiller… La lecture de son dossier de police permet de mieux appréhender l’œuvre de cet éternel révolté, et le rend assez sympathique dans son ensemble.
Vous retracez l’évolution de la répression de l’homosexualité, de l’Ancien Régime à la loi de 1982. Quel a été le rôle des différents régimes politiques, de l’Empire à la Ve République, dans cette histoire ?
L’acte fondateur de la dépénalisation de l’homosexualité, c’est la promulgation du Code pénal de 1791 qui ne mentionne pas le « crime de sodomie », ce qui, de facto, autorise les relations entre personnes du même sexe. Un cas unique en Europe qui sera confirmé par le Code pénal napoléonien en 1810. Les régimes politiques qui se succèderont ne remettront jamais en cause cette dépénalisation, se contentant de l’encadrer strictement et d’en réprimer les excès. Ceci dit, dépénalisation ne veut pas dire indifférence… Si la loi autorise les relations homosexuelles, la morale de l’époque condamne ces mœurs « contre-nature ». Mais, comme souvent dans de telles situations, tout dépend de l’endroit où vous vivez et du milieu que vous fréquentez. Quand vous vous appelez Jean Cocteau ou encore Jean Marais, que vous habitez Paris, que vous disposez d’une surface financière confortable, et que vous fréquentez un milieu assez tolérant, vous ne risquez pas grand-chose. Dans les campagnes, c’était différent… Le tournant viendra en 1942, avec l’accentuation de la répression des homosexuels par le régime de Vichy, qui sera reprise à la Libération par le gouvernement issu de la Résistance. À la fin de la Grande Guerre, il y a eu « les années folles » avec un relâchement des mœurs, mais rien de semblable après la Seconde Guerre mondiale, bien au contraire. En 1945, il y a un « retour à l’ordre moral », orchestré par les gaullistes, les socialistes et les communistes, pour une fois unis sur les questions de mœurs, qu’il s’agisse des homosexuels comme des hétérosexuels d’ailleurs. C’est cette unanimité qui aboutira, entre autres, à la fermeture des maisons closes en 1947. Pendant les années 1950-1960, la répression est à l’ordre du jour et c’est à partir de Mai 68 que les choses vont commencer à bouger. Non pas que les étudiants germanopratins étaient particulièrement gay friendly, bien au contraire ! Mai 68 c’est une révolution hétérosexuelle, pas homosexuelle, mais indirectement, les homosexuels vont en profiter, même si le chemin sera long et aride. Il faudra attendre l’élection de François Mitterrand en 1981 pour que la répression cesse et que les derniers reliquats législatifs tombent.
L’amendement Mirguet de 1960 est un moment charnière. Pouvez-vous nous rappeler le contexte de cette loi et expliquer pourquoi, pour vous, elle est emblématique du « malaise » de la société française vis-à-vis de l’homosexualité ?
Dans les années 1960, on est en plein « Baby boom » et dans les « Trente Glorieuses ». Une période de grandes transformations, avec une démographie galopante et une croissance économique à faire pâlir nos dirigeants actuels… Dans ce tourbillon, les homosexuels sont perçus comme des « improductifs », car ils ne font pas d’enfants. Pire, ils restent en marge de la société en refusant la « normalité ». L’amendement Mirguet arrive au moment où le gouvernement de Georges Pompidou veut lutter contre les « fléaux sociaux » qu’étaient l’alcoolisme et la tuberculose ! C’est à cette occasion que Paul Mirguet, député gaulliste, fait passer son amendement qui double les peines pour les homosexuels condamnés pour « outrage à la pudeur ». Considérer l’homosexualité comme un « fléau social » au même titre que la cirrhose du foie et la blennorragie en dit long sur les mentalités de l’époque…
Les affaires criminelles que vous décrivez, comme celles d’Alexandre Scouffi, d’Oscar Dufrenne et de Louis Leplée, ont eu un impact médiatique considérable à l’époque. Quel rôle a joué la presse dans ces affaires et comment a-t-elle contribué à façonner l’opinion publique sur les homosexuels ?
Dans les années 1930, une certaine élite homosexuelle commence à gagner en visibilité, comme Jean Cocteau et Jean Marais, déjà évoqués. D’autres artistes vont éclore et connaître une petite notoriété, comme Alexandre Scouffi en littérature, Oscar Dufrenne dans le monde du spectacle et de la politique, ainsi que Louis Leplée, qui découvrira et lancera la carrière, excusez du peu, d’Edith Piaf. Mais cette « visibilité » nouvelle s’accompagne d’un intérêt plutôt malsain de la part d’une certaine presse avide de scandales en tout genre. Les trois hommes cités ont pour point commun d’avoir été assassinés dans des conditions sordides et sans que leur meurtrier ne soit retrouvé. Bien entendu, la presse en a fait ses choux gras et elle s’est empressée de dénoncer les homosexuels, cette « franc-maçonnerie du vice », ainsi que leurs turpitudes, réelles ou supposées. Histoire de ne pas arranger les choses, au moment où ils ont été tués, on assiste à un retour à « l’ordre moral » dans le pays sous la pression des associations d’anciens combattants. Avec les scandales politico-financiers qui s’enchaînent auxquels on peut ajouter l’affaire Stavisky et l’affaire Prince, les homosexuels deviennent à leur corps défendant, responsables de la décadence de la France, aux côtés des juifs, des communistes, des francs-maçons, des parlementaires, etc. Au même moment, en Allemagne, le nouveau pouvoir qui s’installe à Berlin en 1933, prend des mesures « drastiques » à leur encontre, qui trouvent un écho favorable en France… Dans ces conditions, difficile de vivre son homosexualité au quotidien et la répression des homosexuels est à l’ordre du jour.
Le FHAR est un acteur majeur de votre dernière partie. Quel a été l’impact de ce mouvement sur la lutte pour les droits des homosexuels, et en quoi a-t-il été si différent de ses prédécesseurs, comme le club Arcadie ?
Arcadie est apparu dans les années 1950 et était dirigé de façon très paternaliste et très autoritaire par André Baudry. Celui-ci ne concevait l’homosexualité qu’au travers du prisme de la « normalité ». Concrètement, les homosexuels devaient rester discrets, se fondre dans la société, et gagner le respect des hétérosexuels par leur « honorabilité » morale. Toute critique des corps constitués, comme la justice et la police, était interdite, comme les pratiques homosexuelles, considérées comme « extravagantes » par Baudry, comme le sadomasochisme, etc. À partir des années 1970, ce discours est de moins en moins accepté par la frange la plus radicale qui a une lecture plus « politique » (comprendre « marxiste ») de l’homosexualité, et plus « révolutionnaire » dans son approche. Ce sont des lesbiennes du MLF qui vont créer le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) avec peu de moyens, mais un militantisme bien rodé et une organisation sans faille. Leur coup de force le plus célèbre est l’interruption de l’émission de radio de Ménie Grégoire, avec son fameux titre « L’homosexualité, ce douloureux problème ». Suite à ce happening, c’est Guy Hocquengheim qui va devenir la « tête pensante » du FHAR et qui va se battre pour les droits des homosexuels. Une première en France, surtout par rapport à l’Allemagne, qui était plus en avance que la France sur le sujet. Concernant l’impact du FHAR sur la « question homosexuelle », la réponse est mitigée. Sur le terrain, le résultat est quasi nul. Le FHAR n’a jamais dépassé 200 personnes et il était surtout composé d’intellos marxistes parisiens, complètement déconnectés de la réalité du terrain. Mais sur le plan symbolique et intellectuel, il reste pertinent, car pour la première fois, des homosexuels se battent pour obtenir l’égalité des droits. Mais la grande réussite de Guy Hocquengheim est d’avoir fait de l’homosexualité un marqueur idéologique fondamental de la gauche. Ce qui n’était pas évident avant les années 1980.
Finalement, quelle est la principale leçon que l’histoire des homosexuels, telle que vous la racontez à travers les archives de la police, peut nous apprendre sur notre société actuelle et sur la persistance de certains préjugés ?
Ce qui est fascinant dans ce « continent de papier », c’est que les archives ressuscitent un monde complètement disparu qui est à la fois très éloigné du nôtre, mais aussi très proche par certains aspects. Au fil des pages, on se rend compte que beaucoup de choses n’ont pas évolué en deux siècles et les préjugés en font partie. C’est extraordinaire de constater à quel point des « théories » passablement fumeuses, énoncées au début du xixe siècle, ont encore cours aujourd’hui, dans des milieux, pas franchement à la pointe de l’intelligence humaine. Il y a là une vraie question sociétale qui mérite réflexion. C’est l’immense intérêt des archives de la police, elles nous en apprennent beaucoup sur les homosexuels, bien sûr, mais également sur le regard que la société avait sur eux, et ça, c’est fantastique d’enseignements.
David Alliot, Les secrets de Sodome, un siècle et demi d’homosexualité clandestine d’après les archives de la préfecture de police de Paris, Plon, 576 pages, 25 €
