{"id":252,"date":"2025-11-11T03:55:48","date_gmt":"2025-11-11T02:55:48","guid":{"rendered":"http:\/\/litteraturesetcetera.fr\/?p=252"},"modified":"2026-04-16T10:12:23","modified_gmt":"2026-04-16T08:12:23","slug":"dumas-au-cinema-pour-quel-plaisir-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/2025\/11\/11\/dumas-au-cinema-pour-quel-plaisir-litteraire\/","title":{"rendered":"Dumas au cin\u00e9ma\u00a0: pour quel plaisir litt\u00e9raire\u2009?"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0&nbsp;quelques jours de No\u00ebl&nbsp;2023, le deuxi\u00e8me volet de l\u2019adaptation du chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019Alexandre Dumas sortait au cin\u00e9ma, intitul\u00e9 <em>Les&nbsp;Trois Mousquetaires&nbsp;: Milady<\/em>. On y retrouvait \u00e0 l\u2019affiche les m\u00eames com\u00e9diens <em>bankables<\/em> qu\u2019au printemps pr\u00e9c\u00e9dent&nbsp;: Fran\u00e7ois Civil, Vincent Cassel, Pio Marma\u00ef et Romain Duris, bien entendu, auxquels Eva Green venait \u00e0 nouveau donner la r\u00e9plique, elle qui a brill\u00e9 \u00e0 Hollywood et s\u2019est install\u00e9e comme une des grandes actrices du moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier volet avait s\u00e9duit plus de trois millions de spectateurs et offert \u00e0 Dumas, entr\u00e9 au Panth\u00e9on en 2002, un regain de popularit\u00e9 vite traduit par des ventes de son roman remont\u00e9es en fl\u00e8che. La presse faisait \u00e0 nouveau de D\u2019Artagnan le h\u00e9ros le plus c\u00e9l\u00e8bre de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u2014&nbsp;\u00e7a peut se discuter&nbsp;\u2014 et le nom de l\u2019\u00e9crivain revenait sur toutes les bouches. Mais ce dernier avait-il besoin de cette suppl\u00e9mentaire adaptation pour qu\u2019il en all\u00e2t ainsi\u2009? Sa fiche Wikip\u00e9dia rappelle qu\u2019\u00ab&nbsp;avec un total de 2\u2009540&nbsp;traductions, [Dumas] vient au treizi\u00e8me rang des auteurs les plus traduits en langue \u00e9trang\u00e8re&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que le succ\u00e8s doit appeler le succ\u00e8s, d\u00e9j\u00e0 les critiques de cin\u00e9ma s\u2019interrogeaient&nbsp;: et si sc\u00e9naristes, r\u00e9alisateur et producteurs envisageaient des suites \u00e0 la suite\u2009? Dumas, insatiable et si f\u00e9cond, n\u2019avait-il pas publi\u00e9 <em>Vingt ans apr\u00e8s <\/em>et <em>Le&nbsp;Vicomte de Bragelonne\u2009<\/em>?<\/p>\n\n\n\n<p>Une question se pose \u00e0 tous les amoureux de la litt\u00e9rature du xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;: que va chercher le cin\u00e9ma fran\u00e7ais du xxi<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle dans des romans certes tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bres et passionnants mais qu\u2019on ne lit plus gu\u00e8re sauf sur prescription scolaire ou au temps d\u2019une adolescence ennuy\u00e9e\u2009? D\u00e9j\u00e0, en 2021, avant Martin Bourboulon et ses <em>Trois Mousquetaires<\/em>, Xavier Giannoli faisait de son adaptation d\u2019<em>Illusions perdues <\/em>de Balzac un succ\u00e8s dans les salles et remportait sept C\u00e9sar dont celui du meilleur film.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi une telle envie \u00e0 mettre et remettre en images Balzac apr\u00e8s Flaubert \u2014&nbsp;on se souvient de plusieurs <em>Madame Bovary<\/em>&nbsp;\u2014, Dumas apr\u00e8s Balzac\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019aventure et l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, la bravoure en somme, c\u2019est-\u00e0-dire les coups d\u2019\u00e9clat et peut-\u00eatre les coups de menton\u2009? Pour une certaine conception de l\u2019ambition, de la grandeur et des honneurs\u2009? Pour donner \u00e0 voir des hommes jeunes et beaux, plein d\u2019envies et d\u2019allant, soit des mod\u00e8les\u2009? Ou bien au nom de ce que la critique appelle un spectacle populaire, qui s\u2019adresse \u00e0 toute la famille et unit petits et grands autour d\u2019images consensuelles\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>En l\u2019occurrence, la critique a rendu hommage \u00e0 l\u2019un et l\u2019autre des deux volets cin\u00e9matographiques, salu\u00e9 le talent des sc\u00e9naristes \u00e0 moderniser le ton sans jamais trahir le texte de Dumas \u2014&nbsp;et ses mots ou ceux d\u2019Auguste Maquet&nbsp;\u2014, elle a vant\u00e9 l\u2019ambition de l\u2019entreprise, lou\u00e9 la qualit\u00e9 du jeu des com\u00e9diens. La critique a fait son travail&nbsp;: elle s\u2019est escrim\u00e9e \u00e0 donner envie. Pourtant, elle a soulign\u00e9 aussi quelques manques, jusqu\u2019\u00e0 <em>T\u00e9l\u00e97Jours<\/em> qui, sous la plume de Julien Barcilon, notait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Avec davantage de chair pour ses h\u00e9ros, d\u2019\u00e9pique dans la bataille, de t\u00e9n\u00e8bres et de passions contagieuses, cette superproduction [\u2026] aurait gagn\u00e9 un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me, signature des grands films.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comment r\u00e9sumer <em>Les&nbsp;Trois Mousquetaires<\/em>, ou plut\u00f4t comment expliquer que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais de 2023 s\u2019en empare quand les productions hexagonales se sentent toujours un peu mortifi\u00e9es de leur moindre envergure devant les entreprises am\u00e9ricaines, toujours plus d\u00e9mesur\u00e9es et pour la r\u00e9alisation desquelles les sommes engag\u00e9es n\u2019ont d\u2019\u00e9gales que les rentr\u00e9es d\u2019argent et la fascination d\u2019un public jeune et affriol\u00e9\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre par l\u2019\u00e9criture m\u00eame de Dumas, pens\u00e9e pour une publication en feuilleton, en l\u2019occurrence dans le journal <em>Le&nbsp;Si\u00e8cle<\/em>, pendant plusieurs mois, de mars \u00e0 juillet. Autrement dit, la structure romanesque a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour le plaisir \u2014&nbsp;un peu simple, facile, sinon na\u00eff&nbsp;\u2014 des rebondissements et des aventures qui se multiplient au risque de jouer avec le vraisemblable et de passer au second plan l\u2019\u00e9paisseur psychologique des personnages. Avec Dumas, le lecteur est loin du roman d\u2019analyse. La superproduction cin\u00e9matographique fran\u00e7aise \u2014&nbsp;comme sa rivale am\u00e9ricaine&nbsp;\u2014 n\u2019aurait donc plus qu\u2019un objectif&nbsp;: que le spectateur ne se prenne pas la t\u00eate\u2009! N\u2019\u00e9tait-ce pas d\u00e9j\u00e0 la pr\u00e9occupation de l\u2019\u00e9crivain, pour son lecteur et lui-m\u00eame\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre, outre la pr\u00e9occupation de divertissement, par la volont\u00e9 de faire r\u00eaver le lecteur qui sait gr\u00e9 \u00e0 Dumas de le transporter dans un autre si\u00e8cle \u2014&nbsp;sous Louis&nbsp;XIII&nbsp;\u2014 et de l\u2019aider \u00e0 oublier son propre pr\u00e9sent pour lui raconter l\u2019Histoire avec un peu de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, juste assez pour conserver \u00e0 son histoire le s\u00e9rieux n\u00e9cessaire. Alors on choisit pour personnage principal un h\u00e9ros qui aura toutes les qualit\u00e9s&nbsp;: d\u2019abord la jeunesse, ensuite le courage, et encore la beaut\u00e9, la s\u00e9duction et le charisme, enfin le don d\u2019\u00eatre amoureux et de rendre amoureux. Le film grand public n\u2019en demande pas davantage&nbsp;: Fran\u00e7ois Civil est beau en brun t\u00e9n\u00e9breux et courageux, intr\u00e9pide et vaillant tandis que l\u2019affiche du film ne manque pas de placer au centre d\u2019un triptyque habile les traits si bien dessin\u00e9s de Milady, au sourire ambigu, que la presse vend en \u00ab&nbsp;ic\u00f4ne l\u00e9tale joliment servie par Eva Green&nbsp;\u00bb. S\u00e9duction, malignit\u00e9, ruses et jeux de pouvoir&nbsp;: passer de Constance Bonacieux \u00e0 Milady, c\u2019est aussi attirer un public masculin qui ne faisait qu\u2019accompagner ses dames conquises par Cassel, Marma\u00ef et autres Duris. Dumas, lui, savait qu\u2019il devait d\u2019abord compter sur des lectrices&nbsp;: quatre hommes pour une ou deux femmes, le compte \u00e9tait bon\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre par l\u2019audace de l\u2019intrigue. Au fond, l\u2019histoire \u00e0 peine invent\u00e9e par Dumas n\u2019est gu\u00e8re plus qu\u2019une affaire d\u2019alc\u00f4ve. Anne d\u2019Autriche et ses ferrets, ah\u2009! le beau duc de Buckingham\u2009! Et la jalousie du duc de&nbsp;Richelieu\u2009! Grave affaire en Cour&nbsp;: tromperie ou pas\u2009? Roi cocu ou pas\u2009? Et Richelieu&nbsp;: ministre d\u00e9vou\u00e9 ou trop habile pour ne pas jouer sa propre partition\u2009? Dumas est malin&nbsp;: \u00e0 la Cour \u2014&nbsp;mais laquelle\u2009? toutes\u2009? \u2014, il s\u2019en passe toujours de belles\u2009! En 1844, il ne peut s\u2019agir de raconter ce qui pourrait animer les Tuileries&nbsp;; et puis que s\u2019y passe-t-il, au juste\u2009? Mais aller chercher dans l\u2019Histoire une affaire un peu chaude \u2014&nbsp;selon la terminologie actuelle&nbsp;\u2014 et en accentuer le tragique en confondant amiti\u00e9 et amour, en transformant les personnages selon une ambivalence bient\u00f4t partag\u00e9e, en multipliant les rebondissements, et voil\u00e0 qu\u2019on finit par obtenir un roman captivant\u2009! Pour les lecteurs, c\u2019est une aubaine. Et si ce qui se passait sous Louis&nbsp;XIII existait aujourd\u2019hui encore\u2009? Et si, puisque Dumas jouait avec son lecteur, le spectateur de 2023 s\u2019amusait \u00e0 son tour \u00e0 l\u2019id\u00e9e de d\u00e9couvrir tout ce qui agite la Cour de Louis&nbsp;XIII \u00e0 l\u2019instar de tout ce qui pourrait agiter le palais de l\u2019\u00c9lys\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre question se pose alors&nbsp;: le xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle litt\u00e9raire n\u2019est-il bon qu\u2019\u00e0 nous divertir\u2009? Et quelle image un peu galvaud\u00e9e le cin\u00e9ma en rend-il\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on choisit d\u2019adapter pour le grand \u00e9cran <em>Madame Bovary <\/em>plut\u00f4t que <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale<\/em>, quand on pr\u00e9f\u00e8re Dumas et <em>Les&nbsp;Trois Mousquetaires <\/em>au roman d\u2019analyse cher aux \u00e9crivains de la fin du si\u00e8cle \u2014&nbsp;les Barr\u00e8s, les Bloy, les \u00c9mile Clermont et bient\u00f4t Proust avant quelques autres&nbsp;\u2014, est-ce qu\u2019on ne pratique pas une s\u00e9lection qui n\u2019ouvre gu\u00e8re \u00e0 une richesse romanesque et \u00e0 une vari\u00e9t\u00e9 des inspirations au risque de s\u2019interdire de laisser vivante la litt\u00e9rature\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut interroger le travail du cin\u00e9aste \u2014&nbsp;qu\u2019il soit le r\u00e9alisateur ou le sc\u00e9nariste&nbsp;\u2014 au moment d\u2019emprunter aux monstres sacr\u00e9s du xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle \u2014&nbsp;Dumas, donc, Balzac ou Hugo&nbsp;\u2014 leurs \u0153uvres les plus m\u00e9diatis\u00e9es, les moins oubli\u00e9es \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre encore lues pour de bon, pour comprendre ce qui est esp\u00e9r\u00e9 et recherch\u00e9. Au fond, le cin\u00e9ma conforte son spectateur dans ce qu\u2019il conna\u00eet d\u00e9j\u00e0&nbsp;: il lui offre ce qu\u2019il attend et le rendez-vous dans la salle obscure a tout \u00e0 voir avec un <em>date<\/em> pris sur un site de rencontres. On a pr\u00e9alablement d\u00e9fini le profil qu\u2019on recherche \u2014&nbsp;brun ou blond, yeux bleus ou noirs, dipl\u00f4m\u00e9(e) ou pas, avec ou sans enfants, qui couche ou pas d\u00e8s le premier soir&nbsp;\u2014 et on esp\u00e8re fort ne pas \u00eatre d\u00e9\u00e7u. Non pas que la personne qu\u2019on retrouvera dans un caf\u00e9, un parc ou devant un cin\u00e9ma doive \u00eatre parfaite, encore moins quelqu\u2019un qui puisse nous surprendre, mais bien parce que notre <em>date<\/em> a l\u2019obligation de nous appara\u00eetre sans surprise, en tout point conforme aux crit\u00e8res pr\u00e9alablement d\u00e9finis par nos propres soins. Et ne demeure plus qu\u2019une seule crainte&nbsp;: tomber sur un(e) menteur\/se\u2009! Ce serait r\u00e9dhibitoire&nbsp;: on s\u2019en irait aussit\u00f4t, \u00e0 peine quelques mots \u00e9chang\u00e9s, au mieux un verre bu \u00e0 une terrasse et basta\u2009! Ne nous s\u00e9duit plus que ce qui appartient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 notre monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Aller au cin\u00e9ma rel\u00e8verait donc de la m\u00eame exigence \u00e0 satisfaire et induirait les m\u00eames craintes, sinon les m\u00eames frustrations. Pourquoi irais-je voir <em>Les&nbsp;Trois Mousquetaires\u2009<\/em>? Parce que je connais l\u2019histoire. Parce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 lu le roman, autrefois\u2026 ou un r\u00e9sum\u00e9\u2026 ou bien on m\u2019en a parl\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, un vieux prof de fran\u00e7ais un peu radoteur dont j\u2019ai oubli\u00e9 le nom\u2009! Parce que je sais d\u00e9j\u00e0 tout ce que je vais y trouver. Je ne serai pas d\u00e9\u00e7u, je passerai un bon moment de divertissement, ce sera rapide, plein de p\u00e9rip\u00e9ties, avec des h\u00e9ros comme on n\u2019oserait plus en inventer, une histoire pleine de valeurs, suffisamment r\u00e9confortante, presque rassurante pour croire encore en l\u2019humanit\u00e9. Autrement dit, on va au cin\u00e9ma en qu\u00eate d\u2019un discours consensuel, politiquement correct et sans surprise. On va au cin\u00e9ma pour s\u2019installer mieux encore dans sa \u00ab&nbsp;zone de confort&nbsp;\u00bb, selon la vilaine expression que tout le monde emploie. Il n\u2019est plus question de savoir si le film est r\u00e9ussi\u2026 et cette chronique se refuse d\u2019ailleurs \u00e0 prendre parti.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019elle interroge \u2014&nbsp;ce qu\u2019elle d\u00e9nonce peut-\u00eatre&nbsp;\u2014 c\u2019est un rapport \u00e0 la culture qui interdit la surprise, la d\u00e9couverte et la rencontre de ce qu\u2019on ignore, de ce qu\u2019on n\u2019est pas, de ce qui nous ouvrirait enfin d\u2019autres portes sur d\u2019autres mondes. C\u2019est un cri contre l\u2019\u00e9gocentrisme et le solipsisme.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi un cri politique. Contre l\u2019\u00e9ternel ressassement du m\u00eame, Milan Kundera, dans <em>L\u2019Art du roman<\/em>, d\u00e9nonce en 1986&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais est-ce qu\u2019en Russie communiste on ne publie pas des centaines et des milliers de romans en tirages \u00e9normes et avec un grand succ\u00e8s\u2009? Oui, mais ces romans ne prolongent plus la conqu\u00eate de l\u2019\u00eatre. Ils ne d\u00e9couvrent aucune parcelle nouvelle de l\u2019existence&nbsp;; ils confirment seulement ce qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 dit&nbsp;; plus&nbsp;: dans la confirmation de ce qu\u2019on dit (de ce qu\u2019il faut dire) consistent leur raison d\u2019\u00eatre, leur gloire, l\u2019utilit\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 qui est la leur. En ne d\u00e9couvrant rien, ils ne participent plus \u00e0 la succession des d\u00e9couvertes que j\u2019appelle l\u2019histoire du roman&nbsp;; ils se situent en dehors de cette histoire, ou bien&nbsp;: ce sont des romans apr\u00e8s la fin de l\u2019histoire du roman.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le cin\u00e9ma s\u2019empare de la litt\u00e9rature du xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, rend-il encore service \u00e0 une culture patrimoniale et classique telle qu\u2019on souhaite la partager et lui permettre d\u2019\u00eatre toujours le ciment de notre nation\u2009? Rien de plus improbable si le spectateur n\u2019est plus surpris, ni d\u00e9rang\u00e9 dans ses certitudes ni remis en cause dans ses convictions.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature du xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle est pourtant celle qu\u2019on a \u00e9crite pour perturber l\u2019ordre \u00e9tabli. C\u2019est Hugo qui d\u00e9nonce la peine de mort, Zola qui s\u2019en prend \u00e0 un ordre social d\u2019une injustice insupportable, Flaubert qui moque la bourgeoisie jusqu\u2019\u00e0 rappeler&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je comprends dans ce mot de bourgeois les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote.&nbsp;\u00bb Ou encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019appelle bourgeois quiconque pense bassement.&nbsp;\u00bb Ce sont tour \u00e0 tour Baudelaire qui s\u2019emporte contre son \u00e9poque, Rimbaud qui s\u2019en va au bout du monde, Verlaine qui noie sa r\u00e9volte dans l\u2019alcool ou Huysmans qui s\u2019enferme avec Des&nbsp;Esseintes. La litt\u00e9rature du xix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre les clich\u00e9s trop faciles et les st\u00e9r\u00e9otypes faussement rassurants, toutes les simplifications qui ne savent tromper que les na\u00effs et les imb\u00e9ciles.<\/p>\n\n\n\n<p>Car on lit pour \u00eatre interpell\u00e9, pas pour \u00eatre confort\u00e9 dans ses fragiles certitudes. C\u2019est Gide qui d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si vraiment j\u2019ai repr\u00e9sent\u00e9 quelque chose, je crois que c\u2019est l\u2019esprit de libre examen, d\u2019ind\u00e9pendance et m\u00eame d\u2019insubordination, de protestation contre ce que le c\u0153ur et la raison se refusent \u00e0 approuver.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On devrait discuter moins pour partager une conviction que pour en \u00e9prouver sa justesse et sa force.<\/p>\n\n\n\n<p>On irait au cin\u00e9ma pour s\u2019\u00e9mouvoir, pour r\u00e9fl\u00e9chir, pour entendre d\u2019autres voix que la n\u00f4tre ou celles de nos amis qui r\u00e9sonnent encore comme la n\u00f4tre et ne sont jamais les unes que l\u2019\u00e9cho de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>La culture est ce qui ouvre sur l\u2019Autre, pas ce qui replie sur soi. Elle est un voyage, une exp\u00e9dition m\u00eame, toujours une aventure.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>L\u2019apr\u00e8s litt\u00e9rature <\/em>(Paris, Stock, 2021), Alain Finkielkraut observe&nbsp;: \u00ab&nbsp;Prescrit par la vigilance et non par la biens\u00e9ance, propag\u00e9 par les artistes et non par les philistins, un nouvel ordre moral s\u2019est abattu sur la vie de l\u2019esprit. Son drapeau, c\u2019est l\u2019humanit\u00e9. Son ennemi, c\u2019est la hi\u00e9rarchie. Il ruine \u00e0 l\u2019\u00e9cole l\u2019autorit\u00e9 du ma\u00eetre (le mot m\u00eame de ma\u00eetre a d\u2019ailleurs disparu). Pour cesser de favoriser les favoris\u00e9s et lutter efficacement contre l\u2019ordre \u00e9tabli, il abolit la distinction de la culture et de l\u2019inculture en proclamant, sur la foi des sociologues, ses experts attitr\u00e9s que tout est culturel.&nbsp;\u00bb En 1987, dans <em>La&nbsp;d\u00e9faite de la pens\u00e9e<\/em>, il d\u00e9non\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 la m\u00eame d\u00e9rive\u2026 Qui l\u2019a entendu\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait intenter bien des proc\u00e8s \u00e0 Dumas, et d\u2019abord au sujet de la paternit\u00e9 de son \u0153uvre. Auguste Maquet n\u2019est jamais loin de la main du grand \u00e9crivain et l\u2019inspiration de l\u2019auteur si f\u00e9cond trouve parfois son terreau dans les \u0153uvres des autres, en l\u2019occurrence dans <em>Les&nbsp;M\u00e9moires de Mr&nbsp;d\u2019Artagnan<\/em> de Gatien Courtilz de&nbsp;Sandras, une source d\u2019inspiration indiscutable. En outre, le roman-feuilleton, dont on construit aussi l\u2019intrigue de telle sorte que les rebondissements innombrables permettent de tirer \u00e0 la ligne \u2014&nbsp;donc, de gagner plus d\u2019argent&nbsp;\u2014, ne constitue gu\u00e8re l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire la plus esth\u00e9tique&nbsp;: Dumas le sait mais il lui importe (d\u2019abord\u2009?) de plaire, de gagner de l\u2019argent et de bien vivre. Est-ce un crime\u2009? Non pas\u2009! Est-ce une culture au rabais \u2014&nbsp;plus qu\u2019une culture populaire\u2009? Peut-\u00eatre\u2026 mais puisqu\u2019il para\u00eet que \u00ab&nbsp;tout est culturel&nbsp;\u00bb, qui s\u2019en plaindrait \u00e0 part l\u2019acad\u00e9micien\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Quant au cin\u00e9ma, assur\u00e9ment, il laisse croire \u00e0 son tour que \u00ab&nbsp;tout est culturel&nbsp;\u00bb\u2026 Sur le site Wikip\u00e9dia, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e \u00ab&nbsp;Adaptations du roman <em>Les&nbsp;Trois Mousquetaires<\/em>&nbsp;\u00bb, on d\u00e9nombre pr\u00e8s de quarante recensions auxquelles s\u2019ajoutent une dizaine d\u2019autres pour la t\u00e9l\u00e9vision, depuis le film populaire \u00e0 grand succ\u00e8s jusqu\u2019\u00e0 la parodie. Il n\u2019y a pas \u00e0 dire, Alexandre Dumas a su plaire. Et susciter un engouement in\u00e9gal\u00e9. Mais, r\u00e9p\u00e9tons-le, de quel go\u00fbt s\u2019agit-il, sinon le go\u00fbt du m\u00eame, l\u2019amour de la redite, la s\u00e9curit\u00e9 du d\u00e9j\u00e0-vu, du d\u00e9j\u00e0-connu\u2009? Jusqu\u2019au rassasiement et enfin l\u2019\u00e9c\u0153urement\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Les choix du cin\u00e9ma sont donc des choix antilitt\u00e9raires. Y&nbsp;compris \u2014&nbsp;et surtout&nbsp;\u2014 quand il puise dans la litt\u00e9rature ses blockbusters.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce difficile \u00e0 entendre pour des parents qui croyaient bien faire en emmenant leur prog\u00e9niture au cin\u00e9ma pendant les vacances de No\u00ebl\u2009? En se disant que, faute de lire un jour Dumas, ils conna\u00eetront donc l\u2019histoire des fameux trois mousquetaires, et sauront \u00e0 tout le moins qu\u2019ils \u00e9taient quatre\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette chronique tiendrait-elle une position \u00e9litiste qui n\u2019aurait rien compris ni \u00e0 la litt\u00e9rature populaire ni au cin\u00e9ma populaire\u2009? Non pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019est que l\u2019expression de la conviction modeste mais enracin\u00e9e de ceux qui en resteront \u00e0 jamais persuad\u00e9s&nbsp;: la culture demande un effort. Qui consiste \u00e0 affronter ce que nous ne connaissons pas, non pas pour l\u2019accueillir sans r\u00e9fl\u00e9chir mais pour en juger de la qualit\u00e9 par soi-m\u00eame \u2014&nbsp;fort d\u2019un esprit critique aiguis\u00e9&nbsp;\u2014 et d\u00e9cider, en son \u00e2me et conscience, enfin, en quoi cela m\u00e9rite d\u2019entrer dans notre monde, ou pas. Qu\u2019il en aille d\u2019un film ou d\u2019un livre\u2026<\/p>\n\n<!--themify_builder_content-->\n<div id=\"themify_builder_content-252\" data-postid=\"252\" class=\"themify_builder_content themify_builder_content-252 themify_builder tf_clear\">\n    <\/div>\n<!--\/themify_builder_content-->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0&nbsp;quelques jours de No\u00ebl&nbsp;2023, le deuxi\u00e8me volet de l\u2019adaptation du chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019Alexandre Dumas sortait au cin\u00e9ma, intitul\u00e9 Les&nbsp;Trois Mousquetaires&nbsp;: Milady. 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