{"id":303,"date":"2025-11-11T15:16:28","date_gmt":"2025-11-11T14:16:28","guid":{"rendered":"http:\/\/litteraturesetcetera.fr\/?p=303"},"modified":"2026-04-16T10:12:03","modified_gmt":"2026-04-16T08:12:03","slug":"violette-leduc-lamour-largent-un-mecenat-sentimental","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/2025\/11\/11\/violette-leduc-lamour-largent-un-mecenat-sentimental\/","title":{"rendered":"Violette Leduc, l\u2019amour, l\u2019argent\u00a0: un m\u00e9c\u00e9nat sentimental"},"content":{"rendered":"<p>Violette Leduc, qui connut la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 gr\u00e2ce au succ\u00e8s de <em>La\u00a0B\u00e2tarde<\/em> en 1964, est une amoureuse de l\u2019impossible. Toute sa vie, elle s\u2019\u00e9prend de ceux qui ne pourront lui rendre son amour. Ses relations sentimentales sont ambigu\u00ebs, tout comme son rapport \u00e0 l\u2019argent. Entretenue souvent par ceux qu\u2019elle aime et admire, dans quelles mesures le besoin financier a-t-il motiv\u00e9 ses relations avec autrui et a-t-il jou\u00e9 sur son travail de cr\u00e9ation\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, Violette Leduc a connu des difficult\u00e9s financi\u00e8res. Issue d\u2019une famille paysanne, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e par des femmes&nbsp;: sa m\u00e8re, Berthe, sa grand-m\u00e8re, Fid\u00e9line, et sa marraine, Clarisse Poulain. Sa m\u00e8re vit pauvrement. Elle a \u00e9t\u00e9 mise enceinte \u00e0 Valenciennes par Andr\u00e9 Debaralle, le fils de ses ma\u00eetres. Elle a d\u00fb quitter sa place de bonne, sans rien dire de la \u00ab&nbsp;faute&nbsp;\u00bb qu\u2019elle a commise. Sa fille, Th\u00e9r\u00e8se Andr\u00e9e Violette, est n\u00e9e \u00e0 Arras, et toutes deux vivent dans une chambre mis\u00e9rable. Ces probl\u00e8mes financiers qui hanteront toute son enfance vont faire de Violette une personne qui aura, durant sa vie, un rapport tr\u00e8s particulier \u00e0 l\u2019argent. En 1913, alors que Violette n\u2019a que six ans, Berthe retourne, avec la grand-m\u00e8re, \u00e0 Valenciennes. Elle rencontre un homme, Ernest Dehous, qui l\u2019aide financi\u00e8rement. Cette relation est plus fond\u00e9e sur l\u2019argent que sur l\u2019amour et, si Berthe \u00e9pouse cet homme sept ans plus tard (22&nbsp;janvier 1920), c\u2019est en grande partie pour cette raison. Le mariage la sort de la difficult\u00e9 et la met \u00e0 l\u2019abri. Ce sera pour Violette une grande f\u00ealure qui, selon Simone de&nbsp;Beauvoir, serait \u00e0 l\u2019origine de son narcissisme et de son sentiment d\u2019abandon.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers emplois de Violette Leduc lient l\u2019\u00e9criture et l\u2019argent&nbsp;: entre 1928 et 1932, elle est employ\u00e9e comme \u00e9choti\u00e8re chez Plon. Elle s\u2019occupera de la publicit\u00e9, du service de presse. Elle vit en couple avec Denise Hertg\u00e8s, une ancienne surveillante rencontr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole, de quatre ans son a\u00een\u00e9e. Apr\u00e8s le scandale suscit\u00e9 par cette liaison, Denise a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9e du coll\u00e8ge, mais leur histoire d\u2019amour se poursuit durant neuf ans. Elles se sont install\u00e9es ensemble. Et l\u00e0 encore, l\u2019argent entre en jeu dans cette relation. Car Denise Hertg\u00e8s entretient Violette pendant trois ans. Cette derni\u00e8re a d\u00fb quitter son travail pour des raisons de sant\u00e9. \u00c0&nbsp;la m\u00eame \u00e9poque, Violette se passionne pour le luxe et la mode, et n\u2019\u00e9prouve aucune g\u00eane \u00e0 ce que Denise lui paie ce dont elle a envie. Elle ne se prive pas non plus de voler dans les magasins (elle scandalise d\u2019ailleurs le public, en 1964, \u00e0 la parution de <em>La&nbsp;B\u00e2tarde<\/em>, quand elle avoue sans honte qu\u2019elle aime voler). Elle ne travaille pas, mais veut s\u2019offrir des chapeaux Rose Descat, des tailleurs Schiaparelli. Les articles qu\u2019elle \u00e9crira plus tard dans les journaux (<em>Pour Elle<\/em>, <em>Vogue<\/em>) seront d\u2019ailleurs des hommages aux grands couturiers. En 1940, par exemple, elle \u00e9crit des textes publicitaires pour Lucien Lelong.<\/p>\n\n\n\n<p>De sa rupture avec Denise en 1935, Violette parle en ces termes li\u00e9s \u00e0 l\u2019argent&nbsp;: \u00ab&nbsp;Apr\u00e8s sa fuite, je dus rendre en monnaie de souffrance ce qu\u2019elle m\u2019avait donn\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Violette Leduc occupe successivement les postes de dactylographe, de sc\u00e9nariste, de journaliste\u2026 L\u2019\u00e9criture est un moyen de gagner sa vie (comme plus tard, quand elle fera des reportages pour <em>Paris Match<\/em>). Violette n\u2019est pas encore \u00e9crivain. Elle \u00e9crit pour vivre, mais elle n\u2019exerce pas ses talents dans la cr\u00e9ation personnelle. La premi\u00e8re personne qui l\u2019incite \u00e0 cet exercice, en 1937, c\u2019est Maurice Sachs. Elle l\u2019a rencontr\u00e9 alors qu\u2019elle travaillait chez Synops (une soci\u00e9t\u00e9 adaptant au cin\u00e9ma des romans).<\/p>\n\n\n\n<p>Son go\u00fbt pour l\u2019argent la conduit \u00e0 faire du march\u00e9 noir durant la guerre. Il s\u2019agit de pallier ses difficult\u00e9s financi\u00e8res, certes, mais elle ne conna\u00eet pas de limites et se prend volontiers au jeu de ces trafics qu\u2019elle m\u00e8ne avec Maurice Sachs. En 1942, en Normandie, elle gagne beaucoup d\u2019argent, se met dans des situations dangereuses (ce qui finira m\u00eame par la conduire en prison). C\u2019est pourtant \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019elle commence \u00e0 \u00e9crire son premier roman, fortement pouss\u00e9e par Maurice Sachs qui en a assez de l\u2019entendre se plaindre de sa m\u00e8re, de lui raconter ses probl\u00e8mes, ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me. Il pense qu\u2019\u00e9crire lui fera du bien, m\u00eame si Violette Leduc n\u2019a jamais cru au caract\u00e8re th\u00e9rapeutique de l\u2019\u00e9criture&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne met pas ses malheurs dans un livre, on s\u2019en inspire, apr\u00e8s on les retrouve. [\u2026] On sauve l\u2019artiste mais non pas l\u2019homme.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas encore question d\u2019\u00e9dition ni de l\u00e9gitimit\u00e9, loin de l\u00e0, mais Violette \u00e9crit <em>L\u2019Asphyxie<\/em>, et ce texte n\u2019est pas une confession ordinaire. La trafiquante devient \u00e9crivaine. L\u2019id\u00e9e lui vient de faire publier son manuscrit&nbsp;; les circonstances lui sont favorables puisqu\u2019elle voit pour la premi\u00e8re fois au caf\u00e9 de Flore, en 1944, celle qui va avoir une immense influence sur sa vie et gr\u00e2ce \u00e0 qui elle pourra d\u00e9velopper ses talents litt\u00e9raires&nbsp;: Simone de&nbsp;Beauvoir, surnomm\u00e9e \u00ab&nbsp;l\u2019\u00c9v\u00e9nement&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur rencontre a lieu en f\u00e9vrier&nbsp;1945. Simone de&nbsp;Beauvoir lit en une nuit le texte de <em>L\u2019Asphyxie<\/em> et le propose aux \u00c9ditions Gallimard (dans la collection \u00ab&nbsp;Espoir&nbsp;\u00bb, dont le directeur est Albert Camus). Le roman est accept\u00e9 et, parall\u00e8lement, d\u2019autres textes de Violette sont publi\u00e9s dans la revue des <em>Temps Modernes<\/em>, dirig\u00e9e par Jean-Paul Sartre. Ce sont donc des d\u00e9buts litt\u00e9raires prestigieux, m\u00eame si elle ne rencontre pas le succ\u00e8s qu\u2019elle esp\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019honneur d\u2019\u00eatre \u00e9dit\u00e9e chez Gallimard et d\u2019\u00eatre reconnue par la critique, Violette Leduc n\u2019est pas satisfaite. \u00c9tonnamment, elle vit toujours de ses trafics et emprunte de l\u2019argent (qu\u2019elle ne rendra jamais) \u00e0 ses amis (Yves L\u00e9vy, critique litt\u00e9raire, Andr\u00e9 et Jacqueline Amar, de riches bourgeois, et Adriana Salem, une traductrice italienne mari\u00e9e \u00e0 un homme tr\u00e8s riche).<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, quand Gaston Gallimard l\u2019autorise \u00e0 publier une \u00e9dition de luxe de son deuxi\u00e8me livre, <em>L\u2019Affam\u00e9e<\/em>, il lui \u00e9crit que c\u2019est parce qu\u2019il sait \u00ab&nbsp;qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 pour [elle] d\u2019une question d\u2019argent&nbsp;\u00bb. M\u00eame si elle est en qu\u00eate de l\u00e9gitimit\u00e9, l\u2019argent qu\u2019elle peut gagner avec ses \u00e9crits lui importe beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les conseils de Jacques Gu\u00e9rin, un riche industriel qui dirige les parfums d\u2019Orsay depuis 1936 et qui deviendra une autre personne tr\u00e8s importante de sa vie, elle ach\u00e8te des actions Perrier avec le peu d\u2019argent qu\u2019elle parvient \u00e0 obtenir gr\u00e2ce \u00e0 une allocation qu\u2019elle croit recevoir de Gallimard et avec ses \u00e9conomies (march\u00e9 noir). Surprenante d\u00e9marche de sp\u00e9culation quand on est d\u00e9sargent\u00e9, mais cela refl\u00e8te le caract\u00e8re de Violette Leduc qui a besoin d\u2019amasser et de se mettre \u00e0 l\u2019abri.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019elle termine l\u2019\u00e9criture de <em>Th\u00e9r\u00e8se et Isabelle<\/em>, quelques ann\u00e9es plus tard, elle pense d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019exploitation financi\u00e8re qu\u2019elle pourra en faire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ne pourrai-je pas faire de l\u2019argent avec, exploiter l\u2019ind\u00e9cence qu\u2019on trouvera dedans, que je n\u2019ai pas voulue\u2009?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Violette Leduc ne se sent toujours pas l\u00e9gitime&nbsp;: <em>L\u2019Asphyxie<\/em> et <em>L\u2019Affam\u00e9e<\/em>, ses deux textes publi\u00e9s chez Gallimard, vont \u00eatre pilonn\u00e9s en 1955. <em>Th\u00e9r\u00e8se et Isabelle<\/em> est refus\u00e9, l\u2019\u00e9pisode de l\u2019amour entre les deux jeunes filles coup\u00e9 de <em>Ravages<\/em> qui ne se vend pas m\u00eame s\u2019il re\u00e7oit une bonne critique. Or Violette Leduc ne se satisfait pas des bonnes critiques, elle d\u00e9sesp\u00e8re du succ\u00e8s et en tombe malade&nbsp;: d\u00e9pression, parano\u00efa.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle re\u00e7oit pourtant le soutien des plus grands&nbsp;: Cocteau, Simone de&nbsp;Beauvoir dont l\u2019amiti\u00e9 ne faiblira jamais durant les dix-huit ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e8dent le succ\u00e8s de <em>La&nbsp;B\u00e2tarde<\/em> en 1964.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusque-l\u00e0, Violette gagne de l\u2019argent en posant pour le peintre Paolo Vallorz. M\u00eame riche, quand elle sera tr\u00e8s malade, elle aura la force de r\u00e9clamer \u00e0 son \u00e9diteur les six millions qu\u2019il lui doit. Elledemande 15&nbsp;% sur ses livres alors qu\u2019elle n\u2019en a obtenu que 12&nbsp;%. Elle exige \u00ab&nbsp;un ch\u00e8que de six millions deux cent dix mille anciens francs \u00e0 me remettre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019argent a donc toujours eu une place tr\u00e8s importante dans la vie de Violette Leduc, qu\u2019elle soit en difficult\u00e9 financi\u00e8re ou qu\u2019elle connaisse le succ\u00e8s et la richesse. Souvent d\u00e9pendante, elle lie sa carri\u00e8re d\u2019\u00e9crivain \u00e0 des protecteurs, des m\u00e9c\u00e8nes qui la soutiennent financi\u00e8rement, mais qui ont la particularit\u00e9 d\u2019avoir une \u00e9norme importance affective dans sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le manque affectif originel de Violette Leduc est li\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re qu\u2019elle n\u2019a jamais connu, si ce n\u2019est de vue. Elle a, toute petite, \u00e9prouv\u00e9 une grande peur de l\u2019abandon quand sa m\u00e8re l\u2019a mise huit jours en pension \u00e0 l\u2019\u00e2ge de cinq ans. Ses relations sont plac\u00e9es sous le signe de l\u2019\u00e9chec affectif. Colette Trout Hall, dans <em>Violette Leduc la mal-aim\u00e9e<\/em>, parle m\u00eame d\u2019une \u00ab&nbsp;dynamique d\u2019\u00e9chec affectif&nbsp;\u00bb&nbsp;: Violette d\u00e9truit ses amiti\u00e9s\/amours ou choisit le triangle.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1942, elle emm\u00e9nage dans un petit h\u00f4tel \u00e0 Paris avec Maurice Sachs. Elle ne travaille plus et vit \u00e0 ses crochets. D\u00e8s sa rencontre avec l\u2019\u00e9crivain homosexuel, elle \u00e9prouve des sentiments tr\u00e8s forts pour lui. Elle sait pourtant que cet amour est vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec, mais elle s\u2019installe dans cette relation frustrante. Elle le suit en Normandie. Pour elle, c\u2019est un \u00ab&nbsp;coup de foudre de la sympathie&nbsp;\u00bb, comme elle l\u2019\u00e9crit dans <em>La&nbsp;B\u00e2tarde<\/em>. Lui se lasse tr\u00e8s vite de cette amiti\u00e9 encombrante et part en Allemagne pour y \u00eatre ouvrier. Il n\u2019en reviendra jamais\u2026 Gr\u00e2ce \u00e0 Maurice Sachs, elle a \u00e9crit son premier roman&nbsp;: il lui a donn\u00e9 l\u2019impulsion de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois ans plus tard, Violette Leduc fait la rencontre de sa vie&nbsp;: Simone de&nbsp;Beauvoir sera pour elle un soutien intellectuel, affectif et mat\u00e9riel. Elle est \u00e0 la fois \u00ab&nbsp;mentor, guide \u00e9clair\u00e9, muse inspiratrice, lectrice privil\u00e9gi\u00e9e, agent litt\u00e9raire, censeur et bienfaitrice&nbsp;\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Carlo Jansiti dans la pr\u00e9face de <em>Correspondance&nbsp;1945-1972<\/em>. Ses lettres, ses livres t\u00e9moignent de sa passion pour cette femme. Par exemple, voici ce qu\u2019elle \u00e9crit dans un courrier qui lui est adress\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis heureuse parce que je vous ai revue hier, parce que ma soir\u00e9e avec vous a \u00e9t\u00e9 belle, parce que je vous adore paisiblement. Le lien est de plus en plus fort, de plus en plus extraordinaire. Ce sera une liaison \u00e9ternelle.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Simone de&nbsp;Beauvoir a eu une grande influence sur l\u2019\u0153uvre de Violette Leduc en \u00e9tant le sujet amoureux de nombreuses pages, mais aussi en retravaillant le texte avec elle, en lui faisant couper des passages, revoir d\u2019autres, comme l\u2019explique Catherine Viollet qui a travaill\u00e9 sur la g\u00e9n\u00e9tique des textes de Violette Leduc&nbsp;: ses manuscrits sont remplis de remarques de Simone de&nbsp;Beauvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle la conseille, participe \u00e0 l\u2019\u00e9criture du manuscrit car elle lit toutes les versions des cahiers et se montre tr\u00e8s pr\u00e9sente dans ce travail de cr\u00e9ation. La collaboration entre elles est \u00e9troite. \u00ab&nbsp;Simone de&nbsp;Beauvoir met de l\u2019ordre dans l\u2019\u00e9criture de Violette Leduc&nbsp;\u00bb, dit aussi Catherine Viollet.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux ans apr\u00e8s, elle fait une autre rencontre, tout aussi importante, qui lui a inspir\u00e9 de tr\u00e8s belles pages de <em>La&nbsp;Folie en t\u00eate<\/em> et de <em>La&nbsp;Chasse \u00e0 l\u2019amour<\/em>&nbsp;: Jacques Gu\u00e9rin. Il lui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 par Jean Genet. Lui aussi est homosexuel, comme la plupart des hommes qu\u2019elle aime. Il est un grand collectionneur et se passionne pour les livres et les manuscrits. Violette Leduc montre \u00e0 ceux qu\u2019elle aime qu\u2019elle d\u00e9pend d\u2019eux, affectivement mais aussi souvent financi\u00e8rement. Elle se voue enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019autre et instaure une situation tr\u00e8s d\u00e9licate. Cette relation avec Jacques devient pour Violette une v\u00e9ritable obsession amoureuse, comme Simone de&nbsp;Beauvoir en est une autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 sa passion, Jacques Gu\u00e9rin lui propose une \u00e9dition de luxe de <em>L\u2019Affam\u00e9e<\/em> en 1948. Elle r\u00e9agit de fa\u00e7on inattendue et vexante&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un bijou de la place Vend\u00f4me, une fourrure du faubourg Saint-Honor\u00e9, un billet de l\u2019agence Cook pour un voyage au Mexique.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le lendemain, elle se pr\u00e9sente au bureau de Jacques pour lui r\u00e9clamer l\u2019argent en petites coupures. Elle se montre souvent d\u00e9sagr\u00e9able avec lui car elle attend trop. Il ne peut ni ne veut d\u2019elle comme ma\u00eetresse et tente de compenser autrement cet amour qu\u2019il re\u00e7oit. Il lui fait par exemple de nombreux cadeaux&nbsp;; elle en r\u00e9clame m\u00eame parfois. Quand il lui offrira l\u2019original d\u2019une carte postale de Rousseau, Jacques Gu\u00e9rin sera tr\u00e8s bless\u00e9 d\u2019apprendre qu\u2019elle l\u2019a vendue pour se faire de l\u2019argent. Il existe toujours une ambig\u00fcit\u00e9 entre son attitude obsessionnelle amoureuse et la recherche du profit. Elle \u00e9crit aussi, dans une lettre \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir du 27&nbsp;mai 1955&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il aime ce que j\u2019\u00e9cris mais il ne songe pas \u00e0 embellir la vie d\u2019un \u00e9crivain.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui arrive souvent de se plaindre de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, et vice-versa, alors qu\u2019elle fait \u00e0 chacun d\u2019intenses d\u00e9clarations d\u2019amour. Cette attitude causera bien plus tard la rupture d\u00e9finitive avec Jacques.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est aussi jalouse de l\u2019argent que Gu\u00e9rin donne \u00e0 Genet, m\u00eame si l\u2019industriel se d\u00e9fend d\u2019avoir jamais fait cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme Jacques Gu\u00e9rin est avant tout un esth\u00e8te et un admirateur de l\u2019\u00e9criture de Violette Leduc, elle exerce souvent sur lui un chantage affectif en utilisant son travail de cr\u00e9ation. Le 2&nbsp;janvier 1954, elle lui \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je jetterais sans h\u00e9siter mon manuscrit dans la Seine pour \u00eatre aim\u00e9e. Oui Jacques. Vous ne m\u2019approuvez pas mais vous pouvez me croire. Je m\u2019aper\u00e7ois trop tard que je vous ennuie. Je me tais et pardonnez-moi de vous parler ainsi de mon manuscrit [<em>Ravages<\/em>] que vous aimez.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De cette mani\u00e8re, elle tente de l\u2019atteindre pour lui prouver la force de son amour, mais il rentre rarement dans son jeu et reste ferme face \u00e0 son obsession. Un mois plus tard, le 18&nbsp;f\u00e9vrier, elle lui \u00e9crit aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019esp\u00e9rais que vous me diriez&nbsp;: \u201cOui Violette, il faut gagner de l\u2019argent. C\u2019est votre planche de salut. C\u2019est ce qui vous aidera. Je ne vous donnerai rien et vous ne me demanderez rien, je ne vous pr\u00eaterai rien mais je vous donnerai des conseils, je vous dirai quel commerce vous devez entreprendre. Je vous guiderai. Je suis votre ami. Je vous le prouverai. Je veux vous sortir du malheur.\u201d Vous ne me l\u2019avez pas dit mais je ne vous en veux pas. Travailler chez Gallimard, voil\u00e0 ce que vous m\u2019avez propos\u00e9. Mais alors Jacques, vous n\u2019avez rien saisi de moi. \u00catre employ\u00e9e de bureau chez Gallimard (ne croyez pas que je les m\u00e9prise).&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se plaint, donne une pi\u00e8tre image d\u2019elle-m\u00eame dans le but, tr\u00e8s souvent, d\u2019obtenir de l\u2019argent ou des biens mat\u00e9riels. Jacques Gu\u00e9rin finance plusieurs voyages de Violette. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on s\u2019attendrait \u00e0 de la reconnaissance, elle en veut toujours plus. Elle ne supporte pas que l\u2019homme qu\u2019elle aime lui offre un billet de troisi\u00e8me classe. Les sentiments se jugent \u00e0 l\u2019aune de sa place dans le train&nbsp;: \u00ab&nbsp;La travers\u00e9e a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s mauvaise, l\u2019air irrespirable dans la couchette de 3<sup>e<\/sup>&nbsp;classe.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, le 13&nbsp;f\u00e9vrier 1961, Violette r\u00e9clame assez s\u00e8chement les exemplaires de <em>Th\u00e9r\u00e8se et Isabelle<\/em> qui restent \u00e0 Jacques Gu\u00e9rin (il avait fait tirer \u00e0 vingt-huit exemplaires une \u00e9dition de luxe) car elle voudrait les vendre pour se faire de l\u2019argent&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi voulez-vous garder ces exemplaires dont la vente me ferait un petit suppl\u00e9ment d\u2019argent\u2009? [\u2026] Vous aimez mes livres. Aimeriez-vous aussi que je cr\u00e8ve de faim\u2009? Il y a toutes sortes d\u2019encouragements sur la terre.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comme il lui dit qu\u2019il ne les a pas, la dispute grandit. Violette se d\u00e9fend et dit \u00e0 Gu\u00e9rin qu\u2019il ment. Elle se montre mesquine malgr\u00e9 tout le soutien financier qu\u2019il lui a apport\u00e9 jusque-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle exerce le m\u00eame chantage affectif sur Simone de&nbsp;Beauvoir qu\u2019elle aime passionn\u00e9ment. Cet amour platonique la torture, la rend folle. Et pourtant, elle utilise le levier sentimental pour \u00e9veiller la piti\u00e9 et obtenir ce qu\u2019elle cherche&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je demande \u00e0 Dieu de me donner la force de me suicider, je ne vois que cela devant moi et si j\u2019ai encore une h\u00e9sitation c\u2019est parce que vous m\u2019aidez \u00e0 travailler sinon le manuscrit irait au feu. Mon d\u00e9couragement est absolu.&nbsp;\u00bb Le post-scriptum de cette lettre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e est tr\u00e8s parlant&nbsp;: \u00ab&nbsp;La mensualit\u00e9 envoy\u00e9e lundi dernier n\u2019est pas arriv\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, dans une lettre dat\u00e9e du 12&nbsp;mars 1964&nbsp;: \u00ab&nbsp;[Je pensais \u00e0 nos soir\u00e9es,] l\u2019argent. Vous ne pouvez pas aider Catherine Genet et m\u2019aider aussi. J\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 que Gallimard, apr\u00e8s la remise du manuscrit, augmenterait ma mensualit\u00e9. Je n\u2019esp\u00e8re plus.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut rappeler qu\u2019en 1948, Simone de&nbsp;Beauvoir a d\u00e9cid\u00e9 de soutenir financi\u00e8rement Violette Leduc. Au d\u00e9but, c\u2019est Jean-Paul Sartre qui payait l\u2019allocation jusqu\u2019au succ\u00e8s des <em>Mandarins<\/em> en 1954 (couronn\u00e9 par le prix Goncourt). Violette Leduc recevra durant pr\u00e8s de vingt ans une mensualit\u00e9 de 25\u2009000&nbsp;francs. Voici ce qu\u2019a \u00e9crit Simone de&nbsp;Beauvoir \u00e0 son amant Nelson Algren en 1948&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sartre a d\u00e9cid\u00e9 de lui allouer un peu d\u2019argent chaque mois pendant un an, mais comme, sachant que \u00e7a provient de sa poche \u00e0 lui, elle ne l\u2019accepterait pas, il doit feindre que Gallimard, soi-disant convaincu que son prochain livre se vendra, lui fait une avance. \u00c7a fend le c\u0153ur de permettre que Gallimard paraisse si attentionn\u00e9 et g\u00e9n\u00e9reux, mais il le faut, cette femme est vraiment int\u00e9ressante.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Gaston Gallimard est complice du couple Sartre-Beauvoir, mais ne donne pas d\u2019argent. En pr\u00e9sence de Jacques Gu\u00e9rin, Simone de&nbsp;Beauvoir dit, en 1956, qu\u2019elle a soutenu Violette Leduc \u00ab&nbsp;par devoir&nbsp;\u00bb, assumant son r\u00f4le de m\u00e9c\u00e8ne. Jacques Gu\u00e9rin, lui, se confie \u00e0 Carlo Jansiti en 1988, et explique que s\u2019il a aid\u00e9 Violette Leduc, en plus d\u2019aimer son \u00e9criture, c\u2019\u00e9tait pour lui rendre ce qu\u2019elle lui avait donn\u00e9 pendant la guerre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle m\u2019a souvent aid\u00e9 lors de son march\u00e9 noir, en m\u2019offrant des denr\u00e9es, en m\u2019invitant au restaurant, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 je n\u2019avais pas les moyens d\u2019y acc\u00e9der.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pense, Violette Leduc apprendra tr\u00e8s vite, en 1950 par Jean Genet, le geste de ses bienfaiteurs, et cela ne l\u2019emp\u00eachera pas d\u2019accepter l\u2019argent m\u00eame si elle continue \u00e0 se plaindre beaucoup. Agac\u00e9e, Simone de&nbsp;Beauvoir l\u2019accuse de verser des larmes de crocodile puisqu\u2019elle ne se donne pas les moyens de chercher du travail&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon avenir mat\u00e9riel m\u2019obs\u00e8de souvent. Que ferai-je quand j\u2019aurai fini mon livre\u2009? Heureusement que je n\u2019y pense plus pendant que j\u2019\u00e9cris sinon je serais \u00e0 demi paralys\u00e9e. Je l\u2019\u00e9cris gr\u00e2ce \u00e0 vous, d\u2019abord parce que je vous aime, parce que je veux vous plaire, parce que vous m\u2019aidez, parce que votre d\u00e9marche chez Gallimard m\u2019a permis de subsister, parce que vous m\u2019avez dit que je pourrai le continuer apr\u00e8s janvier. [\u2026] J\u2019ai peur de manquer d\u2019argent parce que je n\u2019ai pas de m\u00e9tier, pas de capacit\u00e9s pour refaire de l\u2019argent.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est surprenant avec Violette Leduc, c\u2019est qu\u2019elle ait re\u00e7u un soutien financier de la part d\u2019un confr\u00e8re. Il est rare que les \u00e9crivains soient des m\u00e9c\u00e8nes les uns pour les autres&nbsp;: ses amis ont pay\u00e9 ses voyages et, en particulier, ses frais d\u2019hospitalisation. En effet, \u00e0 cause de ses crises de parano\u00efa, Violette Leduc a \u00e9t\u00e9 soign\u00e9e dans une clinique \u00e0 Versailles pendant six mois, puis \u00e0 la Vall\u00e9e-aux-Loups&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais encore vous ennuyer&nbsp;: je ne veux pas aller dans la maison de sant\u00e9 de Versailles. Ce serait trop co\u00fbteux. [\u2026] Je ne veux pas profiter de vous. Je vous demande encore la mensualit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce que je trouve du travail et que vous m\u2019aidiez \u00e0 en trouver avec vos conseils.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les frais m\u00e9dicaux ont \u00e9t\u00e9 pris en charge par Simone de&nbsp;Beauvoir et Jacques Gu\u00e9rin. Cet \u00e9pisode a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine d\u2019\u00e9changes tr\u00e8s froids entre les deux m\u00e9c\u00e8nes. Simone de&nbsp;Beauvoir voulait assumer seule les frais, mais Jacques Gu\u00e9rin a insist\u00e9 pour participer&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous vous rappellerez sans doute que nous nous \u00e9tions mis d\u2019accord, vous et moi, pour partager les frais de <em>La&nbsp;Vall\u00e9e aux Loups<\/em>. J\u2019ai donc, comme convenu, pay\u00e9 chaque mois une quinzaine de d\u00e9penses.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa correspondance, on trouve \u00e9norm\u00e9ment de preuves de ce chantage affectif, de ce lien entre l\u2019amour et l\u2019argent, l\u2019amour et sa sant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9crit \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir, le 25&nbsp;novembre de la m\u00eame ann\u00e9e, ce qui n\u2019\u00e9tait pas formul\u00e9 mais transparaissait dans ces amours \u00ab&nbsp;m\u00e9c\u00e9nales&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il me semble que si je gagnais beaucoup d\u2019argent, cela compenserait mes grandes privations d\u2019affection.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est dit dans cette affirmation&nbsp;: Violette Leduc compense, en grande partie, ses manques affectifs par l\u2019argent. Malgr\u00e9 l\u2019adoration qu\u2019elle porte \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir, elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 l\u2019escroquer un jour qu\u2019elle devait se charger de la vente de quelques fauteuils. Elle le confesse dans une lettre du 14&nbsp;juin 1957. \u00ab&nbsp;Je vous ai trahie quand je n\u2019ai plus voulu boire du champagne et que j\u2019ai demand\u00e9 une augmentation de ma mensualit\u00e9&nbsp;: j\u2019ai achet\u00e9 chaque mois des draps, du linge de maison. [\u2026] Je vous ai \u00e9crit le principal. Vous d\u00e9ciderez. S\u2019il faut payer, je paierai.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond d\u2019elle, elle sait tr\u00e8s bien que Simone de&nbsp;Beauvoir ne lui en voudra pas et ne lui r\u00e9clamera pas cet argent qu\u2019elle a d\u00e9tourn\u00e9. Elle sollicite aussi Sartre pour un \u00ab&nbsp;pr\u00eat&nbsp;\u00bb afin de passer ses vacances sur la C\u00f4te d\u2019Azur. Voici comment se m\u00ealent l\u2019affectif et l\u2019argent dans une lettre du 18&nbsp;mai 1949 \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais si vous deviez moins m\u2019estimer \u00e0 cause de ma demande, je pr\u00e9f\u00e8re rester \u00e0 Paris car votre estime c\u2019est ma sant\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>De belles sommes sont pr\u00eat\u00e9es \u00e0 Violette Leduc par ses riches amis de l\u2019\u00e9poque. Parmi eux, on trouve donc Sartre, Gu\u00e9rin et les Amar pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9s, mais aussi Fran\u00e7ois Reichenbach (cin\u00e9aste, neveu de Jacques Gu\u00e9rin et homosexuel lui aussi). Gr\u00e2ce \u00e0 ces pr\u00eats qui n\u2019en ont que le nom, elle a pu partir \u00e0 Morzine, en Europe du Nord, en Italie. Elle r\u00e9clame sans g\u00eane, comme elle l\u2019\u00e9crit dans cette lettre \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir en 1951&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai \u00e9crit \u00e0 Amar [Paul Amar] \u00e0 qui j\u2019ai demand\u00e9 vingt-mille francs, un suppl\u00e9ment pour terminer mon s\u00e9jour, encha\u00eener Paris aux vacances. Je ne le regrette pas. L\u2019argent n\u2019est rien, rien, rien.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un de ses voyages financ\u00e9s par Sartre et Beauvoir est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019\u00e9criture de <em>Tr\u00e9sors \u00e0 prendre<\/em>&nbsp;: le couple lui paie ce p\u00e9riple dans le sud de la France, qu\u2019elle relate par \u00e9crit et dont les premi\u00e8res pages commencent dans le train de Vichy. Le but est qu\u2019elle sorte de ses obsessions parisiennes, voie du pays et \u00e9crive un texte sur cette exp\u00e9rience<em>. Tr\u00e9sors \u00e0 prendre<\/em>, sorte de \u00ab&nbsp;faux journal&nbsp;\u00bb, raconte ce s\u00e9jour et il est, en m\u00eame temps, un prolongement de <em>L\u2019Affam\u00e9e<\/em>, car Violette Leduc ne cesse d\u2019y clamer son amour pour Simone de&nbsp;Beauvoir&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019\u00eatre que j\u2019aime d\u00e9ploie l\u00e0-dessus ses ailes d\u2019absent. [\u2026] Aujourd\u2019hui, je vous aime et je me donne pour rien comme je devrais vous aimer et me donner tous les jours. [\u2026] Je donne pour rien. Il n\u2019y a qu\u2019un amour. C\u2019est celui-l\u00e0. [\u2026] Je vous \u00e9coute, je m\u2019applique, je vous aime, je ne peux pas surpasser mon cerveau ch\u00e9tif. C\u2019est mon c\u0153ur qui vous suit parce que vous l\u2019aurez rendu intelligent, parce que vous l\u2019aurez d\u00e9velopp\u00e9, cultiv\u00e9 sans coquetterie.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les lieux qu\u2019elle visite, elle ne peut s\u2019emp\u00eacher de voir Simone de&nbsp;Beauvoir, sa muse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Madame je vous aimais, je vous aime pendant que je marche sur la route du causse Noir, sur la route de La&nbsp;Mal\u00e8ne au Rozier. Je vous aime, je ne d\u00e9vide pas mon c\u0153ur sur les routes. J\u2019aime en baissant les yeux. [\u2026] Moi religieuse d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit de vous, j\u2019ai fr\u00f4l\u00e9 avec mes l\u00e8vres l\u2019\u00e9piderme ardent de la cath\u00e9drale. Vous, c\u2019est elle. Vous, Madame, ma beaut\u00e9 solide.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tr\u00e9sors \u00e0 prendre<\/em> est donc l\u2019illustration parfaite du m\u00e9c\u00e9nat litt\u00e9raire en faveur de Violette Leduc, et c\u2019est aussi un bon exemple pour montrer combien les r\u00f4les de bienfaitrice et d\u2019inspiratrice se confondent.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019amiti\u00e9 se mesure souvent, chez Violette, \u00e0 la somme d\u2019argent d\u00e9pens\u00e9e pour elle, comme cela a \u00e9t\u00e9 dit plus haut avec l\u2019exemple du billet en 3<sup>e<\/sup>&nbsp;classe. Voici ce qu\u2019a \u00e9crit Fran\u00e7ois Reichenbach&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je l\u2019emmenais au concert. C\u2019est avec elle que j\u2019ai d\u00e9couvert Vivaldi, salle Gaveau, et en sortant Violette s\u2019est arr\u00eat\u00e9e, mis\u00e9rable, pr\u00eate \u00e0 pleurer&nbsp;: \u201cFran\u00e7ois, vous ne m\u2019aimez plus, vous m\u2019avez mise au balcon. Avant vous preniez des orchestres.\u201d Sensible, se faisant mal \u00e0 plaisir, elle montait un drame avec rien mais avec quel talent\u2009!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle aime aussi mettre ses bienfaiteurs en concurrence pour les obliger \u00e0 donner, ce qui ne sera pas sans cr\u00e9er des probl\u00e8mes graves qui se retourneront contre elle plus tard, au moment de sa rupture avec Jacques Gu\u00e9rin&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jacques Gu\u00e9rin ne se pr\u00e9occupe pas si j\u2019ai chaud ou non sous les toits comme vous vous en pr\u00e9occupiez. Il ne pense pas \u00e0 mes vacances, il me laisse \u00e0 la porte des m\u00e9tros. C\u2019est un avare avec de l\u2019argent comme Marc [Jacques Mercier, le mari de Violette Leduc dans <em>Ravages<\/em>] \u00e9tait un avare sans argent. Comme Marc c\u2019est aussi un sadique qui pardonne, qui a de la patience parce qu\u2019il ne donne rien. Il aime ce que j\u2019\u00e9cris mais il ne songe pas \u00e0 embellir la vie d\u2019un \u00e9crivain. Il m\u2019inspire beaucoup de m\u00e9disance \u00e0 son \u00e9gard. Il ne me donne pas d\u2019argent. On croit quelquefois que je mens quand je le dis pourtant je dis la v\u00e9rit\u00e9. Hors de ma mensualit\u00e9, je ne re\u00e7ois rien. [\u2026] J\u2019ai une jolie robe grise que vous verrez. Ce sont les Amar qui m\u2019ont offert le tissu et la fa\u00e7on ainsi que la fa\u00e7on de la marini\u00e8re que j\u2019avais hier. [\u2026] Yves L\u00e9vy non plus ne me donne rien. Je paie ma chambre quand je vais \u00e0 Th\u00e9m\u00e9ricourt. J\u2019avais besoin de vous l\u2019expliquer. Quant \u00e0 Fran\u00e7ois Reichenbach, je vous ai dit chaque fois ses gentillesses. Je ferai ce que vous me conseillerez pour mes vacances, je prendrai l\u2019argent que vous me direz de prendre sur ce que j\u2019ai. Je n\u2019ai confiance qu\u2019en vous, je n\u2019\u00e9coute que vous.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se sert de la tension qui existe entre Reichenbach et Gu\u00e9rin pour se mettre en valeur, pour faire comprendre \u00e0 Jacques qu\u2019on est plus g\u00e9n\u00e9reux que lui. Elle fait preuve d\u2019une grande ingratitude car ce m\u00e9c\u00e8ne est \u00e0 l\u2019origine de deux tirages de luxe des \u0153uvres de Violette&nbsp;: <em>L\u2019Affam\u00e9e<\/em> et <em>Th\u00e9r\u00e8se et Isabelle<\/em>. Lorsqu\u2019il lui pr\u00e9sente le tirage de <em>Th\u00e9r\u00e8se et Isabelle<\/em> \u00e0 vingt-huit exemplaires (pour un co\u00fbt de 5\u2009000&nbsp;francs chacun), au lieu de le remercier, elle dit, m\u00e9contente de la couverture cartonn\u00e9e \u00e0 fleurs bleues et entour\u00e9e d\u2019un ruban noir&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019aime pas \u00e7a\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019argent a \u00e9t\u00e9 la cause de la rupture avec cet homme qu\u2019elle aimait.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines de ses relations ne sont qu\u2019utilitaires. Demander de l\u2019argent n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un probl\u00e8me pour Violette Leduc, si l\u2019on se souvient de ce qu\u2019elle \u00e9crit dans <em>La&nbsp;B\u00e2tarde<\/em>, au moment o\u00f9 le couturier Lucien Lelong lui laisse choisir un tailleur et un chapeau&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019aime mendier et, plus encore, j\u2019aime qu\u2019on me donne avant d\u2019avoir mendi\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0&nbsp;l\u2019\u00e9gard d\u2019Adriana Salem, qui l\u2019admirait, elle fait preuve d\u2019une immense s\u00e9cheresse. Cette femme fortun\u00e9e l\u2019aidera durant de nombreuses ann\u00e9es, sans recevoir aucune affection de Violette en retour, ce dont elle se plaignait beaucoup, selon son fils Lionel Salem. Il est question de la \u00ab&nbsp;rapacit\u00e9&nbsp;\u00bb de Violette qui mendiait sans cesse des pr\u00e9sents et de l\u2019argent. Voici un extrait d\u2019une lettre (parmi les 91&nbsp;\u00e9crites en une dizaine d\u2019ann\u00e9es par Violette Leduc \u00e0 Adriana Salem)&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai re\u00e7u \u201cLe&nbsp;Voyeur\u201d. Merci. Vous n\u2019auriez pas re\u00e7u ma lettre dans laquelle je vous demande \u2014&nbsp;je vous le demande encore&nbsp;\u2014 un sac en cuir noir comme celui de Simone de&nbsp;Beauvoir, mais pas en l\u00e9zard, de la m\u00eame forme que le sien. J\u2019aurais l\u2019illusion de gagner de l\u2019argent. Mais est-ce trop co\u00fbteux pour vous\u2009? Je vous embrasse.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette femme lui envoie un mandat \u00e0 Saint-Cirq-Lapopie lors de son s\u00e9jour avec Mich\u00e8le Causse et son amie de l\u2019\u00e9poque. Elle fera la m\u00eame chose pour le premier voyage de Violette \u00e0 Faucon. \u00ab&nbsp;Recevoir est une fa\u00e7on de se sentir aim\u00e9e&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Carlo Jansiti.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, avec Ren\u00e9 Gallet, cet amant ma\u00e7on plus jeune qu\u2019elle a rencontr\u00e9 le 20&nbsp;juillet 1958, elle agit de fa\u00e7on totalement inverse&nbsp;: c\u2019est elle qui paie tout lors de leur voyage en Normandie. Le comportement diff\u00e9rent de Violette Leduc r\u00e9side-t-il dans le fait qu\u2019elle se trouve dans une relation consomm\u00e9e, qu\u2019elle ne soit pas dans un sch\u00e9ma impossible et platonique\u2009? Elle sait aussi qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019argent, alors qu\u2019elle peut demander, m\u00eame abusivement, \u00e0 ses bienfaiteurs. Avec Ren\u00e9, elle partage la pauvret\u00e9, mais son statut d\u2019\u00e9crivain la place tout de m\u00eame au-dessus de lui. De la m\u00eame mani\u00e8re, avec sa m\u00e8re, elle se montre g\u00e9n\u00e9reuse alors que le seul pr\u00e9sent offert \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir qu\u2019elle adorait est une montre Patek, apr\u00e8s le succ\u00e8s de <em>La&nbsp;B\u00e2tarde<\/em>. Elle ne fait pas de cadeaux en g\u00e9n\u00e9ral, m\u00eame pour remercier, et tout se monnaye, bien que les amis m\u00e9c\u00e8nes aient largement contribu\u00e9 \u00e0 sa carri\u00e8re litt\u00e9raire. Par exemple, pour acqu\u00e9rir le manuscrit de <em>Tr\u00e9sors \u00e0 prendre<\/em>, Jacques Gu\u00e9rin a d\u00fb payer 50\u2009000&nbsp;francs&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai les cahiers de <em>Tr\u00e9sors \u00e0 prendre<\/em>. Si vous les voulez, je vous les enverrai en paquet recommand\u00e9 et vous me les paierez ce que vous voudrez par mandat. Le quotidien est difficile. Vous le comprendrez.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9pendance affective qu\u2019elle a manifest\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses deux plus grands bienfaiteurs a souvent permis \u00e0 Violette Leduc, comme on l\u2019a dit, de se faire donner beaucoup d\u2019argent. Ne travaillant pas, elle avait besoin d\u2019un minimum de revenus pour vivre et pouvoir \u00e9crire. Gr\u00e2ce \u00e0 ce m\u00e9c\u00e9nat et \u00e0 cette bienveillance, elle a pu, peu \u00e0 peu, connaissant tardivement le succ\u00e8s, s\u2019\u00e9loigner mat\u00e9riellement de ses m\u00e9c\u00e8nes et, du m\u00eame coup, sentimentalement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le succ\u00e8s arrive quand Violette Leduc a 57&nbsp;ans. La r\u00e9ussite a \u00e9t\u00e9 longuement attendue, esp\u00e9r\u00e9e apr\u00e8s des phases de d\u00e9couragement intense. Si elle a tenu, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir qu\u2019elle rencontrait les mardis, tous les quinze jours, qui lisait ses manuscrits, la conseillait, la motivait, la guidait. Sans son intervention, <em>L\u2019Asphyxie<\/em> ne se serait sans doute pas retrouv\u00e9 dans les mains d\u2019Albert Camus. Cette rencontre a d\u00e9cid\u00e9 de la carri\u00e8re litt\u00e9raire de Violette Leduc.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de conna\u00eetre le succ\u00e8s, et malgr\u00e9 l\u2019adoration qu\u2019elle porte \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir, on sent parfois poindre une jalousie envers elle, particuli\u00e8rement au moment o\u00f9 elle re\u00e7oit le prix Goncourt pour <em>Les&nbsp;Mandarins<\/em>. Simone de&nbsp;Beauvoir se confie dans une lettre \u00e0 Sartre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Monique Lange m\u2019avait racont\u00e9 des histoires sur elle. Entre autres, quand j\u2019ai eu le Goncourt, parlant des d\u00e9jeuners que nous payons \u00e0 tour de r\u00f4le selon un rite qu\u2019elle m\u2019avait impos\u00e9, elle dit \u00e0 M.L.&nbsp;: \u201cJ\u2019esp\u00e8re que maintenant on ne partagera plus.\u201d M.L. a aussi l\u2019impression qu\u2019en un sens elle me hait.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9pit de ce soutien affectif et financier, quand le manuscrit de <em>La&nbsp;B\u00e2tarde<\/em> est accept\u00e9 en 1964 par Gallimard, les choses commencent \u00e0 changer entre elle et sa bienfaitrice qui avait contribu\u00e9 \u00e0 ce livre en \u00e9crivant une pr\u00e9face, ce qui lui donnait encore plus de chances d\u2019\u00eatre remarqu\u00e9. Comme une pr\u00e9monition, alors qu\u2019elle est dans l\u2019\u00e9criture de <em>La&nbsp;Folie en t\u00eate<\/em>, Violette note&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quelle attente\u2009? Celle de deux archanges. Ils me diront&nbsp;: \u201cTout va changer, c\u2019est arriv\u00e9.\u201d&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle devient une vedette du jour au lendemain&nbsp;: 100\u2009000&nbsp;exemplaires vendus\u2009! Sa richesse soudaine ne change pas ses rapports compliqu\u00e9s \u00e0 l\u2019argent&nbsp;: chez Gallimard, elle offre un cocktail au rabais, comme le relate Lucienne Migneret en 1991&nbsp;: \u00ab&nbsp;Par souci d\u2019\u00e9conomie, Violette avait offert uniquement \u00e0 boire.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Son avarice est toujours frappante. Ses gains vont lui permettre de se d\u00e9tacher des gens qu\u2019elle aime et qui l\u2019ont soutenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle rembourse \u00e0 contrec\u0153ur Simone de&nbsp;Beauvoir&nbsp;: c\u2019est son \u00e9diteur qui l\u2019y contraint et qui veut qu\u2019elle rende les mensualit\u00e9s touch\u00e9es depuis quatorze ans. Elle s\u2019en est beaucoup plainte \u00e0 Jacques Gu\u00e9rin.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9sormais, pour un article de journal, elle est pay\u00e9e 7\u2009000&nbsp;francs. L\u2019argent et le succ\u00e8s lui donnent de l\u2019assurance et vont m\u00eame la conduire \u00e0 rompre avec Jacques Gu\u00e9rin&nbsp;: l\u2019argent est \u00e0 l\u2019origine de cette dispute. Elle lui reproche injustement de ne pas avoir particip\u00e9 aux frais m\u00e9dicaux de La&nbsp;Vall\u00e9e-aux-Loups alors qu\u2019il avait pris en charge une partie de ces frais m\u00eame si Simone de&nbsp;Beauvoir s\u2019y opposait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne lui ai jamais dit un mot de ce que j\u2019avais fait pour elle.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ces rumeurs et mensonges agacent Gu\u00e9rin qui s\u2019en explique directement avec Simone de&nbsp;Beauvoir par lettre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous vous souvenez que nous nous \u00e9tions mis d\u2019accord, vous et moi, pour partager les frais de La&nbsp;Vall\u00e9e aux Loups. J\u2019ai donc, comme convenu, pay\u00e9 chaque mois une quinzaine de d\u00e9penses.&nbsp;\u00bb Il joint m\u00eame les photocopies des factures.<\/p>\n\n\n\n<p>Violette Leduc se range du c\u00f4t\u00e9 de Simone de&nbsp;Beauvoir et montre encore une fois son ingratitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Jacques Gu\u00e9rin en \u00e9crivant ceci&nbsp;: \u00ab&nbsp;En effet, c\u2019est donner beaucoup d\u2019importance \u00e0 une tr\u00e8s petite contribution. Il se tait, moi aussi.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la raison officielle de la rupture entre Violette et Jacques. Mais n\u2019est-ce pas un pr\u00e9texte pour toutes ses frustrations amoureuses durant dix-sept ans\u2009? Le succ\u00e8s, l\u2019argent, les nouvelles rencontres l\u2019\u00e9loignent de ses obsessions pass\u00e9es, peut-\u00eatre l\u2019en gu\u00e9rissent.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame la relation avec Simone de&nbsp;Beauvoir perd de son intensit\u00e9. Avec le succ\u00e8s, elle n\u2019est plus ni m\u00e9c\u00e8ne ni protectrice et, monde \u00e0 l\u2019envers, c\u2019est Simone de&nbsp;Beauvoir, en 1969, qui se sent d\u00e9laiss\u00e9e\u2009! De son c\u00f4t\u00e9, Violette \u00e9crit, dans un passage in\u00e9dit de <em>La&nbsp;Folie en t\u00eate<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;12&nbsp;octobre 1967 \u2014&nbsp;Ma peine est silencieuse, ma peine est profonde&nbsp;: pas de nouvelles d\u2019elle. J\u2019ai re\u00e7u une lettre d\u2019elle pour treize semaines d\u2019absence. Je dois me rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: c\u2019est chang\u00e9. Je ne peux pas lui \u00e9crire&nbsp;: je suis muette. Donc je suis douloureuse. Elle m\u2019oublie. Pourquoi me rappellerais-je \u00e0 son souvenir\u2009? Ma r\u00e9signation est infinie. C\u2019est comme si je parcourais mes champs de tristesse et de d\u00e9solations avec un b\u00e2illon. Le d\u00e9sespoir est un carnaval compar\u00e9 \u00e0 ma r\u00e9signation, \u00e0 ma soumission. Me reverra-t-elle\u2009? Je me soumets d\u00e9j\u00e0. Je vivrai sous un effondrement.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les nouveaux amis remplacent les anciennes amours. Violette Leduc a d\u2019ailleurs rencontr\u00e9 en 1965 un jeune peintre homosexuel, Michel Warren, qui poss\u00e8de une galerie financ\u00e9e par un couple d\u2019Am\u00e9ricains et qui lui rappelle ses sentiments pour Sachs et Gu\u00e9rin. Avec lui, elle passe de nombreuses soir\u00e9es arros\u00e9es. L\u2019argent semble la venger de ce qu\u2019elle n\u2019a pas pu obtenir amoureusement. Elle a tellement d\u2019assurance qu\u2019elle va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 refuser de prendre un verre avec Jean Genet en 1966 (Jean Genet qu\u2019elle a aussi passionn\u00e9ment admir\u00e9). Parmi ses nouveaux amis, on compte Daniel Depland (romancier et voisin de Violette \u00e0 Faucon) et Bernard Bos. L\u2019ind\u00e9pendance financi\u00e8re lui fait faire peau neuve.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019une de ses derni\u00e8res interviews, Violette parle de son ambition d\u2019avoir un tombeau. Elle aimerait s\u2019acheter une petite tombe qu\u2019elle irait fleurir. La mort aussi est une d\u00e9pense\u2026 Ce sont ses amis de fra\u00eeche date qui l\u2019accompagnent dans ses derniers instants&nbsp;: Bernard Bos lui tient la main sur le chemin du retour de l\u2019h\u00f4pital (et la derni\u00e8re lettre \u00e9crite par Violette lui est adress\u00e9e)&nbsp;; Daniel Depland s\u2019occupe de son cadavre, le lave et lui fait \u00e9couter de la musique. Mais, le jour de l\u2019enterrement, les anciens m\u00e9c\u00e8nes ne sont m\u00eame pas pr\u00e9sents&nbsp;: Simone de&nbsp;Beauvoir et Jacques Gu\u00e9rin n\u2019ont pas fait le d\u00e9placement jusqu\u2019\u00e0 Faucon.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 tout, Violette Leduc a confi\u00e9 son testament litt\u00e9raire \u00e0 sa bienfaitrice de toujours. Si elle ne fait pas d\u2019elle sa l\u00e9gataire universelle, comme initialement pr\u00e9vu (elle a r\u00e9voqu\u00e9 ce testament), elle donne \u00e0 Simone de&nbsp;Beauvoir le \u00ab&nbsp;soin de veiller apr\u00e8s elle au respect de son \u0153uvre et de prendre toutes les d\u00e9cisions concernant la publication de textes in\u00e9dits ou correspondances&nbsp;\u00bb, ce qu\u2019elle fera en publiant, retouchant, pr\u00e9fa\u00e7ant<em> La&nbsp;Chasse \u00e0 l\u2019amour <\/em>apr\u00e8s la mort de sa prot\u00e9g\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Violette Leduc a pu percer dans le milieu litt\u00e9raire gr\u00e2ce \u00e0 de nombreux amis qui ont contribu\u00e9 \u00e0 la faire conna\u00eetre par leur pr\u00e9sence, leur affection, leur soutien p\u00e9cuniaire. Le m\u00e9c\u00e9nat prend avec elle une autre dimension, puisqu\u2019il m\u00eale les sentiments \u00e0 l\u2019argent. M\u00eame avec les personnes qu\u2019elle a passionn\u00e9ment aim\u00e9es, Violette Leduc s\u2019est montr\u00e9e souvent avide \u2014&nbsp;son avidit\u00e9 sentimentale \u00e9tant tout aussi importante que ses besoins financiers&nbsp;; et son \u00e9criture a d\u00e9pendu de bienfaiteurs qui l\u2019ont aim\u00e9e, inspir\u00e9e et qui lui ont permis de vivre.<\/p>\n\n<!--themify_builder_content-->\n<div id=\"themify_builder_content-303\" data-postid=\"303\" class=\"themify_builder_content themify_builder_content-303 themify_builder tf_clear\">\n    <\/div>\n<!--\/themify_builder_content-->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Violette Leduc, qui connut la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 gr\u00e2ce au succ\u00e8s de La\u00a0B\u00e2tarde en 1964, est une amoureuse de l\u2019impossible. Toute sa vie, elle s\u2019\u00e9prend de ceux qui ne pourront lui rendre son amour. Ses relations sentimentales sont ambigu\u00ebs, tout comme son rapport \u00e0 l\u2019argent. 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