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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
Entretien avec Anne Hautecoeur et Didier Roth-Bettoni par Joseph Vebret

Rencontre thématique

n°2 — juin 2026

Entretien avec Anne Hautecoeur et Didier Roth-Bettoni

par Joseph Vebret

Entretien à deux voix avec Anne Hautecoeur (Musardine) et Didier Roth-Bettoni (Prismes).

25 min de lecture

Sommaire de l'article

    « Écrire l’érotisme est encore un geste transgressif. »

    Propos recueillis par Stéphane Maltère

    Longtemps reléguée aux marges du champ littéraire, la littérature érotique occupe aujourd’hui une place paradoxale : omniprésente dans les imaginaires et les industries culturelles, mais toujours soupçonnée de facilité ou d’indignité esthétique, réduite à sa simple fonction excitatoire. À l’heure où les discours sur le corps, le désir, le consentement et les identités sexuelles se sont profondément transformés, elle se trouve pourtant au cœur de tensions majeures : entre liberté et normativité, héritage transgressif et exigences éthiques contemporaines.

    Que signifie, dans ce contexte, écrire, éditer et lire des textes érotiques aujourd’hui ? Où situer, si elles existent encore, les frontières entre érotisme et pornographie ? Le roman érotique peut-il demeurer un espace d’invention formelle, de trouble et de pensée, ou est-il devenu un genre codifié parmi d’autres ? Et surtout : que perdrait la littérature si elle renonçait à explorer le sexe, le désir et leurs récits ?

    Pour éclairer ces questions, cet entretien croise les voix de trois acteurs du monde littéraire.

    Anne Hautecoeur, éditrice et directrice de La Musardine, retrace l’histoire et les mutations d’une maison devenue référence dans l’édition érotique française. Elle revient sur la singularité de son catalogue, sur l’évolution du lectorat, sur la féminisation du genre, mais aussi sur les résistances persistantes auxquelles cette littérature demeure confrontée.

    Didier Roth-Bettoni, critique, journaliste et directeur de la collection « Prismes », a fait de la littérature érotique queer un espace de création et de réflexion à part entière. À travers les choix éditoriaux qu’il opère, il interroge à la fois les esthétiques du désir, la visibilité des sexualités minoritaires et la capacité du roman érotique à produire du sens, du récit et de la mémoire.

    Face à eux, l’écrivain Lilian Auzas, auteur de Nordick, apporte le point de vue de celui qui écrit l’érotisme de l’intérieur du roman, en l’articulant à la construction des personnages, à la narration et à la fiction. Il interroge la notion de transgression, la place du sexe dans le récit, le rapport aux modèles anciens et la réception contemporaine de ces textes.

    De la frontière mouvante entre érotisme et pornographie à la question du pseudonyme, de l’héritage de Sade ou Genet aux nouvelles formes de pornographie littéraire revendiquées par une jeune génération d’autrices et d’auteurs, cet échange dessine une cartographie vivante de la littérature érotique contemporaine. Un territoire où s’entrelacent enjeux esthétiques, politiques et intimes, et où le désir demeure, plus que jamais, une affaire de littérature.

    — Quelle est l’histoire de La Musardine ? Quelle est, selon vous, sa singularité éditoriale par rapport aux autres maisons publiant des textes érotiques ?

    Anne Hautecoeur. – À l’origine de la Musardine, il y a le label de romans pornographiques au format poche Media 1000, qui appartenait à Hachette, et que Claude Bard a racheté. Il a rapidement, en 1996, créé La Musardine, la librairie et la maison d’édition, dans l’objectif d’élargir le spectre de ces collections très formatées. Les maisons d’édition consacrées à l’érotisme se comptent sur les doigts d’une main, nous sommes la plus ancienne et la plus importante. La librairie, consacrée aux sexualités et à l’érotisme, où l’on vend tout ce qui paraît sur ces sujets et pas seulement notre production, est la seule en France et même en Europe. Ce qui fait notre spécificité en tant qu’éditeur, au-delà de notre thématique, est la diversité des genres littéraires : nous publions des romans classiques et contemporains, en grand format et en poche, des guides, des essais, des ouvrages pratiques, de la bande dessinée, etc. Il est assez rare pour un éditeur indépendant de notre taille de publier autant de registres, et il n’y a pas d’équivalent dans le domaine érotique. Si nous restons un éditeur « de genre », voire « de niche », nous sommes la référence dans le domaine au sein du paysage éditorial français. Les personnes qui s’intéressent à ces questions, qu’elles écrivent ou qu’elles lisent, viendront forcément chez nous. Notre rôle est de poursuivre dans notre voie, tout en tenant compte des évolutions de la société et en s’en faisant le reflet.

    — La collection « Prismes » s’inscrit explicitement dans une littérature érotique gay. Comment définiriez-vous la frontière, si elle existe encore, entre érotisme et pornographie dans le champ littéraire ?

    Anne Hautecoeur. – Je pense que cette frontière a tendance à disparaître. Le choix du terme « érotisme » tient au caractère souvent péjoratif du terme « pornographie », celui-ci renvoyant de surcroît au domaine de la vidéo. Mais de plus en plus d’auteurs, et surtout d’autrices, d’une nouvelle génération (je pense à Claire Von Corda, autrice d’Insatiable et Animale), revendiquent le terme « pornographie ».

    Lilian Auzas. – Pour moi, la différence est dans la transgression. La pornographie n’hésite pas à décrire l’acte sexuel, le matériau brut si je peux m’exprimer ainsi. L’érotisme est plus lié au désir ; il me semble qu’étymologiquement, cela signifie « ce qui concerne l’amour ». On a tendance à opposer ces deux notions. Il est vrai que la pornographie peut être obscène, mais ce n’est qu’une façon de la traiter. Cela dépend ce que l’on en fait. Par exemple, dans mon roman Nordick, il y a des scènes pornographiques. Je ne les considère pas comme obscènes. Elles sont directement liées à la vie amoureuse de mon héros. Parce qu’un acte sexuel est un acte sexuel.

    Didier Roth-Bettoni. – Plutôt qu’une littérature érotique gay, je parlerais à propos de « Prismes » de littérature érotique LGBTQI ou queer, comme vous préférez, parce qu’il est évident pour moi, comme pour Anne, que cette collection doit servir à raconter, de toutes les manières possibles, aussi bien la sexualité gay que lesbienne, trans ou queer. Le nom même de « Prismes » dit cela, et c’est que l’on essaie de faire depuis la création de cette collection, même si ce n’est pas facile. En mai nous publierons Te rappeler que nous sommes chiennes, un formidable roman lesbien, très puissant et moderne, de Déborah Costes, qui viendra compléter les trois titres gays déjà existants et le roman lesbien/queer/BDSM de Lumen, L’Endroit de mon trouble. L’enjeu politique de cette collection, c’est de permettre à des auteurs et autrices LGBTQI de trouver un espace d’expression autour des représentations particulières des sexualités queer, espace qui ne leur est pas accordé ailleurs. C’est une frontière très floue et poreuse pour moi, et lorsque je lis et choisis des manuscrits pour « Prismes », je ne me pose pas la question de savoir si c’est juste sexy, érotique ou pornographique. L’important, c’est que cela parle de sexualité, de désir, de fantasmes, de corps queer, peu importe la forme littéraire que cela prend, soft ou hard, et peu importe le type de sexualité ou les pratiques sexuelles que cela met en scène, vanille ou fetish.

    — Quels critères vous permettent de dire qu’un texte érotique est aussi, ou d’abord, un texte littéraire ?

    Didier Roth-Bettoni. – C’est une bonne question parce qu’elle met le doigt sur un point qui est vraiment essentiel pour moi, et pour Anne : c’est que, dans la définition même de « Prismes », littérature érotique LGBTQI, tous les termes sont essentiels au même degré. Après, moi, je n’ai pas de critères précis, je ne suis pas un éditeur professionnel, c’est même ma première expérience dans cette fonction de directeur de collection, et je fonctionne vraiment au ressenti, au feeling. J’ai lu pas mal de manuscrits depuis qu’on a lancé « Prismes », et j’ai l’impression que c’est vite évident – 5, 10, 15 pages… – de savoir si on est face au texte d’un écrivain, d’une écrivaine ou à celui de quelqu’un qui écrit. Ce n’est pas une science exacte, loin de là, mais quand même…

    Anne Hautecoeur. – Un bon texte érotique est un bon texte, nos critères de sélection sont les mêmes que tous les autres éditeurs : l’originalité et l’intérêt de l’histoire, alliés à la qualité d’écriture du texte. Ensuite, il faut que d’une façon ou d’une autre, de façon excitatoire ou non, comique ou grave, fantastique ou autofictionnelle, le sexe et la sexualité soient au cœur du livre. Cela laisse un champ très vaste.

    Lilian Auzas. – La littérature est un vaste champ où l’on s’exprime de différentes manières. Et il y a de la place pour tout le monde. Il ne viendrait à l’esprit de personne de nier les qualités d’écrivain de Stephen King ni les qualités littéraires de ses romans sous prétexte que son genre de prédilection est l’horreur. C’est pareil pour l’érotisme. L’appréhension de ce que l’on appelle un « bon » texte ou manuscrit, ça reste bien sûr une question de goût. Mais la littérature reste avant tout de la littérature, peu importe dans quel genre on s’exprime.

    — Pour un écrivain, écrire l’érotisme aujourd’hui, est-ce un geste transgressif ou est-ce devenu une forme parmi d’autres de narration intime ? Je pense en particulier à la notion d’« autopornofiction », revendiquée par l’un de vos auteurs, Laurent Herrou, auteur de Sling, paru à l’automne 2025.

    Anne Hautecoeur. – Écrire l’érotisme est encore un geste transgressif, preuve en est le fait que peu d’auteurs ou d’autrices reconnus s’essaient à ce registre. Naturellement, la question de la sexualité est abordée dans nombre de fictions contemporaines, françaises ou étrangères, mais cela n’en fait pas des romans érotiques. On parle beaucoup plus facilement de sexualité dans notre société actuelle, mais il reste encore beaucoup de tabous, de clichés envers notre spécialité. Beaucoup de libraires, de journalistes, de lecteurs et de lectrices, s’imaginent que c’est de la littérature honteuse, « à la papa », n’ont pas perçu l’évolution du registre depuis San Antonio ou Esparbec. Et donc pensent que ça n’est pas pour eux. Ce qui induit que nos livres restent encore souvent ghettoïsés.

    Didier Roth-Bettoni. – Je pense que c’est un peu des deux : c’est à la fois toujours transgressif – et je pense que c’est toujours, toujours, toujours transgressif et politique de mettre en mots ou en images les sexualités minoritaires – et une forme de narration intime possible, et cela on le sait au moins depuis Dustan ou Renaud Camus avant qu’il ne devienne le penseur fascistoïde qu’il est devenu, à l’époque où il écrivait ce livre qui a marqué ma découverte de la littérature gay qu’est Tricks. En cela, le roman de Laurent Herrou est tout à fait symptomatique, car il est l’un et l’autre.

    Lilian Auzas. – Pour ma part, je ne sais pas si je suis un auteur érotique ; j’ai pour l’instant écrit un roman érotique parmi d’autres romans. Ce que je peux dire, c’est que j’ai pris du plaisir à l’écrire et j’espère en écrire d’autres au milieu des différents projets qui me trottent dans la tête. Pour ce qui concerne la transgression, je ne me suis pas trop posé la question de mon parcours. J’ai même été plutôt séduit par l’idée lorsque Didier Roth-Bettoni m’a contacté à ce propos. Et je savais que j’assumerais un tel texte. Plein d’auteurs respectables ont écrit de l’érotique : Wilde, Apollinaire, Musset… Bien évidemment, je ne me compare absolument pas à eux. Mais c’est pour dire que tout est possible. Et pour le coup, c’était certainement plus transgressif d’écrire ce genre de littérature à leur époque qu’aujourd’hui. Pour ce qui est de l’autofiction, si j’aime parfois en lire, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse en tant que romancier. Du moins pour l’instant. D’autres s’expriment dans ce genre bien mieux que moi, comme Laurent Herrou avec « son » Sling que vous avez cité notamment. Personnellement, j’aime surtout écrire de la fiction, ou écrire d’après des personnages de l’histoire ayant existé, plutôt qu’à partir de moi. Nordick, d’ailleurs, combine ces deux aspects : fiction pure et personnage ayant existé, puisqu’il y est question d’un tableau représentant l’autrice suédoise Selma Lagerlöf. Il n’y a vraiment pas grand-chose de moi dans le personnage de Richard, par exemple. Mais c’est amusant lorsque des lecteurs s’imaginent que la vie sexuelle de Richard est calquée sur la mienne, et qu’ils me le font savoir.

    — Vous sentez-vous héritiers d’une tradition de littérature érotique ou travaillez-vous à distance des modèles anciens ?

    Anne Hautecoeur. – La Musardine est héritière de la tradition de la littérature érotique, dans la mesure où nous avons édité de nombreux classiques (Sade, Apollinaire, Louÿs…), où Jean-Jacques Pauvert a été directeur de collection durant des années, et que nous éditons l’un des plus importants auteurs de littérature pornographique du siècle dernier, Esparbec. Néanmoins, ces dernières années, notre ligne éditoriale s’est nettement affranchie des codes de la littérature érotique traditionnelle. Les textes érotiques classiques étaient mus par deux objectifs distincts : soit la recherche stylistique et l’interrogation de l’écriture face aux questions du sexe, soit une velléité plus prosaïque mettre en scène des rapports sexuels à des fins excitatoires. Naturellement, certains auteurs ou certaines autrices parvenaient à lier les deux. Je pense que c’est toujours le cas aujourd’hui. La rupture est radicale par contre dans les personnages mis en jeu, leurs interactions, et en premier lieu l’omniprésence du masculin, du désir des hommes et l’objectivation de la femme. L’évolution majeure concerne la féminisation du genre, puisque notre catalogue est aujourd’hui très majoritairement constitué d’autrices. Or ce n’est pas la même approche, le même style, la même pornographie. Nous travaillons donc dans le respect de l’héritage passé, tout en cherchant à moderniser et bousculer les codes souvent patriarcaux, et objectivant pour les femmes. La création de « Prismes » va de pair avec cette volonté : élargir notre spectre au-delà des configurations hétérocentrés omniprésentes des siècles durant.

    Lilian Auzas. – Moi, j’ai grandi, si je puis m’exprimer ainsi, avec de la littérature érotique « à la papa », c’est-à-dire qu’il y avait chez mes parents pas mal de SAS et beaucoup de San Antonio, par exemple. Mais il y avait aussi des auteurs classiques comme ceux dont je vous ai parlé plus haut. Mon père a accumulé énormément de livres de tous les genres possibles ; il est sourd depuis son adolescence et la littérature a été sa principale échappatoire bien plus que le cinéma ou la télévision. J’ai donc eu la chance immense de grandir entourée par les livres. Pour ce qui concerne la littérature érotique, je me souviens de mes premiers émois en lisant en cachette les aventures de Malko Linge, le héros de Gérard de Villiers dans la série SAS. On se moque beaucoup des SAS et de ses couvertures. Je trouvais ça pas si mal. J’aimais bien l’alliage du récit d’aventures et des scènes de sexe. Je me souviens aussi très bien de textes de Sade comme sa deuxième version de Justine ou de La Philosophie dans le boudoir avec quelques scènes homosexuelles notamment. En grandissant, étant gay, ce fut plus difficile pour moi de trouver de la littérature spécialisée dans mon petit village de la vallée du Rhône.

    Didier Roth-Bettoni. – Je n’ai pas cette prétention de marcher dans les pas de qui que ce soit, ma connaissance de la littérature érotique est trop limitée pour cela, mais j’aimerais que « Prismes » se situe dans la lignée de ce que Guillaume Dustan a fait avec sa collection « Le Rayon », aux éditions Balland, au début des années 2000, même si « Le Rayon » n’était pas une collection se présentant comme érotique : à savoir permettre l’éclosion de nouveaux auteurs et autrices queer, donner à voir les vies queer racontées par des personnes queer, ici par le biais de la sexualité, explorer d’autres manières de l’écriture des corps et des plaisirs LGBTQI.

    — Quels sont pour vous les chefs-d’œuvre de la littérature érotique ?

    Anne Hautecoeur. – Question très difficile. Alors, une fois n’est pas coutume, je vais citer un texte dont nous ne sommes pas éditeurs, mais qui, très personnellement, rassemble profonde qualité littéraire et tension sexuelle magnifique : La nuit l’après-midi, de Caroline Lamarche, aux éditions de Minuit.

    Didier Roth-Bettoni. – J’ai déjà cité Tricks et les livres de Guillaume Dustan. J’ai relu plusieurs fois La Piscine-bibliothèque de Allan Hollinghurst dont j’admire la puissance évocatrice. J’aime aussi beaucoup La Pissotière de Warwick Collins et son côté obsessionnel. Et puis, pour s’éloigner un peu des textes pédés, je dois dire que j’adore L’Amant de lady Chatterley et la sensualité de l’écriture de D.H. Lawrence.

    Lilian Auzas. – J’ai tout de même envie de vous re-citer Sade : Justine II et La Philosophie dans le boudoir. Pour rester dans la littérature classique, mais homosexuelle j’aime beaucoup les romans courts et la poésie de Jacques d’Adelswärd-Fersen… « Chantons l’amour en rêve et pleurons-le tout bas ! » Ce vers m’est allé droit au cœur quand je l’ai lu dans Le Baiser de Narcisse si je me souviens bien. Il résume parfaitement la condition des homosexuels de son époque et la façon dont ils vivaient leurs amours discrètement. Après, Histoire d’O, quelques Pierre Louÿs, Jean Genet, Hervé Guibert…

    — Qu’est-ce qui a changé, selon vous, dans la manière d’écrire le sexe aujourd’hui, par rapport aux décennies précédentes ?

    Anne Hautecoeur. – Je l’ai déjà évoqué, la prise en compte du désir et du plaisir féminin. Mais aussi, il ne s’agit plus forcément d’écrire le sexe pour exciter le lectorat, mais aussi parfois pour questionner, amuser, provoquer. La dimension formelle est encore éminemment importante, y compris pour des auteurs et autrices jeunes, qui peuvent officier par ailleurs dans le domaine de la poésie, par exemple. Je pense à Christophe Siébert, Claire Von Corda, Amy Waldo ou Lumen. Ces personnes revendiquent souvent le terme de « pornographie », et leurs livres sont à la fois des lieux de recherche formelle et de remise en question du couple, des frontières de genres, des modes actuels de rencontres. Cette modernité prouve que cette littérature est vivante et peut se réinventer au-delà des classiques connus du grand public.

    Didier Roth-Bettoni. – La fluidité des désirs, l’absence de hiérarchisation des sexualités ou des pratiques sexuelles, l’attention à des corps minoritaires, la fin de la domination écrasante du male gaze… On est vraiment passés à autre chose en quelques années, et c’est très excitant de voir cela à l’œuvre dans les textes que je reçois. D’ailleurs, peut-être que plus ou moins consciemment, c’est un de mes critères de choix…

    — N’est-il pas tentant, pour un écrivain dont ce n’est pas le premier ouvrage, de se cacher derrière un pseudonyme pour publier un livre érotique ? Comprenez-vous que certains y recourent ?

    Lilian Auzas. – L’idée de prendre un pseudo ne m’a pas traversé l’esprit. J’avais envie d’assumer. Si vous m’autorisez cette comparaison, dans ma bibliographie, Nordick c’est un peu ce qu’est l’album Erotica à la discographie de Madonna. En revanche, je peux tout à fait comprendre que l’on veuille écrire sous pseudo pour bien des raisons. Familiales et personnelles, professionnelles aussi, etc. Chacun fait comme il veut et peut, et je n’ai pas à juger.

    Didier Roth-Bettoni. – Sur les quatre romans que nous avons édités, trois sont signés par des auteurs qui avaient déjà publié dans des registres très différents, très éloignés de l’érotisme, que ce soit Lucien Fradin, Lilian Auzas ou Laurent Herrou, et ce sera encore le cas pour Déborah Costes : aucun ni aucune n’a demandé à utiliser un pseudonyme. Je trouve que c’est un geste politique et artistique fort de dire ainsi qu’un texte érotique a la même valeur, dans une bibliographie, qu’un roman autour de la figure de Leni Riefenstahl ou un essai sur les teckels, pour évoquer certains ouvrages précédents de Lilian. Ceci dit, je comprendrais très bien qu’un écrivain ou une écrivaine, pour une raison qui lui serait propre, choisisse d’utiliser un pseudonyme. Lumen, dont c’était le premier texte, a voulu le faire pour ne pas poser de problème par rapport à sa profession, et c’est tout à fait compréhensible. Et par ailleurs cela n’enlève rien à la richesse et à l’intensité queer de L’Endroit de mon trouble.

    Anne Hautecoeur. – Environ 90 % de nos auteurs et autrices signent sous pseudonyme. Pour des raisons familiales, professionnelles, voire parce qu’ils publient des romans « blancs » par ailleurs. Je le comprends, cela va dans le sens du déficit d’acceptation des discours autour du sexe. Néanmoins, je note aussi, ces dernières années, que la proportion d’auteurs et autrices signant de leurs vrais noms augmente.

    — Dans Nordick, comment avez-vous pensé l’articulation entre érotisme, récit et construction des personnages, afin que la sexualité ne soit pas seulement illustrative ?

    Lilian Auzas. – Alors, à la base, Nordick n’était pas Nordick. Il s’agissait bien de Richard se rendant en Norvège pour authentifier un tableau… Mais il était hétéro et tombait amoureux de l’épouse de celui qui l’hébergeait. Il devait y avoir une ou deux scènes de sexe à l’origine et elles s’actionnaient principalement autour d’un amour naissant entre les deux personnages. Ce manuscrit a été refusé par toutes les maisons d’édition. Aujourd’hui, il est d’ailleurs comique que l’un des retours que l’on me fait le plus après la lecture de Nordick, c’est que « sans les scènes de sexe, c’est un roman qui aurait pu être publié partout ». Je comprends ce que l’on veut me dire, mais je pense justement l’inverse ; ce roman est un roman qui se tient désormais justement parce qu’il est érotique. Comment j’en suis venu à en faire un érotique gay ? Lorsque Didier m’a proposé de rendre un manuscrit pour « Prismes », j’ai aussitôt pensé à ce manuscrit qui dormait dans un tiroir. Pour deux raisons : tout d’abord, je croyais en ce texte, enfin, deux amis à moi qui l’avaient lu s’étaient étonnés que j’aie pu écrire une histoire hétérosexuelle alors que je suis homosexuel. Ils m’avaient dit que ce serait plus intéressant si c’était une histoire gay. Alors j’ai complètement retravaillé le manuscrit. J’aimais justement qu’il y ait une histoire en parallèle de la vie amoureuse et sexuelle de mon héros. Peut-être une influence inconsciente des SAS paternels de ma prime adolescence… Travailler Nordick m’a beaucoup appris, j’ai regagné une confiance en moi que j’avais perdue.

    — À qui s’adresse aujourd’hui la littérature érotique ? Le lectorat de littérature érotique vous semble-t-il avoir changé ces dernières années – dans ses attentes, ses limites, son rapport au corps et au consentement ?

    Lilian Auzas. – J’ai l’impression que le public a tendance à être plus féminin. J’ai pu l’observer lorsque je travaillais en librairie. Sans doute grâce à l’explosion de la new romance. Il y a beaucoup de jeunes femmes qui lisent aussi de la littérature érotique gay. Mais je ne saurai pas analyser ce phénomène.

    Anne Hautecoeur. – Par le passé, notre lectorat était très majoritairement masculin, actuellement, beaucoup d’hommes se sont détournés du livre érotique au profit de la pornographie en ligne. Que ça soit parmi les auteurs ou les lecteurs. Parallèlement, la libération de la parole autour de la sexualité féminine sur les réseaux sociaux a incité les femmes à écrire de la littérature érotique et en lire. Ainsi, oui, on peut dire que la digitalisation de la représentation sexuelle a changé notre ligne éditoriale et notre lectorat.

    — L’érotisme littéraire vous semble-t-il encore un espace de liberté face aux normes contemporaines (morales, politiques, éditoriales), ou est-il désormais lui aussi normé ?

    Anne Hautecoeur. – Tout dépend de ce que l’on entend par « normes ». Si les normes contemporaines consistent à ne plus mettre en scène sexuellement des femmes soumises au désir des hommes, voire de très jeunes femmes, mineures, découvrant leur sexualité de façon contrainte, en effet, nous nous y soumettons. Bien sûr, le fantasme et l’espace littéraire ne doivent pas être dictés par la morale et une forme de sexualité « acceptable », et en ce sens, il me semble que nous laissons une très large place à l’expression de pratiques sexuelles les plus variées et imaginatives. Néanmoins, je pense aussi qu’il faut tenir compte de notre époque, de l’évolution de la société sur certaines questions et ne plus véhiculer des formes d’emprise et de pratiques imposées, qui ont été la base de nombre de textes érotiques par le passé. Ils existent, certains sont encore disponibles dans notre catalogue, bien sûr. Ils peuvent être lus et appréhendés avec une contextualisation de leur parution. Le discours sur la sexualité s’est libéré, bien sûr. La censure ne vient plus d’une commission gouvernementale, mais, comme chacun le sait, des réseaux sociaux, et aussi sur Amazon, par exemple, qui régulièrement supprime certains de nos livres de leur site, sans que l’on n’ait jamais compris leur logique. Nous nous sommes aussi vu refuser des prêts auprès des banques en raison de notre spécialité. Enfin, dans la société au sens large, je pense que les gens sont globalement et relativement à l’aise avec leur sexualité, que ça soit en couple ou en solitaire ; de là à en parler à quelqu’un, même avec son ou sa partenaire, ça me semble encore compliqué. Alors, imaginez : aller chez son libraire acheter un livre érotique ! Ça n’est pas de la censure, naturellement, mais je veux dire par là qu’il y a encore beaucoup de tabous, de gêne et de honte à vendre, lire ou simplement évoquer nos ouvrages. Bien sûr que MeToo, la dénonciation des violences sexuelles faites aux femmes, et l’affirmation d’une sexualité féminine puissante ont changé la donne. Je n’utiliserais pas le terme d’autocensure pour ma part. Il ne s’agit pas de s’empêcher ou d’enfouir certains fantasmes. Des autrices abordent sans fard des fantasmes de viol ou les émois rencontrés à l’adolescence, y compris avec des personnes plus âgées. Il s’agit simplement de replacer les choses à leur place : oui, ces fantasmes existent, et beaucoup de femmes sont excitées par la contrainte, voire la violence. Et à partir du moment où il y a consentement réciproque, même sans que cela soit édicté de façon tout à fait explicite, noir sur blanc (mais la littérature, les mots permettent totalement de faire comprendre ces choses, c’est justement ce qui est intéressant !), tout est possible. Donc, on peut plutôt parler d’« éthique » en effet.

    Didier Roth-Bettoni. – Cela demeure un espace de liberté énorme, c’est même sans doute plus que jamais le cas quand on voit les retours de bâton réactionnaires de tous ordres à travers le monde. Concernant une collection comme « Prismes » qui s’adresse pour l’essentiel aux lecteurs et lectrices LGBTQI, je l’envisage aussi comme un espace de liberté spécifique à un moment où, pour des raisons tout à fait légitimes et impératives que je ne remets absolument pas en cause !, les mobilisations, les interrogations, les recherches… se font pour l’essentiel autour des problématiques de l’identité, des identités queer, et que celles liées aux sexualités LGBTQI passent au second plan quand elles ne sont pas oubliées. Pour ma part, et c’est évidemment une question de génération, j’ai construit mon engagement, mon militantisme, mon identité même autour des revendications liées à la sexualité, homosexuelle en l’occurrence, et je pense que pour beaucoup de personnes LGBTQI cela reste une dimension importante dans leur construction et leur affirmation d’elles-mêmes qu’il ne faut pas négliger.

    Lilian Auzas. – En tant qu’auteur, pour moi, la littérature est déjà un espace de liberté où l’on peut tout exprimer. La littérature érotique ne fait pas exception. Si un lecteur est choqué, c’est son problème à lui. Il peut arrêter la lecture, revendre ou rendre le livre, voire le jeter si ça lui chante. Mais le livre et son auteur ne sont en rien responsables. Personne n’est forcé de lire tel ou tel livre. C’est pareil pour un film : on ne le regarde pas, on peut zapper ou quitter la salle.

    — Pourquoi, selon vous, la littérature a-t-elle encore besoin de textes érotiques aujourd’hui ? Que perdrait-on à leur disparition ?

    Anne Hautecoeur. – On perdrait un espace essentiel, celui où les mots peuvent agir sur la chair. Comment le désir, l’envie et le plaisir sexuel peuvent être suscités, mis en scène et provoqués par les mots ; c’est ce qu’interroge la littérature érotique. Chaque personne en ayant fait l’expérience, seule face à la page, saura combien l’émotion est différente de l’acte sexuel réel ou de sa représentation filmée. On perdrait un espace de liberté, d’imagination et de revendication politique, en ce que la littérature érotique peut aussi représenter en termes d’engagement et de militantisme, prônant une sexualité inclusive et la tolérance.

    Didier Roth-Bettoni. – Le plaisir ! On perdrait le plaisir doublement : le plaisir de lecture, car quand un texte de littérature érotique est un bon texte, le plaisir de lecture est au rendez-vous. Et le plaisir tout court, car quand un texte érotique est bon, eh bien, ma foi…

    Lilian Auzas. – La littérature stimule l’imagination, cela fait travailler les méninges. Encore une fois, la littérature érotique ne fait pas exception. On peut être mal à l’aise avec l’érotisme, on peut aussi ne pas aimer quoique je reste persuadé que beaucoup jugent sans en avoir lu, mais ça c’est un autre problème. Bref, on peut tout à fait ne pas vouloir lire de romans érotiques, c’est un droit fondamental pour chacun. Mais vouloir en empêcher les autres, je ne comprends pas. C’est au-delà de la bêtise, c’est complètement con.