Pietro Aretino, dit l’Arétin (1492-1556), fut l’un des esprits le plus libres et le plus redoutés de la Renaissance italienne. Né à Arezzo le 20 avril 1492, il était le fils naturel d’un certain Luigi Bacci, gentilhomme ou artisan d’Arezzo selon les sources, et d’une femme du peuple, Tita, dont on sait peu de chose, sinon qu’elle servit de modèle à une Vierge peinte par un artiste local. L’enfant ne porta jamais le nom de son père. Il préféra se baptiser lui-même du nom de sa ville natale, comme si la basse naissance, loin de le diminuer, l’obligeait à s’inventer tout entier.
Arrivé très jeune à Pérouse, où il fut brièvement apprenti chez un relieur, il s’initia aux lettres et à la peinture avant de gagner Rome vers 1517. Il y entra au service du banquier Agostino Chigi, grand mécène de Raphaël, puis s’introduisit dans l’entourage du pape Léon X, dont la cour brillante et dissolue était un théâtre idéal pour un tempérament comme le sien. C’est là, au cœur de la curie pontificale, que l’Arétin forgea ses premières armes : des pasquinades féroces, ces épigrammes satiriques que l’on placardait sur la statue de Pasquin, près de la place Navone, et qui faisaient trembler cardinaux et ambassadeurs.
Sa langue acérée lui valut bientôt la protection intéressée de plusieurs papes. Léon X, Médicis jouisseur et lettré, appréciait sa verve. Clément VII, plus sombre, le redoutait assez pour lui verser une pension. Jules III, enfin, lui offrit le titre de chevalier de Saint-Pierre. Mais ces faveurs ne tenaient qu’à un fil : chaque pape savait que l’Arétin était aussi capable de les célébrer que de les écorcher vif. Il inventa littéralement le chantage littéraire, l’extorsion par la plume. « Payez-moi, ou je vous couvrirai de boue », telle était sa devise. Et l’on payait. François Ier lui fit parvenir un collier d’or ; Charles Quint le reçut à sa table et lui accorda une pension ; le sultan Soliman lui-même, dit-on, ne dédaigna pas de répondre à ses flatteries.
C’est toutefois par la littérature érotique que son nom traversa les siècles. On se souvient surtout de ses Sonnets luxurieux (Sonetti lussuriosi), seize poèmes célébrant autant de postures amoureuses illustrées par Giulio Romano, l’élève le plus audacieux de Raphaël, et gravées par Marcantonio Raimondi. L’affaire fit un scandale considérable au milieu des années 1520 : Clément VII ordonna la destruction des planches, Raimondi fut emprisonné, mais l’Arétin, lui, en réchappa, preuve déjà de son habileté à se rendre à la fois indispensable et intouchable. Ces vers, d’une verdeur assumée, traduits bien plus tard en français par Guillaume Apollinaire, mêlent obscénité franche et métaphysique charnelle. On lit ainsi, dans sa version française, le ton donné dès le premier quatrain de la première posture, véritable manifeste de son libertinage poétique :
Puisque c’est pour baiser que l’on nous mit ici,
Baisons, mais baisons donc et foutons-nous sans cesse,
Toi tu aimes le nœud, moi je chéris la fesse
Le monde serait con s’il n’en était ainsi.
Mais l’Arétin ne se limita pas à la poésie érotique. Ses Ragionamenti (1534-1536), dialogues picaresques où une courtisane, une épouse et une religieuse se racontent sans fard les réalités de leur condition, constituent une peinture au vitriol de la société italienne de son temps. Le ton y est celui de Boccace délivré de toute pudeur narrative : on y mange, on y couche, on y trompe mari et confesseur avec une égalité d’âme qui confine à la philosophie. Montaigne, qui lut ces dialogues, en laissa dans les Essais un bref éloge, saluant la franchise de l’Arétin au milieu d’un siècle de dissimulation.
Mais si Ludovico Arioste le surnomma « le fléau des princes » (il flagello dei principi) dans son Roland furieux, c’est que l’Arétin fut aussi, et peut-être d’abord, un redoutable homme de presse avant la lettre. Ses Lettere, publiées en six volumes entre 1537 et 1557, constituent l’un des premiers grands recueils épistolaires imprimés en langue vulgaire. Elles servaient à la fois de correspondance mondaine, de chronique politique, de réclame personnelle et de menace voilée à l’adresse de ses bienfaiteurs ou de ses victimes. Nul secret d’alcôve, nulle intrigue de cour n’était à l’abri. Par la puissance de l’imprimé, il fit de la révélation publique une arme de pouvoir, anticipant de trois siècles les ressorts du journalisme à scandale.
Homme de théâtre également, il donna cinq comédies en prose, dont La Courtisane (1525) et Le Maréchal (1533), et une tragédie, Orazia (1546), qui compte parmi les premières tragédies en prose italienne. Son théâtre, cru et vif, s’inscrit dans la lignée de la commedia erudita tout en la dépassant par son réalisme social et sa satire de la vénalité romaine.
Ses mœurs, aussi dissolues que ses écrits, scandalisèrent son époque autant qu’elles la fascinèrent. Edmond Rostand, dans son discours de réception à l’Académie française, le 4 juin 1903, en traça ce portrait mémorable, le qualifiant de « glorieux et obscène, pourri de débauche et de talent, bravant et bavant, polygraphe et pornographe, ruffian de tableaux et courtier de filles ». Rostand, qui succédait à Henri de Bornier sous la Coupole, invoquait l’Arétin comme le génie mauvais des lettres, la preuve vivante que le talent ne rachète pas la moralité ; et, sous la réprobation convenue, on sent poindre une admiration involontaire.
Il ne passa pas inaperçu auprès des peintres. Le Titien, son ami le plus fidèle, peignit au moins trois fois son portrait ;le plus célèbre, conservé au palais Pitti de Florence, le montre en buste, barbu, vêtu de pourpre, le regard à la fois ironique et souverain. Ce fut d’ailleurs l’Arétin qui servit d’intermédiaire entre le Titien et Charles Quint, négociant les commandes impériales du peintre avec l’aplomb d’un agent artistique. On le retrouve également dans l’orbite de Sebastiano del Piombo, de Lorenzo Lotto, de Jacopo Sansovino et de Benvenuto Cellini, lequel le qualifia dans son autobiographie de « malicieux et infernal », ce qui, sous la plume d’un homme aussi tempétueux que Cellini, sonne presque comme un compliment.
Sa verve caustique lui valut pourtant bien des ennemis, et la plume n’était pas sa seule arme. En 1525, l’évêque de Fermo, Giovanni Matteo Giberti, qu’il avait violemment raillé, lança contre lui un sicaire qui le blessa de plusieurs coups de poignard. L’Arétin survécut, mais comprit que Rome était devenue trop dangereuse. En 1527, l’année même du sac de la ville par les troupes de Charles Quint, il s’installa à Venise, « siège du désordre » comme il l’écrivit lui-même, cette république jalouse de ses libertés où la censure papale n’avait pas cours dans les mêmes formes. Il y vécut près de trente ans, installé dans un palazzo sur le Grand Canal, près du Rialto, d’où il contemplait le spectacle de la cité lacustre et tenait sa cour parmi les courtisanes, les artistes et les ambassadeurs.
À Venise, il accumula les richesses par ses pensions princières, ses dédicaces tartuffées et ses menaces à peine voilées. Il portait des chaînes d’or au cou, mangeait dans de la vaisselle d’argent, entretenait plusieurs maîtresses à la fois, dont Perina Riccia et Angela Serena, qui lui donnèrent, selon les biographes, deux filles, Adria et Austria, auxquelles il attribua, avec un orgueil désarmant, des prénoms géographiques dignes d’un conquérant. Il ne se maria jamais, considérant le mariage comme un asservissement contraire à sa nature.…
Son œuvre littéraire est immense et inégale, à l’image de sa vie. Outre les Sonnets luxurieux et les Ragionamenti, il composa des ouvrages religieux – une Vie de la Vierge Marie, une Vie de sainte Catherine, une paraphrase des Psaumes – qui lui valurent, dit‑on, d’être un temps évoqué pour le chapeau de cardinal. Le même homme qui rimait les postures érotiques de Giulio Romano aspirait à la pourpre. Ce paradoxe, loin d’être une contradiction, révèle l’essence de son caractère : une absence totale de pudeur morale, un goût sans bornes pour le pouvoir sous toutes ses formes, qu’il s’exerçât par la prière ou par l’obscénité.
Ironie suprême : à sa mort, le 21 octobre 1556, ceux-là mêmes qui avaient profité de ses talents et de ses silences veillèrent à faire inscrire ses œuvres à l’Index des livres interdits. Le Vatican, qu’il avait si longtemps tenu en haleine, lui réglait enfin son compte. Une légende tenace, rapportée dès le xviie siècle, veut qu’il soit mort d’un fou rire irrépressible en écoutant une plaisanterie grivoise. Le détail est probablement apocryphe, mais il est à l’image du personnage : même sa mort devait être mise en scène.
L’Arétin n’est pas un écrivain facile à réhabiliter. Il n’est pas non plus un auteur que l’on peut ignorer. Par son culot, son cynisme et son génie de la publicité personnelle, il inventa une figure qui allait traverser les siècles : celle de l’écrivain libre parce que vénal, indépendant parce que dangereux, intouchable parce que nécessaire. En cela, il est bien le premier des libertins au sens plein du terme, non pas seulement l’homme de la licence charnelle, mais celui de la liberté absolue de tout dire, de tout écrire, de tout monnayer. Apollinaire, en le traduisant au début du xxe siècle, ne s’y trompa pas : l’Arétin était un ancêtre, un modèle, peut-être un miroir.