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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
La Fontaine, de la licence à l’abjuration par Joseph Vebret

Dossier

n°2 — juin 2026

La Fontaine, de la licence à l’abjuration

par Joseph Vebret

En 1674, La Fontaine donne les Nouveaux Contes. Saisi, l'ouvrage est interdit en 1675 : voici l'histoire du basculement.

13 min de lecture

Sommaire de l'article

    La Fontaine, de la licence à l’abjuration

    Joseph Vebret

    En 1674, La Fontaine a cinquante-trois ans, une réputation considérable et pas un sou vaillant. Il a donné, six ans plus tôt, les six premiers livres des Fables, qui l’ont rendu célèbre bien au-delà des cercles mondains qu’il fréquente ; mais la célébrité, en ce siècle, ne nourrit pas son homme. Sa vie entière aura été une suite de protecteurs, c’est-à-dire de dépendances : Fouquet d’abord, dont la chute en 1661 l’a laissé sans appui et sans pension, Marguerite de Lorraine, la vieille duchesse douairière d’Orléans, qui lui confère au palais du Luxembourg le titre creux de « gentilhomme servant » et enfin, depuis 1673 environ, Marguerite Hessein, marquise de La Sablière, femme cultivée qui l’héberge dans son hôtel de la rue Saint-Honoré et l’entoure de ce qu’il aime : des savants, des philosophes – Bernier, disciple de Gassendi, les mathématiciens Roberval et Sauveur –, de la conversation, des livres, et cette espèce de stabilité que sa vie errante ne lui a jamais procurée.

    C’est dans ce cadre paradoxal, entre protection mondaine et précarité financière, qu’il fait paraître en 1674, sans privilège ni permission, les Nouveaux Contes : dix-sept pièces d’une audace que les trois recueils précédents n’avaient pas atteinte. L’ouvrage fut vraisemblablement imprimé à Rouen, à la fausse adresse du libraire Gaspard Migeot à Mons, un nom déjà associé, dans les études sur le livre clandestin, à des impressions liées au Nouveau Testament de Port-Royal en 16671. On y trouve « Comment l’esprit vient aux filles », « Le Cas de conscience », « Les Lunettes » : des religieux peu scrupuleux, des nonnes friandes de plaisirs interdits, des situations franchement scabreuses que l’art du sous-entendu ne déguise qu’à demi. Un recueil dans cette langue souple et nonchalante dont le poète avait le secret, proche de la conversation, nourrie de Boccace, de Marguerite de Navarre, de Rabelais, et surtout du Marot de la Renaissance, que La Fontaine admirait par-dessus tout. Chez lui, le profane et le sacré ne cessent de se frôler : la même imagination qui s’abandonne aux grivoiseries peut, sans changer de ton, se mettre au service des thèmes les plus édifiants. Il était de ces esprits que l’alternance des registres n’embarrasse pas, et pour qui la grivoiserie n’empêche nullement la dévotion ; à condition de ne pas trop y réfléchir. Les autorités, elles, y réfléchirent. Le lieutenant de police Gabriel Nicolas de La Reynie ordonna la saisie du volume, puis, le 5 avril 1675, en interdit le débit, au motif « que ce petit livre est imprimé sans aucun privilège, ni permission, qu’il se trouve rempli de termes indiscrets et malhonnêtes et dont la lecture ne peut avoir d’autre effet que celui de corrompre les bonnes mœurs et d’inspirer le libertinage ». La formule du policier est sèche et sans appel. Les adversaires de La Fontaine s’en souviendront pendant près d’une décennie.

    Dix ans plus tard, la condamnation n’est pas oubliée. Le 6 septembre 1683, Colbert meurt : son fauteuil, le vingt-quatrième, se libère à l’Académie française. Avec une audace qui ne manque pas d’ironie, La Fontaine se porte candidat pour occuper le siège de celui qui, jadis auxiliaire zélé de la persécution de Fouquet, ne l’avait jamais inscrit sur les listes du mécénat royal. L’Académie est alors l’un des instruments du pouvoir dans le domaine des lettres ; y siéger, c’est obtenir à la fois la reconnaissance symbolique et une sorte de sécurité matérielle, mais au prix d’un ralliement au programme moral de la monarchie. On comprend que La Fontaine en eût besoin. Il n’avait jamais reçu de pension du roi. Boileau, historiographe de Sa Majesté, briguait le même fauteuil.

    Le 15 novembre 1683, le vote a lieu : seize voix contre sept, dès le premier tour. Victoire nette, mais de courte durée. Toussaint Rose, directeur de l’Académie, ancien secrétaire de Mazarin et adversaire acharné du poète, porte le résultat à Versailles. Louis XIV refuse de ratifier l’élection : décision sans précédent, qui bouleverse la Compagnie. Le roi n’avait pas oublié les Contes, lui dont la dévotion allait croissant ; mais il voyait surtout, dans l’auteur des Fables, l’incarnation de cette indépendance du Parnasse que Fouquet avait jadis protégée et que Colbert avait brisée. L’Académie, de son côté, ne plia pas : elle maintint son choix. Pour apaiser le protecteur, La Fontaine composa une Ballade au roi que la marquise de Thianges se chargea de faire lire au souverain. Puis un nouveau fauteuil se libéra, au décès de Bezons, en avril 1684 : l’Académie élut Boileau. Satisfait, le roi consentit enfin à l’entrée de La Fontaine, avec ce mot célèbre, dont on ne sait s’il faut y entendre de la bienveillance ou de la condescendance : « La Compagnie doit travailler à consommer rapidement l’élection de Monsieur de La Fontaine, qui a promis d’être sage. »

    Reçu le 2 mai 1684 par l’abbé de La Chambre, La Fontaine prononce un discours élogieux à l’égard de Colbert, comme l’usage l’exigeait : il loua sans amertume apparente un homme qui ne lui avait témoigné que de l’indifférence. Mais la promesse d’être sage résonnera longtemps. Elle cristallise la tension qui parcourt toute la carrière du poète : il fallait faire oublier le conteur licencieux pour ne retenir que le fabuliste, l’éducateur du jeune Dauphin par ses histoires d’animaux. Or, dès 1685, l’incorrigible La Fontaine publiait de nouveaux contes dans les Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine, et fréquentait la cour libertine des Vendôme au Temple. La sagesse promise restait théorique ; elle appartenait au même régime que les bonnes résolutions que l’on prend en se couchant et que l’on oublie au réveil.

    Neuf ans passent. En décembre 1692, La Fontaine, qui entre dans sa soixante-douzième année, tombe gravement malade ; vraisemblablement de la tuberculose. Il demeure encore chez Mme de La Sablière, rue Saint-Honoré. Le curé de l’église Saint-Roch, informé de l’état de son paroissien, lui dépêche un jeune vicaire : l’abbé Pouget, docteur de Sorbonne fraîchement diplômé, âgé de seulement vingt-six ans. Ce prêtre d’esprit janséniste, qui figurera au Nécrologe de Port-Royal comme « ami de la vérité », possède pour le salut des âmes un zèle brusque, presque rude. Il commence par décliner la mission, alléguant sa jeunesse et son inexpérience. Puis il se ravise, et ne lâchera plus.

    Durant des semaines, le confesseur soumet le vieil homme à ce qu’il faut bien appeler une torture spirituelle. Il exige de lui qu’il renie ses Contes, qu’il abandonne ses droits d’auteur au profit des pauvres pour se racheter, et s’engage à ne plus jamais écrire que des ouvrages de piété. Plus encore : il lui impose de détruire une comédie qu’il devait bientôt remettre aux comédiens. Le manuscrit est jeté au feu. Le poète cède, un à un, à tous les articles de cette capitulation. Il faut dire qu’il y a, comme le remarquera plus tard un de ses biographes, des repentirs et des engagements qui ne coûtent pas beaucoup à un vieillard de soixante-treize ans qui se sait malade à en mourir. Seulement, La Fontaine était poète ; et il fallait obtenir de lui qu’il condamnât non seulement sa vie, qui était bien près de finir, mais ses ouvrages qu’il jugeait innocents.

    Le 12 février 1693, premier jeudi du Carême, la scène se joue. Il y a beaucoup de monde dans la chambre du poète : des membres de l’Académie venus en délégation depuis la paroisse Saint-Roch, où ils ont accompagné le Saint-Sacrement ; des amis ; des curieux ; des personnes de qualité attirées par le bruit de ce qui se prépare. « La chambre, écrira plus tard l’abbé Pouget, fut aussitôt remplie de monde, et d’un monde choisi, car le bruit de l’action que M. de La Fontaine allait faire s’était répandu. » Peut-être eût-on pu épargner au pénitent cette mise en scène et ce concours de badauds. Peut-être aussi eût-on pu adoucir la déclaration humiliante dont les termes lui avaient été certainement dictés. La théâtralité de la scène est presque tragique : on construit un texte de rétractation modelé sur les formes canoniques de la confession publique, on fait du vieil écrivain un pénitent exhibé devant un parterre de spectateurs. Avant même d’y être invité par son confesseur, La Fontaine prononce la rétractation prévue :

    « Monsieur, j’ai prié Messieurs de l’Académie française, dont j’ai l’honneur d’être un des membres, de se trouver ici par députés pour être les témoins de l’action que je vais faire. Il est d’une notoriété qui n’est que trop publique que j’ai eu le malheur de composer un livre de Contes infâmes. En le composant, je n’ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu’il est. On m’a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c’est un livre abominable. Je suis très fâché de l’avoir écrit et publié. J’en demande pardon à Dieu, à l’Église, à vous, Monsieur, qui êtes son ministre, à vous, Messieurs de l’Académie, et à tous ceux qui sont ici présents.

    Je voudrais que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume et qu’il fût en mon pouvoir de le supprimer entièrement. Je promets solennellement en présence de mon Dieu que je vais avoir l’honneur de recevoir, quoique indigne, que je ne contribuerai jamais à son débit ni à son impression. Je renonce actuellement et pour toujours au profit qui devait me revenir d’une nouvelle édition par moi retouchée, que j’ai malheureusement consenti que l’on fît actuellement en Hollande.

    Si Dieu me rend la santé, j’espère qu’il me fera la grâce de soutenir authentiquement la protestation publique que je fais aujourd’hui, et je suis résolu à passer le reste de mes jours dans les exercices de la pénitence, autant que mes forces corporelles pourront me le permettre, et de n’employer le talent de la poésie qu’à la composition d’ouvrages de piété. Je vous supplie, Messieurs, de rendre compte à l’Académie de ce dont vous venez d’être les témoins. »

    Ce texte, dont la rhétorique appuyée n’a cessé de frapper les biographes, témoigne autant du scrupule religieux d’un homme effrayé par la mort que des pressions d’un entourage ecclésiastique décidé à obtenir une réparation publique. L’abjuration consacre la condamnation officielle de l’œuvre libertine ; mais elle contribue aussi, par un de ces retournements dont l’histoire littéraire est coutumière, à en assurer la postérité. « Contes infâmes » : les mots restent, et avec eux la curiosité qu’ils éveillent. On ne désigne pas un livre comme abominable sans donner envie de le lire.

    Le même jour, un gentilhomme envoyé par le duc de Bourgogne, petit-fils du roi, alors âgé de onze ans, remet au poète une bourse de cinquante louis d’or, pour le dédommager du profit qu’il eût tiré de l’édition hollandaise à laquelle il venait de renoncer. Le geste est généreux ; le moment, troublant. Comme l’observe un de ses biographes : « L’intention était excellente, mais il nous semble que le moment fut mal choisi. » Cinquante louis pour prix d’une conversion : la chose eut, à l’époque même, quelque chose de gênant.

    La Fontaine guérit, contre toute attente. Mais les deuils s’accumulent : en janvier 1693, Mme de La Sablière meurt ; le 7 février, c’est son vieil ami Pellisson qui disparaît. Des amis d’Angleterre tentent de le persuader de venir s’installer à Londres ; il refuse obsténément. C’est Anne d’Hervart, maître des requêtes au Parlement de Paris, fils de banquier, marié à Françoise de Bretonvilliers, qui le recueille dans son somptueux hôtel de la rue de la Plâtrière. Rétabli, La Fontaine retourne à l’Académie et y renouvelle devant toute la Compagnie l’expression de son repentir. Lors de la réception de La Bruyère, il fait lire – car il se sent trop faible pour le faire lui-même – une paraphrase en vers du Dies iræ composée pendant sa maladie : « Tu vois mon cœur contrit et mon humble prière… Ne m’abandonne pas quand j’irai chez les morts. » Les ordres de l’abbé Pouget sont désormais suivis. Dans le livre XII des Fables, publié en septembre 1693 et dédié au duc de Bourgogne, certaines pièces portent la trace visible d’une autocensure : dans Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat, La Fontaine supprime les dix derniers vers, qui évoquaient l’amour charnel. La dernière fable du recueil, Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire, sonne comme un testament spirituel, un adieu aux vanités du monde.

    Les deux dernières années de sa vie, La Fontaine renonce à la vie mondaine. Malade, retiré, il se consacre à la méditation, traduit des hymnes et des psaumes, hante les églises. Son ami Maucroix, le plus fidèle de tous, le compagnon des années de jeunesse, écrira dans ses Mémoires : « C’était l’âme la plus sincère, la plus candide que j’aie jamais connue : jamais de déguisement ; je ne sais s’il a menti de sa vie. »

    Le 13 avril 1695, La Fontaine s’éteint chez les d’Hervart, dans leur hôtel de la rue de la Plâtrière. En procédant à la toilette mortuaire, on découvre sur son corps un cilice2 – pénitence que l’abbé Pouget jurera ne pas avoir ordonnée. Dernière énigme d’un homme partagé, que la conversion tardive n’avait peut-être pas entièrement transformé, mais qui aura vécu ses derniers mois dans une sincère terreur de l’enfer. Il avait composé lui-même son épitaphe, d’une désinvolture toute lafontainienne, et qui dit peut-être mieux que toute analyse le fond de ce caractère :

    Jean s’en alla comme il était venu,

    Mangeant son fonds après son revenu ;

    Croyant le bien chose peu nécessaire.

    Quant à son temps, bien le sut dispenser :

    Deux parts en fit, dont il voulait passer

    L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire.

    Derrière cette abjuration solennelle et ce cilice inattendu, les lecteurs d’aujourd’hui continuent de lire, sans beaucoup de scrupules, les contes et les fables d’un même auteur, partagé entre grâce mondaine, liberté de ton et désir tardif de salut. L’œuvre licencieuse que La Fontaine a publiquement maudite n’a jamais cessé d’être réimprimée : dès 1762, l’association des Fermiers généraux finançait une somptueuse édition de luxe des Contes ornée de quatre-vingts illustrations d’après les dessins de Charles Eisen et de cinquante-trois culs-de-lampe de Choffard. La rétractation, loin d’éteindre la curiosité, l’avait peut-être attisée. « Contes infâmes » : la formule est de celles qui se retournent contre leur auteur ; ou plutôt qui le servent malgré lui, et pour longtemps.


    1. Cette traduction française annotée du Nouveau Testament, réalisée dans le cercle janséniste de Port-Royal et publiée à Mons pour contourner la censure, avait été rapidement condamnée par l’Église et le pouvoir royal comme un dangereux instrument de propagande.↩︎

    2. Vêtement ou accessoire de pénitence, généralement une chemise ou une ceinture de tissu très rude (poil de chèvre, crin, parfois métal avec pointes), porté à même la peau pour mortifier le corps dans une pratique ascétique ou religieuse.↩︎