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Numéro 02 — Printemps 2026 — La littérature curiosa & l'érotisme dans la littérature
La littérature érotique, l’érotisme dans la littérature par Joseph Vebret

Éditorial

n°2 — mai 2026

La littérature érotique, l’érotisme dans la littérature

par Joseph Vebret

De Platon à Annie Ernaux, l'histoire de la littérature érotique en France. Joseph Vebret ouvre le dossier curiosa de Littératures & Cetera.

10 min de lecture

Sommaire de l'article


    Aux origines : la dialectique d’éros et de logos

    L’histoire de la sexualité est intimement liée à celle de l’humanité. La littérature érotique, qui accompagne l’évolution des mœurs et des modes de vie, les crises et les bouleversements politiques, se rit des dogmes et des interdits, contourne la liberté et la morale, circule sous le manteau ou en plein jour. Dans l’Antiquité grecque et romaine, elle est un genre au même titre qu’un autre, à la condition d’éviter la tragédie et l’épopée considérées alors comme « nobles », et se déploie aussi bien dans les épigrammes priapiques que dans les dialogues philosophiques où le corps sert de laboratoire à la pensée. Le Banquet de Platon fonde la dialectique entre éros et logos, où le désir charnel devient chemin vers la contemplation du Beau ; Longus, avec Daphnis et Chloé, inaugure l’érotisme pastoral, lignée qui irriguera la littérature jusqu’à l’Âge classique. De Pétrone à Lucien, de certaines élégies d’Ovide aux saturnales licencieuses, ce qui se joue déjà, au cœur même du plaisir, c’est le rapport entre le désir et la loi, entre l’ordre de la cité et le désordre des sens.

    Fabliaux, blasons et sonnets luxurieux

    Le Moyen Âge, loin de l’image de pudeur rigide qu’on lui prête parfois, connaît une exubérance érotique considérable : les fabliaux débordent de scènes charnelles où le rire le dispute à la paillardise. La seconde partie du Roman de la Rose (Jean de Meun, vers 1275), par exemple, érige le désir en allégorie centrale, et la tradition goliardique, cette veine littéraire et festive portée par des clercs et étudiants vagabonds, les « goliards », qui pratiquent la satire irrévérencieuse, la chanson à boire et la critique railleuse de l’Église et de l’ordre social, moque les interdits ecclésiastiques jusque dans les marges des manuscrits enluminés. La Renaissance amplifie le mouvement : Rabelais fait du corps un continent d’aventures langagières, Brantôme chronique les amours des grands dans ses Vies des dames galantes, et les blasons anatomiques de Marot et de ses émules célèbrent chaque parcelle de chair féminine avec une précision qui tient du blason héraldique autant que du poème d’amour. En Italie, l’Arétin compose ses Sonnets luxurieux (1527), souvent considérés comme l’acte de naissance de la pornographie moderne, rappelant que la censure de l’écrit érotique n’est pas un phénomène strictement français. C’est de ce terreau que naîtront, au siècle suivant, le libertinage érudit et ses combats.

    Imprimerie, censure et autodafés

    L’invention de l’imprimerie accélère la diffusion des œuvres, mais favorise l’avènement de la censure, qui se vautre dans le lit de la morale chrétienne. Apparaissent alors des pseudonymes, des éditions clandestines sans référence d’éditeur ou imprimées à l’étranger, parfois même antidatées pour brouiller les pistes. Sous l’Ancien Régime, privilèges royaux, Index ecclésiastiques et ordonnances de police encadrent étroitement ce qui peut s’imprimer et se vendre, dessinant un vaste continent souterrain de « livres qu’on ne lit que d’une main » qui circulent de cabinets en boudoirs, de libraires complaisants en bibliothèques secrètes. C’est ainsi que l’on pend, embastille, exile ou brûle pour quelques pages jugées trop libres : Théophile de Viau au début du xviie siècle, puis, plus loin dans le siècle, le poète libertin Claude Le Petit, condamné pour « crime de lèse-majesté divine et humaine ». Son Bordel des Muses, recueil de vers extrêmement libres et antireligieux, est jeté au feu avec son corps en place de Grève, le 1er septembre 1662.



    Le siècle libertin

    Le libertinage, d’abord mode de pensée en forme de résistance aux absolutismes politique et religieux, devient par la suite mode de vie mondain. Crébillon fils, l’auteur des Égarements du cœur et de l’esprit, finit sa vie dans les habits noirs du censeur royal. De Sade enfermé et clandestin à Restif, de Casanova chroniqueur infatigable de ses propres amours à Choderlos de Laclos dont les Liaisons dangereuses (1782) font de la séduction un art de la guerre, de Mirabeau à Louvet, le xviiie siècle invente une langue du désir qui a partie liée avec la philosophie des Lumières et les promesses d’émancipation. Mais cette logique de répression ne s’éteint pas avec la Révolution. Si elle libère la parole, elle ne libère guère les corps : la Terreur rétablit la vertu en maître mot, et Napoléon, avec le Code civil, recadre fermement la sexualité dans la sphère conjugale.

    1857 et après : la littérature au tribunal

    De grands classiques aujourd’hui enseignés à l’école sont poursuivis et souvent condamnés pour délit d’« outrage à la moralité publique », notion on ne peut plus floue, qui prolonge au xixe et au xxe siècle le vieux réflexe de l’Index sous les habits neufs du Code pénal. L’année 1857, à elle seule, concentre les procès intentés à Flaubert pour Madame Bovary et à Baudelaire pour Les Fleurs du mal : deux œuvres capitales, deux procès qui révèlent combien la littérature dérange dès lors qu’elle touche au corps et au désir. Plus tard, les œuvres d’Apollinaire, les livres édités par Jean-Jacques Pauvert, pour n’en citer que quelques-unes, se heurtent aux mêmes accusations d’obscénité ou d’atteinte aux bonnes mœurs, qui permettent de saisir, de mutiler, d’interdire ou de réserver aux seuls adultes des livres qui s’écartent de la norme sexuelle dominante. Plus près de nous, des surréalistes aux situationnistes, d’Emmanuelle à Histoire d’O, l’érotisme sert tour à tour de laboratoire formel, de slogan de libération et de terrain de scandale : le roman de Pauline Réage, publié en 1954, vaut ainsi à son éditeur des poursuites pour obscénité avant de devenir, quelques décennies plus tard, un classique discuté dans les universités.

    Passeurs, plateformes et liberté conquise

    L’érotisme littéraire ne va pas sans ses passeurs : Maurice Girodias et l’Olympia Press, Éric Losfeld et Le Terrain Vague, Régine Deforges éditrice avant d’être romancière, tous prennent des risques considérables pour que circulent les textes que la loi voudrait étouffer. Certains textes devront attendre les années 1970 pour être publiés ou diffusés légalement, même si, officiellement, la censure n’existe plus en France. L’arsenal juridique, des lois sur l’obscénité aux pouvoirs de saisie du ministère de l’Intérieur, offrait toutes les possibilités aux pouvoirs publics de décider de ce que les citoyens avaient ou non le droit de lire. Mai 1968 et le souffle révolutionnaire de l’interdit d’interdire ont constitué un tournant : la liberté d’écrire et de publier sort enfin victorieuse d’un combat mené depuis des siècles, même si les formes de contrôle glissent désormais vers les tribunaux civils, les comités de lecture, les polémiques médiatiques, voire les algorithmes des plateformes numériques, nouveaux censeurs sans visage.

    L’érotisme entre les lignes

    L’érotisme s’est immiscé jusqu’entre les lignes des plus grandes œuvres : les frasques du Dom Juan de Molière, les Confessions de Rousseau, la quête d’Octave de Malivert dans l’Armance de Stendhal, les langueurs d’Emma Bovary – et cette scène de la calèche qui dit tout sans rien montrer –, les chaleurs de la forge dans L’Assommoir de Zola, les fantasmes de Swann dans Un amour de Swann où le désir se déplace sur un objet esthétique, le trouble de Michel dans L’Immoraliste de Gide… La plupart des grands écrivains ont succombé à cette maladie qui n’a rien de honteux : Villon, La Fontaine, Diderot, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Mallarmé, Maupassant, Mirbeau, Verlaine, Apollinaire, Mac Orlan, Breton, Aragon, Cocteau, Bataille – qui éleva l’érotisme au rang d’expérience métaphysique –, Mandiargues, Robbe‑Grillet, pour ne citer que les plus célèbres, se sont adonnés à ce plaisir solitaire, par goût, provocation, besoin financier, ou tout simplement parce qu’il y avait là moyen de transgresser, militer ou innover, de triturer le langage pour mieux libérer l’imaginaire. À côté de cette lignée « noble », une constellation d’auteurs anonymes ou de plume, publiés sous de fausses adresses et des titres trompeurs, peuple au xixe siècle un continent clandestin de brochures, de romans de bordel, de récits de couvent, qui bâtissent, loin des canons, une autre histoire de la lecture et du plaisir. L’écrivain érotique, reconnu ou non, marche toujours sur une ligne de crête : entre le tribunal et la chambre à coucher, entre le salon littéraire et le cabinet de curiosités, entre la recherche formelle et la recherche du frisson.

    Une littérature au présent

    Après bien des péripéties, l’érotisme a retrouvé sa place dans la littérature, qui en est revenue aux origines : une relative liberté de mouvement pour ne faire plus qu’un. Alina Reyes, Virginie Despentes ou encore Catherine Millet ont ouvert la voie ; les femmes sont souvent plus courageuses que leurs homologues dits virils, en assumant la première personne, en exposant leurs corps et leurs fantasmes, en retournant les dispositifs du regard masculin. Annie Ernaux, avec Passion simple et L’Occupation, porte la confession érotique à un degré d’épure radicale ; Abdellah Taïa lie désir homosexuel et mémoire postcoloniale dans une œuvre qui déplace les frontières du dicible. À leur suite, des écritures féminines et queer investissent l’érotisme comme un terrain d’exploration politique : des expériences jusqu’alors refoulées aux marges – sexualités minoritaires, corps marginaux, violences tues – deviennent matière à littérature, non pour édifier, mais pour complexifier nos représentations du consentement, du pouvoir, du soin. L’érotisme n’est plus seulement affaire de boudoir : il croise désormais les études de genre, les mémoires postcoloniales, les luttes pour les droits des minorités sexuelles, et brouille un peu plus les frontières entre privé et public, intime et collectif.

    La bibliothèque dispersée des vies

    Et parce que les écrivains ne sont, en somme, que des êtres humains comme les autres, faits de chair, de sentiments, de désirs et de fantasmes, avec la possibilité qui est la leur de les coucher noir sur blanc, dotés des mêmes travers, jouisseurs, libidineux, voyeurs, obsédés, débauchés, cérébraux, chauds lapins, priapiques, impuissants, gourmands, misogynes, provocateurs, coureurs de jupons, amateurs d’amours tarifées ou ancillaires, pornocrates, séducteurs, sauteurs, dragueurs, baiseurs, dominateurs, soumis, partageurs, et des meilleurs, dont la vie et l’œuvre en viennent parfois à se confondre, leurs turpitudes en ce domaine participent à l’élaboration d’un fonds littéraire allant grossissant. Correspondances brûlées, journaux intimes lacunaires, bibliothèques saisies, procès-verbaux de police ou de douane composent en creux une autre bibliothèque érotique, dispersée, où les biographies se laissent lire entre les lignes censurées. L’enquête sur les œuvres est toujours, aussi, une enquête sur les vies : elle fait affleurer les contradictions, les hypocrisies, les fractures entre ce qu’on écrit et ce qu’on fait, entre ce qu’on avoue et ce qu’on tait.

    Forme et pensée : ce qui distingue l’érotisme littéraire

    Aborder l’érotisme à travers les œuvres et leurs auteurs revient à raconter l’histoire de la littérature. On ne saurait se satisfaire de l’opposition convenue selon laquelle l’érotisme suggère là où la pornographie affirme : ce n’est pas la chair et son utilisation qui rendent un texte à la fois littéraire et érotique, mais la pensée, l’esprit, le style, la personnalité de l’auteur, le but poursuivi. Et c’est aussi la forme : l’écriture du désir a suscité des inventions littéraires décisives – le flux de conscience, le monologue intérieur, l’ellipse, le fragment –, comme si le corps, résistant au langage ordinaire, obligeait la prose à se réinventer. Car, en définitive, la beauté n’est pas dans l’objet, mais dans le regard. Suivre les métamorphoses de ce regard – masculin, féminin, queer, chrétien, athée, bourgeois ou populaire –, c’est suivre les métamorphoses d’une société tout entière, de ses tabous et de ses seuils de tolérance, de ses peurs et de ses désirs.

    L’histoire de la sexualité, de l’érotisme et de la littérature n’est autre que l’Histoire de l’humanité, celle, au départ, de deux êtres qui se rencontrent et croquent la pomme. Le dossier qui suit se propose de reprendre ce geste originel, en le déployant à travers quelques œuvres, quelques figures, quelques scandales. Il ne s’agit pas d’être exhaustif, mais de comprendre comment, de siècle en siècle, l’écriture du plaisir aura façonné notre manière de penser le corps, le langage et la liberté.