« C’était vite vu. En ces temps de démission sur ordonnance, le linge sale ne se lavait plus en famille. » L’incipit de Spleen au lavomatic, le premier roman (mais quinzième livre) de Valère-Marie Marchand, entame une citation, celle de la page qu’un certain Emilien Dorval, pigiste ou « rubricard » indépendant, ajoute à son manuscrit entrepris depuis peu. Il est en verve : à plus de trente ans, c’est bien un livre qu’il écrit, avec même l’aval d’un éditeur. Et ces deux mots, « linge sale », lui sont venus en cadeau. Il en est persuadé, grâce aux différentes acceptions de cette expression si commune, il tient le ressort de son livre, au genre non référencé, « l’ethnologie au petit bonheur la chance ». Parisien sédentarisé du XIe arrondissement se préservant vaille que vaille du « syndrome de désenchantement en milieu urbain », il l’a inventée, cette discipline, pour convenance personnelle. Le linge sale, il connaît : appartement trop exigu pour y loger un lave-linge, recours obligé aux laveries libre-service. N’est-il pas l’un de ces « intellos précaires », vus par les sociologues, comme résignés d’avance à leur inévitable exploitation ou bien plutôt décidés à se réaliser en dehors de tout but, tout cursus assignés, en sauvegardant leurs potentialités les plus personnelles ? Quoi qu’il en soit, le lavomatic du 66 d’une rue proche lui a plu au point de l’adopter. Fou de lecture, il y emporte d’habitude des livres, outre ses nippes. Ce vendredi 13 décembre, il y joint son manuscrit. Le lieu ne devrait-il pas l’inspirer ? Sa machine fétiche, la n° 6, le trahissant par des cycles anormaux, il n’en quitte pas des yeux le hublot. Hypnotisé par le tournoiement de ses fringues et des souvenirs s’y rapportant, il s’endort. Au réveil, plus de manuscrit. C’est moins en ethnologue qu’en détective qu’il scrute dès lors les usagers, cette « peuplade des plus hétérogènes » formée par « le gang des essorés et le cercle des lessivés ». Valère-Marie Marchand nous avait déjà présenté Le Club des aquarêveurs avec son précédent livre (Héliopoles, 2021), une suite de portraits d’adeptes de la piscine. En passant au romanesque, elle fait preuve du même don d’observation (et de restitution). De même que les aquarêveurs, les lavomaticiens sont passés en revue. Mais tout change. Le regard est celui de son personnage en quête de suspect (et qui pourrait jurer n’avoir jamais été suspecté par personne ?) avec à la clé l’éventuelle restitution… de son manuscrit évaporé. Parmi les nombreuses rémniscenses littéraires si bien venues de ce grand liseur d’Emilien Dorval ne surgit pas pour rien Robert-Louis Stevenson et son Art de la fiction. Précisément, le grand art de Valère-Marie Marchand est d’avoir ménagé un roman à double fond — double détente ? —, où ce qui devrait peut-être s’accomplir ne le pourrait que par un sacré retournement. Comme si dans la nouvelle d’Edgar Poe la lettre volée n’était pas retrouvée par le détective Auguste Dupin, mais par l’aventureuse Alice de Lewis Carrol !
Héliopoles, 2024, 302 p., 24 €
