L’éros, dans son acception cosmogonique, est indissociable du destin de Phèdre, l’héroïne la plus passionnée et la plus émouvante de Racine. Descendante de Hélios, « fille de Minos et de Pasiphaé », c’est-à-dire d’une mère dont Aphrodite enflamma les désirs jusqu’au point de non-retour, elle incarne la dualité entre une passion exaltée par sa lignée divine et une raison somme toute humaine.
Personnage secondaire pour Euripide – seulement mentionnée dans L’Odyssée et Hippolyte porte-couronne (428 av. J.-C.) – puis muse volcanique de Sénèque dans Phèdre/Hippolyte (52 apr. J.-C.), l’héroïne racinienne prend les contours d’une femme éprise d’un homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer. Et pour cause, Hippolyte est le fils de Thésée, son mari, devenant, par conséquent, la figure d’un interdit moral.
Si les Anciens ont tenté de purifier et de racheter son crime par la catharsis, la purgation des passions qui, selon Aristote, a le pouvoir de transformer les émotions excessives en émotions vertueuses, Racine entend bien concilier héritage antique et exigences morales indissociables au théâtre de la fin du xviie siècle.
L’éros (du grec ancien Ἔρως, attirance charnelle), du point de vue des premiers philosophes grecs, incarne une double pensée succédant au symbole de la puissance de l’amour sur les dieux et sur les hommes que nous pouvions retrouver chez Hésiode. Personnifiant le désir physique à la fois imprévisible, irrationnel, instinctif et cruel ; tout en évoquant dans son iconographie divine les qualités qui inspirent traditionnellement l’amour : pureté, jeunesse et beauté ; la dualité du désir en fait un phénomène difficilement assouvissable. Indissociable chez les Grecs de l’amitié (philia, φιλία), de l’amour de son prochain (agapé,ἀγάπη) et de l’abnégation familiale (storgé,στοργή), l’éros seul ne peut aboutir sur une relation amoureuse harmonieuse. Dans le cas de Phèdre, le caractère fantasmé de sa passion pour Hippolyte, par l’obsession qu’elle induit, entrave d’emblée les possibilités d’une véritable rencontre. En d’autres termes, pour que la passion demeure, le manque au sein duquel l’esprit idéalise l’autre au point d’effacer ses manquements et de fantasmer ses accomplissements doit être attisé. William Shakespeare a dit que « la passion s’accroît en raison des obstacles qu’on lui oppose », laissant entrevoir le caractère unilatéral du désir de Phèdre pour Hippolyte comme un motif prompt à l’intensifier sans pour autant la développer. L’éros pour l’héroïne racinienne repose sur le fantasme et l’insatisfaction, se condamnant à une satisfaction partielle qui finit ironiquement par consumer l’ensemble de son existence. Le fossé séparant Phèdre, dont le désir physique envers Hippolyte envahit d’abord les pensées avant de retentir dans ses actes de l’indifférence totale de ce dernier, ne fait qu’amplifier sa passion. Déjà lorsqu’elle tomba amoureuse de Thésée, ses ardeurs reposaient sur le fantasme de supplanter sa sœur Ariane en lui dérobant l’être aimé. Le mariage vient stopper l’exaltation de l’interdit qu’incarnait jusqu’alors Thésée. De la transgression morale qu’induit une liaison avec l’amant de sa sœur, du héros convoité en masse comme le révèle à maintes reprises la Thébaïde, se superpose une union censée légitimer et pérenniser l’idylle. Or l’éros de Phèdre ne reposant que sur l’imagination – et donc l’idéalisation – ne peut concevoir une passion réciproque qui, à terme, se transformerait en amour véritable. Aussi ne tarde-t-elle pas à reporter son affection sur son beau-fils, sorte de double de Thésée.
Au regard de sa lignée, ce basculement tragique s’avère inéluctable. Elle est prisonnière d’une hérédité inhumaine, dotée d’un « sang misérable », « la dernière et plus misérable ». Racine a tenu à exacerber son caractère, non pas pour susciter la pitié comme l’avait fait Sénèque, mais pour que son héroïne ne soit pas « tout à fait coupable » : c’est la destinée, la colère des dieux qui la poussent à un amour illégitime dont elle n’est pas vraiment responsable, pas plus qu’elle n’est responsable de la violence effrénée de cet éros : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ». Nous comprenons par quels biais certains critiques ont pu évoquer une Phèdre janséniste : son sort est déjà joué en dehors d’elle, elle est prédestinée par une volonté supérieure qui a déjà causé la perte des siens.
Pour comprendre l’état d’esprit de Racine au moment de l’écriture de Phèdre (1677), il nous faut revenir à son attachement su jansénisme. À la dimension théologique entre la grâce et la liberté s’ajoute, à Port-Royal, une dimension morale entre le compromis et la confiance en l’homme. En écho à la « Confessio laudis » de Saint-Augustin, seule la grâce efficace donnée directement par Dieu peut sauver l’homme corrompu depuis le péché originel, en opposition à la doctrine jésuite qui soutient la possibilité de liberté humaine dans la quête du salut. En somme, les premiers s’en remettent entièrement à Dieu, tandis que les seconds croient en ce qui deviendra « le libre arbitre ».
La lecture de Phèdre questionne « l’utilité morale » de la tragédie, une question chère aux jansénistes. Racine, dont la formation à Port-Royal a aiguisé la culture hellénique, possède une vision aristotélicienne de l’éthique, versant grec de la « moralia » romaine. Pour lui, la vertu est indissociable de l’âme humaine, laquelle se scinde en deux parties opposant ce qui est moralement acceptable de ce qui ne l’est pas. La purgation des passions – catharsis – permet un « rééquilibrage » salvateur qui, dans sa version dionysiaque, possède le pouvoir de purifier les passions induites par l’éros. Considérant la Poétique d’Aristote comme la référence en matière d’unité et de choix de sujet, Racine donne à Andromaque un intertexte où est énoncée sa volonté de préserver l’héritage classique. Nous retrouvons une volonté similaire dans Phèdre ainsi que l’expression d’un tiraillement marqué entre son apprentissage à Port-Royal et son vécu auprès de la cour, largement imprégnée du dogme jésuite. Les jansénistes reprochent à la tragédie de pervertir les spectateurs, condamnant le genre dans son intégralité. S’ils blâment un supposé relâchement dans la foi des Jésuites, ils rejettent également la dégradation morale qu’induit un tel « spectacle » (dans son sens latin spectaculum, qui attire l’attention) où l’éros tient lieu de principal antagoniste.
Racine est persuadé que la tragédie est le support idéal pour une « ré-conciliation » entre la morale et la tragédie. En mettant en scène des personnages aux origines monstrueuses qui n’appartiennent ni au monde des hommes ni au monde des dieux, il crée un purgatoire pour un genre qui peine à conserver sa place.
Il faut dire que la malédiction s’abat sur Phèdre à travers le passé de sa mère, Pasiphaé, qui, obligée de s’accoupler avec un taureau, donnera finalement naissance au Minotaure. Son père, le roi Minos, est responsable de cette ignominie puisqu’il a tenté de berner Neptune en refusant de sacrifier ledit taureau. Phèdre coule aussi dans le sang de sa sœur Ariane qui, après avoir aidé Thésée à vaincre le Minotaure dans le labyrinthe, se retrouve abandonnée sur une île déserte. Elle sera finalement sacrifiée par Artémis à cause de la jalousie de Dionysos.
À l’inverse de Euripide, qui la définit par ses origines surnaturelles, Racine tend à laver Phèdre de sa monstruosité, amoindrissant, in fine, les origines divines de sa passion interdite. S’il conserve la mythologie du personnage, l’auteur de Bajazet y ajoute un sous-texte renvoyant au contexte historique de son époque tout en lui rendant sa part de responsabilité.
Si les représentations classiques font de l’héroïne une femme adultère, rendue odieuse par la fureur de ses désirs ; Racine la transforme en une veuve dont un des possibles choix matrimoniaux porte le nom d’Hippolyte, son beau-fils. L’hypothèse d’une nouvelle union, une fois son deuil terminé, est donc envisageable. La tragédie de Phèdre repose donc dans le basculement inévitable entre sa véritable nature, monstrueuse par sa lignée, qui soutient ses fantasmes coûte que coûte ; au détriment de son humanité, voix de raison retenant ses désirs. En écho, la tentative de Racine qui tente de « réhabiliter » la tragédie auprès de ses « pères » jansénistes en dépit de l’oppression dont ils sont victimes. Autre différence majeure, chez Euripide, Phèdre n’est qu’un « instrument » de la vengeance d’Aphrodite vis-à-vis d’Hippolyte qui lui préfère la chaste Artémis. Elle ne possède pas de « libre-arbitre » alors que l’héroïne racinienne se précipite, par une série de choix funestes, vers sa propre perte. Par le biais de la mimèsis, Racine cherche à élever la vertu des spectateurs en les emmenant à se questionner sur les manquements de Phèdre. L’évolution de l’héroïne développe ainsi une ligne que commande la seule vraisemblance psychologique et purement humaine. À peine mariée à Thésée, elle s’est éprise d’Hippolyte, fils de son mari et d’Antiope, reine des Amazones :
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables.
C’est bien la passion totale, brutale et sensuelle, parce que commandée par des forces supérieures qui défient les lois de la logique. Mais, au contraire d’Hermione, de Roxane ou Eriphyle, Phèdre se sent coupable et tente de lutter par souci moral contre un mal qu’elle considère avoir déjà commis. Elle entreprend donc de chasser Hippolyte tout en faisant construire des temples en l’honneur des dieux qu’elle sait pourtant responsables de son inclination.
Le rôle du fatum divinum est ici primordial parce que c’est le destin – ou la volonté d’Aphrodite censément épaulée par Éros – qui, Thésée a priori décédé, la laisse veuve. Il en va de même pour son départ à Trézène, qui l’emmène à revoir le jeune homme. C’est le destin aussi qui la laisse seule auprès de lui. La Phèdre, qui entre en scène, est une femme rongée par ses désirs, par la lutte qu’elle mène envers elle-même pour ne pas compromettre la morale. La mort de Thésée lui donne du répit : trop longtemps elle a contenu sa passion pour le fils d’Antiope. Sa confidente Œnone règle son dilemme en l’encourageant à rencontrer Hippolyte qu’elle sait convoité par une autre princesse, Aricie. Ainsi, Phèdre est-elle amenée à accepter une entrevue qu’elle avait toujours fuie :
Vers mon cœur tout mon sang se retire.
J’oublie en le voyant ce que je viens de lui dire.
L’égarement du personnage, tiraillé entre la vertu et sa vraie nature, atteint son point culminant. Phèdre est imprégnée des paradoxes amoureux : elle rougit puis pâlit (acte 1, scène III), rappelant le concept développé initialement par Pétrarque, puis reprit par les troubadours de la fine amor. Ce trouble rappelle son humanité. Si le destin s’est joué d’elle, ses réactions sont désormais dictées par son seul désir. Ce tableau théâtral où la passion de l’héroïne s’exalte, reprenant ses droits face au fatum, compte, avec le retour de Thésée, comme un moment clé de l’œuvre. Nous pouvons également y lire un intertexte des contradictions de Racine qui, bien qu’attaché à Port-Royal, doit réfréner sa conception de la foi pour conserver la protection de Madame de Maintenon. Affaibli par l’Affaire des Poisons dont son implication aurait pu engendrer sa disgrâce ainsi que par le décès de sa maîtresse, l’époque où il faisait la pluie et le beau temps à la cour est révolue. Comme les désirs que Phèdre doit taire, l’historiographe doit réfréner ses positions dogmatiques, d’autant plus que le traité de Nimègue, suivant l’impulsion papale, marque le début d’une traque intensive.
De plus, nous le savons, l’auteur de Bérénice voudrait réconcilier la tragédie en tant que genre avec les jansénistes. Tiraillé entre la volonté d’écrire une pièce convenant aux exigences morales de Port-Royal et celle de rester fidèle aux Anciens, l’auteur est en proie à un dilemme aussi inacceptable que l’émoi de Phèdre pour Hippolyte. Il ne saurait sacrifier, par souci d’épargner la morale, la catharsis propre à la tragédie. Céder à cette impulsion reviendrait à profaner le genre et, in fine, l’héritage antique.
Thésée, ressuscité par Racine, laisse Phèdre désemparée. Elle s’en remet à sa confidente : « Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi. » C’est donc Œnone qui accuse Hippolyte d’avoir menacé Phèdre et provoque l’appel de Neptune. Racine, toujours soucieux de ne pas rendre son héroïne tout à fait « coupable »,reporte donc la responsabilité de la calomnie sur la nourrice. Phèdre pourtant serait prête à avouer la vérité à son mari si un nouveau coup du destin ne la frappait : elle apprend qu’Hippolyte aime en secret Aricie. C’est la jalousie qui va précipiter sa chute, bien que son examen de conscience ne prenne pas fin :
Mes crimes désormais ont passé la mesure ;
Mes homicides mains, promptes à me venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
La purification commence : Phèdre maudit Œnone, elle avoue ses torts à Thésée et s’empoisonne, donnant à son geste une valeur expiatoire, le dernier sacrifice aux dieux qui l’ont perdue. De son côté, Hippolyte meurt enseveli par les eaux de Neptune laissant Thésée seul en scène.
Le message de Racine est clair : vouloir réhabiliter un personnage aux origines monstrueuses revient à profaner sa nature sacrée et signale l’aporie du genre tragique, tiraillé entre son essence et son devoir moral. De cette dualité, la mort du fils de Thésée offre un intertexte à l’image de l’onomastique nourrice, à la fois guérisseuse et empoisonneuse. La tragédie de l’héroïne réside donc dans son basculement inévitable vers sa vraie nature, fatalement pervertie. Sa manière de défendre – in extremis – Hippolyte répare la profanation de son caractère sacré par son mariage avec Thésée. Phèdre appartient aux dieux jusqu’à l’étymologie de son nom (du grec ancien, phaidra, « brillante ») puisqu’elle est la descendante directe d’Hélios, dieu du Soleil. Comme toutes les femmes de sa famille, elle n’aurait pas dû s’unir avec un mortel sans risquer de s’attirer les foudres de l’Olympe. Aussi, son amour pour Hippolyte vient « réparer » son erreur tout en portant atteinte au dessein moral de la tragédie, dont la catharsis n’est plus une purgation, mais une finalité narrative. Racine bascule donc vers un dénouement qui réhabilite son héroïne dont la faute reste incertaine.
Le manquement de Phèdre n’est-il pas, au regard de la fatalité l’entoure, d’avoir voulu dominer les élans de sa passion en dépit d’une nature qui s’y oppose ? Le combat des jansénistes pour le maintien d’une haute valeur morale n’est-il pas perdu d’avance quand on songe que l’essence même de l’homme est indissociable du péché ? La sanctification, ce processus par lequel Dieu développe notre nouvelle nature, nous permet de grandir en sainteté. C’est un processus continuel, fait de nombreuses victoires et défaites, qui porte l’empreinte de nos choix personnels et donc de ce que nous appelons communément « libre arbitre ». Racine, s’il se montre fidèle à ses « pères » jansénistes pour ce qui est de l’éthique de la tragédie, propose une œuvre qui vante la liberté de conscience propre aux Jésuites. Phèdre ne pouvant se dérober face à la monstruosité de sa lignée peut toutefois se référer aux codes moraux. Si elle cède à ses désirs, que ce soit en pensées ou concrètement, c’est en son âme et conscience qu’elle le fait.
Ainsi peut-on deviner les bases du déterminisme nietzschéen où les actions humaines sont le fruit de la causalité.