{"id":305,"date":"2025-11-11T15:21:28","date_gmt":"2025-11-11T14:21:28","guid":{"rendered":"http:\/\/litteraturesetcetera.fr\/?p=305"},"modified":"2026-04-16T10:12:03","modified_gmt":"2026-04-16T08:12:03","slug":"le-langage-de-la-main","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/2025\/11\/11\/le-langage-de-la-main\/","title":{"rendered":"Le langage de la main"},"content":{"rendered":"<p>Le satiriste et nouvelliste am\u00e9ricain Ambrose Bierce (1842-1914), auteur de textes grin\u00e7ants d\u2019une exceptionnelle force comique, a dit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ah\u2009! la femme. Puissions-nous nous blottir dans ses bras sans tomber entre ses mains.\u00a0\u00bb<\/em> Cette amusante saillie, d\u00e9couverte pour r\u00e9diger un article paru dans <em>L\u2019Archicube <\/em>(n\u00b0\u00a030, revue des anciens \u00e9l\u00e8ves de l\u2019ENS Paris\u00a0Ulm), m\u2019a donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de remettre \u00e0 l\u2019honneur de nombreuses m\u00e9taphores qui expriment la vigueur de notre main, \u00e0 la fois banale et essentielle dans l\u2019accomplissement de moult situations de notre vie quotidienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc un petit voyage imag\u00e9, parfois symbolique et souvent amusant, de ce membre vital appel\u00e9 dans la langue verte&nbsp;: <em>cuill\u00e8re<\/em>, <em>louche<\/em>, <em>pince<\/em> ou encore <em>paluche<\/em> (n.&nbsp;f., milieu&nbsp;xx<sup>e<\/sup>), qui d\u00e9rive de <em>pale<\/em>, l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 aplatie d\u2019une rame de bateau (\u00e9vidente analogie visuelle). Existe \u00e9galement la <em>pogne<\/em> (n.&nbsp;f., d\u00e9but&nbsp;xix<sup>e<\/sup>), qui d\u00e9coule de <em>poigne<\/em>, la force du poing. Toujours parmi les syntagmes familiers (et aujourd\u2019hui d\u00e9suets), on trouve la <em>fourchette du p\u00e8re Adam<\/em> (les doigts de la main). En ce temps-l\u00e0, point de fourchette&nbsp;: le p\u00e8re Adam mangeait avec ses doigts. On rencontre encore l\u2019expression argotique <em>les avoir palm\u00e9es<\/em>. Autrement dit&nbsp;: avoir les mains palm\u00e9es, r\u00e9f\u00e9rence aux pattes de certains oiseaux. R\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un humain maladroit ou paresseux.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvenons-nous aussi que le brave Ponce Pilate s\u2019en lave les mains en l\u2019an&nbsp;30\u2009! \u00c0&nbsp;cette \u00e9poque-l\u00e0, sous le r\u00e8gne de l\u2019empereur Tib\u00e8re (14-37), Ponce Pilate exerce les fonctions de procurateur (sorte de gouverneur) de Jud\u00e9e. Certes, les Romains occupent la Palestine depuis un si\u00e8cle, mais ils laissent les juifs pratiquer leur religion. En poste entre les ann\u00e9es&nbsp;26 et 36, Ponce Pilate doit juger une affaire exceptionnelle (vers&nbsp;29 ou&nbsp;30)&nbsp;: le proc\u00e8s de J\u00e9sus-Christ. Mais il ne voit aucune raison de condamner le proph\u00e8te. Il pr\u00e9sente donc J\u00e9sus \u00e0 la foule en disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voici l\u2019homme\u2009!&nbsp;\u00bb <em>(Ecce homo\u2009!)<\/em>. Et il propose de gracier le Christ. La foule refuse. Ponce Pilate demande alors de l\u2019eau. Il se lave les mains devant une affluence en furie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis innocent du sang de ce juste\u2009! C\u2019est votre affaire.&nbsp;\u00bb Ce qui deviendra&nbsp;: <em>je m\u2019en lave les mains<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Poursuivons ces \u00e9vocations avec une s\u00e9rie de superbes m\u00e9taphores, plus modernes et souvent tr\u00e8s expressives.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Avoir la main verte.<\/em> Poss\u00e9der connaissances et habilit\u00e9 dans l\u2019art du jardinage. Cultiver adroitement les plantes afin de les entretenir tout au long de leur vie. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la couleur verte, accol\u00e9e aux v\u00e9g\u00e9taux \u00e0 chlorophylle, est bien s\u00fbr \u00e9vidente. Comme si la main verte savait se fondre au milieu des plantations.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Avoir la haute main sur\u2026<\/em> Ici, l\u2019adjectif <em>haute<\/em> (d\u00e9but&nbsp;xi<sup>e<\/sup>) qualifie le fait de placer quelque chose au-dessus d\u2019une position habituelle. Avoir la haute mainsur quelqu\u2019un implique la notion d\u2019un pouvoir non partag\u00e9. Mais ne pas confondre avec <em>haut la main<\/em>, car l\u2019adjectif poss\u00e8de ici une valeur d\u2019adverbe (en position haute). En cons\u00e9quence, <em>haut la main <\/em>est une locution adverbiale qui signifie&nbsp;: avec brio, en surmontant de multiples obstacles.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Avoir la main lourde<\/em>. L\u2019adjectif <em>lourd <\/em>(fin&nbsp;xii<sup>e<\/sup>) exprime la notion de violence, de force, de puissance. Au propre&nbsp;: frapper avec brutalit\u00e9. Au figur\u00e9&nbsp;: ch\u00e2tier, punir, s\u00e9vir, sanctionner. Mais toujours avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>De main de ma\u00eetre<\/em>. Les corporations professionnelles jou\u00e8rent un r\u00f4le fondamental dans la cit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale. Au milieu du xv<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, il y avait une centaine de corporations dans la capitale. Chacune \u00e9tait compos\u00e9e de trois cat\u00e9gories&nbsp;: ma\u00eetre, compagnon et apprenti. La famille d\u2019un apprenti payait un ma\u00eetre pour qu\u2019il enseigne le m\u00e9tier. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es, l\u2019apprenti devenait compagnon et il travaillait pour le ma\u00eetre qui lui versait alors un salaire. Plus tard, le compagnon pouvait \u00e0 son tour devenir ma\u00eetre. Grade soumis \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un ouvrage appel\u00e9 <em>chef-d\u2019\u0153uvre<\/em>. Un ouvrage r\u00e9alis\u00e9 de main de ma\u00eetre exprime donc rigueur, comp\u00e9tence, habilet\u00e9, maestria, talent, voire passion.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Passer la main<\/em>. L\u2019analogie avec le r\u00e8glement de moult jeux de cartes para\u00eet \u00e9vidente. Un participant passe la main s\u2019il d\u00e9cide de s\u2019abstenir lors d\u2019un tour de table. Tous les concurrents ont alors les yeux riv\u00e9s sur les mains qui manipulent lesdites cartes. Au propre&nbsp;: se retirer, de pas souhaiter s\u2019engager. Au figur\u00e9&nbsp;: transmettre son autorit\u00e9 (pouvoir ou savoir) \u00e0 un successeur.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Avoir un poil dans la main<\/em>.\u00catre paresseux. Sous-entendu (caricature populaire), le gueux aurait la pogne lourde, noueuse, charnue et\u2026 poilue. Jusqu\u2019au creux de sa paume.<\/p>\n\n\n\n<p><em>En un tour de main<\/em>.Formule qui exprime l\u2019id\u00e9e de rapidit\u00e9, d\u2019adresse et de savoir-faire. Une attitude digne de tous les experts d\u2019un domaine distinctif qu\u2019ils ma\u00eetrisent sur le bout des doigts\u2026 de la main. On trouve aussi la locution adverbiale litt\u00e9raire&nbsp;: <em>en un tournemain<\/em> (xvi<sup>e<\/sup>). Sens \u00e9quivalent&nbsp;: en un instant, rapidement, \u00e0 la h\u00e2te, avec une parfaite vivacit\u00e9, en un rien de temps et sans aucune difficult\u00e9. Bref, l\u2019instant n\u00e9cessaire pour tourner la main suffit \u00e0 accomplir la besogne engag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c9carter d\u2019un revers de main<\/em>. Traiter avec m\u00e9pris (une situation ou un individu). Le revers de la main s\u2019oppose \u00e0 la paume travailleuse, ce qui signifie qu\u2019un revers de main suffit \u00e0 traiter une question mineure.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Pr\u00eater main forte<\/em>. La seule formule <em>pr\u00eater la main<\/em> indique une action volontaire qui consiste \u00e0 aider autrui sans retenue. Calmement, avec mesure. En revanche, la <em>main forte<\/em> implique la notion de vigueur, de rigueur, d\u2019autorit\u00e9, voire de violence.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mettre la derni\u00e8re main<\/em>.L\u2019artisan qui a le sens du d\u00e9tail a toujours le souci de proposer un travail soign\u00e9. Aussi met-il un point d\u2019honneur \u00e0 finaliser avec passion son ouvrage. Il esp\u00e8re que son \u0153uvre touchera la perfection. Il contr\u00f4le et v\u00e9rifie tout jusqu\u2019\u00e0 la livraison finale.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ne pas y aller de main morte<\/em>. Par d\u00e9finition, une main morte ne vit plus. Elle ne peut rien entreprendre. Elle est hors service, hors circuit, inutile. Et sans danger. La forme n\u00e9gative de cette m\u00e9taphore en complique la compr\u00e9hension. Car si un gaillard n\u2019y va pas de main morte, cela signifie que sa poigne est bien vivante, vigoureuse, agressive. Et non pas morte. Ne pas y aller de main mortesignifie&nbsp;: y aller d\u2019une main puissante, robuste, vivace, voire violente. Au figur\u00e9&nbsp;: s\u2019engager vigoureusement, avec fougue et d\u00e9termination.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Passer la main dans le dos de quelqu\u2019un<\/em>. Flatter un proche pour se le mettre dans la poche. On retrouve l\u2019image d\u2019une caresse donn\u00e9e sur le dos d\u2019un animal que l\u2019on veut amadouer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Perdre la main<\/em>. Nous sommes au c\u0153ur d\u2019un drame qui touche un \u00e9minent orf\u00e8vre (artisan, artiste, cr\u00e9ateur, fa\u00e7onnier) lorsqu\u2019il ne parvient plus \u00e0 ex\u00e9cuter des \u0153uvres dignes de son talent. Il a perdu la main et le savoir-faire qui faisait son succ\u00e8s. Comme s\u2019il avait oubli\u00e9 toutes ses comp\u00e9tences. \u00c0&nbsp;l\u2019oppos\u00e9, on trouve<em> reprendre la main<\/em>, qui exprime la notion d\u2019une volont\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e afin de refaire fi\u00e8rement surface.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Prendre la main dans le sac<\/em>.Surprendre un malfrat en pleine action d\u00e9lictueuse. En l\u2019occurrence, la main plong\u00e9e dans un sac. Donc, prendre ce filou sur le fait, ce que la justice appelle en flagrant d\u00e9lit. D\u2019aucuns disent plut\u00f4t&nbsp;: <em>\u00eatre pris la main dans le pot de confiture<\/em>. Au figur\u00e9&nbsp;: d\u00e9couvrir une escroquerie (vol, magouille) qui avait \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9e. Par exemple (pure fiction, bien s\u00fbr\u2009!)&nbsp;: un ministre des Finances fraude le fisc en pla\u00e7ant des sommes gigantesques en Suisse. La presse r\u00e9v\u00e8le l\u2019affaire. Il aura \u00e9t\u00e9 pris la main dans le sac.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mettre les mains dans le cambouis<\/em>. Huile noircie apr\u00e8s un emploi prolong\u00e9 dans les rouages d\u2019un m\u00e9canisme aci\u00e9r\u00e9, le cambouis ressemble \u00e0 une sorte de graisse \u00e9paisse et peu rago\u00fbtante. Oser plonger ses mains dans un tel bourbier rel\u00e8ve d\u2019un r\u00e9el courage. Au figur\u00e9&nbsp;: ne pas h\u00e9siter \u00e0 s\u2019immerger dans un travail complexe et peu r\u00e9mun\u00e9rateur. Par extrapolation&nbsp;: se d\u00e9penser sans compter.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Prendre son courage \u00e0 deux mains<\/em>. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une force morale ou physique (ardeur, audace, bravoure, hardiesse), le courage exprime l\u2019id\u00e9e de fermet\u00e9 chevill\u00e9e au corps face \u00e0 un danger concret ou devant une souffrance insidieuse. Mobiliser deux mains vigoureuses pour projeter son courage \u00e0 la face d\u2019un ennemi, voire \u00e0 la face du monde, m\u00e9rite le respect. Les deux mains actives et solidaires expriment une ind\u00e9fectible volont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Avoir les mains libres<\/em>. Agir sans entrave et revendiquer une totale libert\u00e9 de comportement ou d\u2019expression. Avoir le sentiment d\u2019exister pleinement, sans qu\u2019aucun lien ne vienne ligoter les poignets et emp\u00eacher d\u2019accomplir son destin.<\/p>\n\n\n\n<p><em>En venir aux mains<\/em>.Se quereller violemment. Au point de se battre sans aucune retenue. D\u2019aucunes pr\u00e9f\u00e8rent <em>se<\/em> <em>cr\u00eaper le chignon&nbsp;<\/em>: l\u2019id\u00e9e de s\u2019attaquer au chignon de son adversaire prend une dimension embl\u00e9matique dans la mesure o\u00f9 cette fantaisie est une marque d\u2019\u00e9l\u00e9gance et de raffinement qui n\u00e9cessitait un r\u00e9el tour de main.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Faire des pieds et des mains<\/em>.D\u00e9ployer une \u00e9nergie d\u00e9mesur\u00e9e pour mener \u00e0 bien un projet, pour r\u00e9v\u00e9ler une v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e ou pour assister autrui dans une d\u00e9marche d\u00e9licate. Autrement dit&nbsp;: se d\u00e9mener sans arri\u00e8re-pens\u00e9e pour faire triompher une cause, atteindre un objectif ou d\u00e9fendre une id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour terminer cette balade dans les arcanes du langage (un pays ou la main de l\u2019homme n\u2019a jamais vraiment mis les pieds), n\u2019oublions pas l\u2019embl\u00e9matique <em>main de Dieu<\/em>, si ch\u00e8re \u00e0 l\u2019Argentin Diego Maradona (1960-2020). Ce c\u00e9l\u00e8bre et talentueux footeux totalement d\u00e9jant\u00e9 inscrivit un but de la main lors des quarts de finale de la Coupe du monde&nbsp;1986 contre l\u2019Angleterre. Une <em>main de Dieu<\/em> qui conduira son \u00e9quipe \u00e0 remporter le troph\u00e9e. Un but que certains n\u2019ont pas rechign\u00e9 \u00e0\u2026 applaudir des deux mains. Nous sommes ici au c\u0153ur d\u2019une redondance litt\u00e9raire volontaire qui exprime enthousiasme et sinc\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n<!--themify_builder_content-->\n<div id=\"themify_builder_content-305\" data-postid=\"305\" class=\"themify_builder_content themify_builder_content-305 themify_builder tf_clear\">\n    <\/div>\n<!--\/themify_builder_content-->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le satiriste et nouvelliste am\u00e9ricain Ambrose Bierce (1842-1914), auteur de textes grin\u00e7ants d\u2019une exceptionnelle force comique, a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u2009! la femme. 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