{"id":248,"date":"2025-11-11T03:51:37","date_gmt":"2025-11-11T02:51:37","guid":{"rendered":"http:\/\/litteraturesetcetera.fr\/?p=248"},"modified":"2026-04-16T10:12:23","modified_gmt":"2026-04-16T08:12:23","slug":"flaubert-historien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/2025\/11\/11\/flaubert-historien\/","title":{"rendered":"Flaubert historien\u2009?"},"content":{"rendered":"<p>Le jeune Flaubert \u00e9tait un romantique passionn\u00e9, \u00e9lev\u00e9 comme toute sa g\u00e9n\u00e9ration aux \u0153uvres romantiques. Il se sentait heureux de partager avec ses semblables le mal du si\u00e8cle, convaincu de ne jamais ressembler aux bons bourgeois ex\u00e9cr\u00e9s pour leur esprit aussi lourd que leur panse repl\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeune Flaubert, forc\u00e9ment, remplissait ses tiroirs d\u2019\u0153uvres tr\u00e8s personnelles auxquelles il refuserait \u00e0 tout jamais la publication. L\u00e0, il s\u2019analysait au gr\u00e9 de ses tourments int\u00e9rieurs et laissait se d\u00e9velopper ses fantasmes les plus intimes. En m\u00eame temps, il racontait le d\u00e9sarroi d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration orpheline des temps h\u00e9ro\u00efques de l\u2019Empire.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puisque le <em>hic et <\/em>nunc lui apparaissait d\u00e9solant, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment incapable de satisfaire le moindre de ses \u00e9lans, le jeune Flaubert osait se plonger dans le pass\u00e9 comme d\u2019autres avant lui pour s\u2019adonner \u00e0 l\u2019\u00e9criture de r\u00e9cits historiques. Autres temps, autres m\u0153urs\u2009! Et peut-\u00eatre le bonheur \u00e0 la cl\u00e9\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, sous le titre d\u2019\u0152uvres de jeunesse, le volume de la \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade&nbsp;\u00bb recense de nombreux textes r\u00e9dig\u00e9s entre 1830 et 1845, par exemple un Louis&nbsp;XIII et aussi un Loys XI, une Chronique normande du xe&nbsp;si\u00e8cle, des r\u00e9cits intitul\u00e9s Un secret de Philippe le prudent, La peste \u00e0 Florence et Rome et les C\u00e9sars ou m\u00eame une \u00c9tude sur Rabelais. Et puis, en 1848 \u2014&nbsp;Flaubert aurait bient\u00f4t vingt-sept ans&nbsp;\u2014, il y eut la Tentation de saint Antoine&nbsp;: une exp\u00e9rience malheureuse&nbsp;tant ses deux meilleurs amis, Maxime Du&nbsp;Camp et Louis Bouilhet, tomb\u00e8rent d\u2019ennui, us\u00e9s par la lecture plusieurs heures durant de ce qu\u2019ils consid\u00e9raient un roman indigeste et d\u00e9mod\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors le jeune Flaubert est devenu Flaubert le classique, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019auteur de Madame Bovary. Malgr\u00e9 le proc\u00e8s que le roman \u00e0 sa parution en 1857 lui valut ainsi qu\u2019\u00e0 la Revue de Paris, ou gr\u00e2ce au battage m\u00e9diatique, la critique litt\u00e9raire fit du jeune romancier, \u00e0 son esprit d\u00e9fendant, le chef de l\u2019\u00e9cole r\u00e9aliste. Flaubert n\u2019en finirait plus de passer pour un \u00e9crivain qui n\u2019avait d\u2019autre ambition que de repr\u00e9senter le monde contemporain. Et pourtant\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un historien de l\u2019impossible<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Il arrive souvent qu\u2019un auteur soit mal compris et que ses intentions les plus sinc\u00e8res disparaissent sous des dispositions qu\u2019on lui pr\u00eate au risque de m\u00e9prises regrettables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Flaubert d\u00e9testait son \u00e9poque, il n\u2019avait qu\u2019une envie&nbsp;: lui \u00e9chapper et s\u2019\u00e9vader du monde bourgeois dans lequel il baignait par le privil\u00e8ge de sa naissance. Tandis qu\u2019on l\u2019assignait donc \u00e0 en proposer la photographie la plus fid\u00e8le, lui, il la vomissait. Avec Madame Bovary, il n\u2019avait racont\u00e9 un fait divers \u2014&nbsp;l\u2019affaire Delamare&nbsp;\u2014 que dans le but de brider son moi. \u00c0 trop bien y r\u00e9ussir, son succ\u00e8s le convainquit qu\u2019on ne l\u2019y reprendrait plus\u2009! D\u2019o\u00f9 sa nouvelle entreprise romanesque&nbsp;: Salammb\u00f4.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu\u2019est-ce que Salammb\u00f4\u2009? En r\u00e9alit\u00e9, une id\u00e9e folle, incontestablement folle. Flaubert n\u2019a d\u2019autre ambition avec son roman \u00e0 para\u00eetre en 1862, six ans apr\u00e8s la d\u00e9ferlante bovaryenne, que de ressusciter la civilisation carthaginoise. Il compte raconter la guerre des Mercenaires, au IIIe&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;avant J\u00e9sus-Christ, celle qui a oppos\u00e9 la cit\u00e9 de Carthage aux mercenaires enr\u00f4l\u00e9s pendant la premi\u00e8re guerre punique. Pourquoi un tel sujet\u2009? Par go\u00fbt de l\u2019\u00e9pop\u00e9e\u2009? Ou par d\u00e9fi litt\u00e9raire\u2009? Flaubert sait qu\u2019on ignore tout ou presque de Carthage&nbsp;: les historiens, priv\u00e9s d\u2019\u00e9l\u00e9ments factuels et de t\u00e9moignages pr\u00e9cieusement conserv\u00e9s, sont d\u00e9pourvus de certitudes. Ce qui autorise le romancier, estime-t-il, \u00e0 rendre vie \u2014&nbsp;et corps&nbsp;\u2014 \u00e0 une ville et des individus dont les traces ne consistent plus en rien, ou presque. Et ce, par la seule qualit\u00e9 de sa plume.<\/p>\n\n\n\n<p>Enthousiaste et pr\u00eat \u00e0 tout, l\u2019\u00e9crivain quadrag\u00e9naire se met au travail. Il se renseigne, il cherche et fouille. Il se fait historien. Il interroge les savants, par exemple l\u2019arch\u00e9ologue F\u00e9licien de&nbsp;Saulcy. Il multiplie les lectures comme \u00e0 son habitude jusqu\u2019\u00e0 se constituer une documentation gigantesque&nbsp;: plus de cent ouvrages avant d\u2019entamer l\u2019\u00e9criture\u2026 Et si, finalement, l\u2019on savait plus de choses sur Carthage qu\u2019il \u00e9tait dit\u2009? Mieux, il se rend en Tunisie, convaincu de trouver sur place de quoi nourrir son projet inconcevable.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il multiplie les aveux d\u2019inqui\u00e9tude, il reste persuad\u00e9&nbsp;qu\u2019\u00e0 la fin, son roman sera inattaquable. Il aura la valeur d\u2019un travail historique et la pr\u00e9tention d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. C\u2019est un fait&nbsp;: les lacunes de l\u2019\u00e9rudition arch\u00e9ologique ouvrent le champ des possibles romanesques. C\u2019est un d\u00e9fi, mais Flaubert se sait assez puissant pour le relever.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, les d\u00e9clarations contradictoires se succ\u00e8dent.<\/p>\n\n\n\n<p>Tant\u00f4t na\u00eff et cr\u00e9dule, \u00e0 moins qu\u2019il ne soit fanfaron et follement orgueilleux, le voil\u00e0 qui pr\u00e9tend&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quant au temple de Tanit, je suis s\u00fbr de l\u2019avoir reconstruit tel qu\u2019il \u00e9tait, avec le trait\u00e9 de la D\u00e9esse de Syrie, avec les m\u00e9dailles du duc de Luynes, avec ce qu\u2019on sait du temple de J\u00e9rusalem, avec un passage de saint J\u00e9r\u00f4me, cit\u00e9 par Selden (De Diis Syriis), avec le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que tout cela, avec les ruines du temple de Thugga que j\u2019ai vu moi-m\u00eame, de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache, n\u2019a parl\u00e9.&nbsp;\u00bb (Lettre de Flaubert \u00e0 Sainte-Beuve, 23&nbsp;d\u00e9cembre 1862).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tant\u00f4t d\u00e9sabus\u00e9 et plus r\u00e9aliste, le temps ayant pass\u00e9, il ose&nbsp;: \u00ab&nbsp;Me croyez-vous assez godiche pour \u00eatre convaincu que j\u2019aie fait dans Salammb\u00f4 une vraie reproduction de Carthage\u2009? [\u2026] Ah non\u2009! Mais je suis s\u00fbr d\u2019avoir exprim\u00e9 l\u2019id\u00e9al qu\u2019on en a aujourd\u2019hui\u2009!&nbsp;\u00bb (Lettre de Flaubert \u00e0 L\u00e9on Hennique, 3&nbsp;f\u00e9vrier 1880).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ses d\u00e9clarations s\u2019opposent-elles\u2009? Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne\u2009! \u00c0 qui l\u2019\u00e9crivain aurait-il des comptes \u00e0 rendre\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Salammb\u00f4, le romancier devient donc un historien et l\u2019historien un romancier&nbsp;: Flaubert creuse le vrai et comble les manques tout \u00e0 la fois. Travail admirable de titan ou entreprise inutile de b\u00e9otien\u2009? Au temps de Michelet, de telles pr\u00e9tentions paraissent bien d\u00e9raisonnables&nbsp;\u00e0 quelques observateurs critiques. Et Salammb\u00f4 \u00e0 peine publi\u00e9, voil\u00e0 qu\u2019un historien attaque le romancier sans le moindre m\u00e9nagement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman serait un tissu de contre-v\u00e9rit\u00e9s historiques au sein duquel rien n\u2019est jamais attest\u00e9. Rien qu\u2019une fiction sans int\u00e9r\u00eat, le r\u00e9sultat des \u00e9lucubrations d\u2019un imaginaire trop f\u00e9cond ou, peut-\u00eatre, d\u00e9j\u00e0 st\u00e9rile qui ne saurait plus faire son miel que d\u2019\u00e9l\u00e9ments disparates bient\u00f4t confondus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fiction, quelle valeur a-t-elle au juste\u2009? Guillaume Stroehner n\u2019aime pas le r\u00e9cit en tant que roman&nbsp;puisqu\u2019il juge que Flaubert \u00ab&nbsp;a empi\u00e9t\u00e9 sur le domaine de la science&nbsp;\u00bb sans aucune l\u00e9gitimit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous sommes sans doute des p\u00e9dants, et la fantaisie du romancier n\u2019a qu\u2019un maigre souci de notre \u00e9rudition. Il y a limite \u00e0 tout cependant. Pour quoi le livre de M.&nbsp;Flaubert se donne-t-il\u2009? Serait-ce un roman\u2009? Il est permis d\u2019en douter. L\u2019invention de tel personnage ou de tel fait sans r\u00e9alit\u00e9 ne constitue pas le roman \u00e0 elle seule.&nbsp;\u00bb L\u2019historien d\u00e9nonce sans rel\u00e2che la fausse impression de v\u00e9rit\u00e9 historique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le trop-plein des recherches, l\u2019abondance de documents recueillis de toutes parts et enrichis \u00e0 plaisir, nuit \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019ouvrage. Le roman est devenu un magasin.&nbsp;\u00bb Au demeurant, il d\u00e9plore des anachronismes et recense des inexactitudes. Il reproche \u00e0 Flaubert d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;moins juste, moins scrupuleux, moins conforme aux donn\u00e9es authentiques&nbsp;\u00bb que Th\u00e9ophile Gautier dans Le Roman de la momie. Si bien qu\u2019il ne reste plus \u00e0 l\u2019historien qu\u2019\u00e0 moquer le romancier&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019imagination une fois mont\u00e9e \u00e0 ce diapason peut tout se permettre, et M.&nbsp;Flaubert nous aurait dit que les \u00e2nes du temps de Salammb\u00f4 p\u00e9trissaient l\u2019argile et tra\u00e7aient des inscriptions pour confondre un jour les descendants de leur race, que nous n\u2019en serions nullement \u00e9tonn\u00e9s. Il n\u2019y a presque pas de page o\u00f9 l\u2019auteur ne s\u2019efforce ainsi d\u2019outrer la nature, et d\u2019imprimer de rudes secousses \u00e0 notre syst\u00e8me nerveux.&nbsp;\u00bb Une rude critique pour ce pauvre Flaubert\u2009!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas difficile d\u2019imaginer en retour la col\u00e8re \u00ab&nbsp;hh\u00e9naurrrme&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9crivain. Surtout, il se trouve mortifi\u00e9. Malgr\u00e9 la longue lettre qu\u2019il adresse \u00e0 l\u2019arch\u00e9ologue et son argumentaire vindicatif, Flaubert n\u2019en finira plus de s\u2019interroger&nbsp;: pourquoi a-t-il laiss\u00e9 croire \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 historique\u2009? Un roman est-il fait pour cela\u2009? Advient alors le temps du d\u00e9sarroi.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autant que l\u2019ami Sainte-Beuve, le 8&nbsp;d\u00e9cembre 1862, accable \u00e0 son tour le projet fou devenu triste r\u00e9alit\u00e9 \u00e9ditoriale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voil\u00e0 quel \u00e9tait son nouveau sujet, \u00e9trange, recul\u00e9, sauvage, h\u00e9riss\u00e9, presque inaccessible&nbsp;; l\u2019impossible, et pas autre chose, le tentait&nbsp;: on l\u2019attendait sur le pr\u00e9 chez nous, quelque part en Touraine, en Picardie, ou en Normandie encore&nbsp;: bonnes gens, vous en \u00eates pour vos frais, il \u00e9tait parti pour Carthage.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Retour \u00e0 l\u2019histoire contemporaine<\/h2>\n\n\n\n<p>Par d\u00e9pit, l\u2019apprenti historien revient aux temps qu\u2019il conna\u00eet bien, pour les avoir v\u00e9cus personnellement. Et Flaubert se r\u00e9sout \u00e0 entreprendre, cette fois, Salammb\u00f4 \u00e0 peine publi\u00e9, une nouvelle version de son roman de 1845, L\u2019\u00c9ducation sentimentale, \u00e0 para\u00eetre en 1869. Il change son fusil d\u2019\u00e9paule.<\/p>\n\n\n\n<p>Raconter la g\u00e9n\u00e9ration de 1820, montrer comment elle s\u2019est comport\u00e9e en 1848 pendant la r\u00e9volution qui n\u2019a accouch\u00e9 que du Second Empire et l\u2019accabler de tous les maux \u2014&nbsp;puisqu\u2019un romancier digne de ce nom se doit de moquer ses personnages\u2009! Tout mettre \u00e0 distance, traiter avec ironie ce \u00e0 quoi on a cru, se d\u00e9faire de ses illusions sans quoi elles se transforment en cruelles d\u00e9sillusions&nbsp;: les intentions du moment n\u2019ont rien \u00e0 voir avec celles qui pr\u00e9sidaient \u00e0 la r\u00e9daction de <em>Salammb\u00f4<\/em>. Il ne s\u2019agit plus de ressusciter une civilisation disparue, mais de r\u00e9gler ses comptes avec les derni\u00e8res ann\u00e9es, dont le pr\u00e9sent n\u2019est que la triste cons\u00e9quence. Pour mieux exprimer son malaise dans le <em>hic et nunc<\/em>. Peut-\u00eatre parce que Flaubert \u00e9crit toujours en r\u00e9action, \u00e0 quelqu\u2019un, \u00e0 quelque chose, \u00e0 son pr\u00e9c\u00e9dent roman ou \u00e0 lui-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Construire un roman, qui deviendra un classique, revient alors \u00e0 se faire historien du contemporain. Flaubert invente peut-\u00eatre m\u00eame cette nouvelle forme d\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 nouveau, il enqu\u00eate, mais les recherches sont moins fastidieuses et, surtout, assur\u00e9es d\u2019aboutir. Ce n\u2019est plus qu\u2019un travail de m\u00e9moire personnelle. Certes, il s\u2019interdit d\u2019inventer. Un horaire de diligence, un nom de bateau, un restaurant \u00e0 la mode, tout est v\u00e9rifi\u00e9. Certes, Flaubert court les biblioth\u00e8ques pour mettre la main sur les archives et missionne ses amis pour lui procurer les informations qui lui manquent. Certes, il recense tous les mat\u00e9riaux n\u00e9cessaires \u00e0 donner l\u2019illusion du vrai (selon la d\u00e9finition que propose Maupassant dans la pr\u00e9face de <em>Pierre et Jean <\/em>pour le romancier r\u00e9aliste en \u00ab&nbsp;illusionniste&nbsp;\u00bb). Il multiplie les effets de r\u00e9el selon l\u2019expression de Roland Barthes qui consacre, un si\u00e8cle plus tard, l\u2019\u00e9criture du ma\u00eetre de Croisset.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, cette fois, Fr\u00e9d\u00e9ric Moreau et Charles Deslauriers, personnages de fiction, ne sont plus que les doubles des Gustave Flaubert et Maxime Du Camp. Dans son roman, ses amis se reconnaissent. Ce que Du Camp, justement, confirme dans ses <em>Souvenirs litt\u00e9raires&nbsp;<\/em>: \u00ab&nbsp;\u2026 Il n\u2019est pas un des acteurs que je ne puisse nommer, je les ai tous connus ou c\u00f4toy\u00e9s, depuis la Mar\u00e9chale jusqu\u2019\u00e0 la Vatnaz, depuis Fr\u00e9d\u00e9ric, qui n\u2019est autre que Gustave Flaubert, jusqu\u2019\u00e0 Madame Arnoux qui est l\u2019inconnue de Trouville transport\u00e9e dans un autre milieu\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, plut\u00f4t qu\u2019historique au sens propre, le roman devient \u0153uvre testimoniale. Tout y est vrai dans la peinture d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 \u00ab&nbsp;tout \u00e9tait faux&nbsp;: fausse arm\u00e9e, fausse politique, fausse litt\u00e9rature, faux cr\u00e9dit et m\u00eame fausses putains.&nbsp;\u00bb (lettre de Flaubert \u00e0 Du Camp, 29&nbsp;septembre 1870) Flaubert n\u2019\u00e9crit pas des histoires, il raconte \u2014&nbsp;et pr\u00e9tend faire l\u2019Histoire&nbsp;\u2014 sans revendiquer d\u2019\u00eatre un historien.<\/p>\n\n\n\n<p>Car son souci de l\u2019objectivit\u00e9 et du vrai ne lui interdit jamais de ne retenir de la r\u00e9alit\u00e9 pass\u00e9e que ce qui vient servir ses opinions, sa lecture d\u2019une \u00e9poque dans laquelle il refuse de se reconna\u00eetre et sa conception de personnages qu\u2019il m\u00e9prise \u00e0 pr\u00e9sent. Y compris lui-m\u00eame. Le romancier se fait misanthrope et le roman porte un message. L\u2019Histoire s\u2019est \u00e9crite pour rien&nbsp;: Flaubert a compos\u00e9 son roman pour le crier aux oreilles de tous.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, comme pour <em>Salammb\u00f4<\/em>, un succ\u00e8s franc et durable n\u2019est pas au rendez-vous. <em>L\u2019\u00c9ducation sentimentale <\/em>peine \u00e0 rencontrer ses lecteurs, Le Second Empire s\u2019\u00e9croule quelques semaines apr\u00e8s la parution du roman et les Fran\u00e7ais ont autre chose \u00e0 faire que de lire Flaubert et de se souvenir de qui ils \u00e9taient en 1848. Si l\u2019Histoire repasse les plats, le romancier perd son temps \u00e0 pr\u00e9venir que la d\u00e9gustation n\u2019en ravira que les palais les moins d\u00e9licats et que leur digestion sera difficile pour tous.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une \u00e9poque&nbsp;\u00e9tonnante&nbsp;: Flaubert arbitre du match Michelet-Dumas<\/h2>\n\n\n\n<p>Flaubert lecteur aimait s\u2019\u00e9vader dans les r\u00e9cits de Victor Hugo et Walter Scott, mais, devenu \u00e9crivain, il restait partag\u00e9 quant \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique du roman historique. \u00c0 son ami Jules Duplan, il \u00e9crit le&nbsp;14&nbsp;mars 1868&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00ab&nbsp;J\u2019ai peur que les fonds ne d\u00e9vorent les premiers plans&nbsp;; c\u2019est l\u00e0 le d\u00e9faut du genre historique. Les personnages de l\u2019histoire sont plus int\u00e9ressants que ceux de la fiction, surtout quand ceux-l\u00e0 ont des passions mod\u00e9r\u00e9es&nbsp;[\u2026] Et puis, quoi choisir parmi les faits r\u00e9els\u2009? Je suis perplexe&nbsp;; c\u2019est dur\u2009!&nbsp;\u00bb \u00c0 ses yeux, le roman historique constitue un genre hybride, comme l\u2019est le r\u00e9cit de voyage, un type d\u2019\u00e9criture auquel il s\u2019essaye sans jamais oser la publication.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, Flaubert repr\u00e9sente avec une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e9tonnante son \u00e9poque. Car le xixe&nbsp;si\u00e8cle, s\u2019il est bien celui du d\u00e9veloppement exponentiel du roman, n\u2019en conna\u00eet pas moins toutes les qu\u00eates, sinon tous les errements d\u2019un genre qui, pour en effacer les autres, cherche en permanence comment innover et se renouveler.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvenons-nous&nbsp;: quand Michelet \u00e9crit son Histoire de France, entre 1833 et 1875 (derniers volumes parus posthum\u00e9ment), Dumas n\u2019en finit plus de publier ses romans historiques. Or, les deux auteurs connaissent pareillement le succ\u00e8s et s\u2019imposent non seulement en leur temps, mais pour tout le si\u00e8cle suivant. Deux rapports antagonistes au r\u00e9el, en fait, s\u2019affrontent \u00e0 travers leurs \u0153uvres&nbsp;: pour les unes, il faut le d\u00e9crire objectivement et l\u2019analyser rationnellement (comme le ferait une photographie, quand le milieu du xixe&nbsp;si\u00e8cle voit se d\u00e9velopper avec le daguerr\u00e9otype la possibilit\u00e9 technique de repr\u00e9senter le r\u00e9el sans le trahir) tandis que pour les autres, il convient de l\u2019inventer, le r\u00e9inventer, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019interpr\u00e9ter. Flaubert, lui, h\u00e9site. Ou plut\u00f4t il est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 tenter une voie interm\u00e9diaire, \u00e0 concilier les deux d\u00e9marches. Est-ce possible\u2009? Disons qu\u2019il fait l\u2019exp\u00e9rience de la difficult\u00e9 d\u2019une telle ambition.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il en est parfaitement conscient puisqu\u2019il fera reconna\u00eetre \u00e0 Bouvard et P\u00e9cuchet que \u00ab&nbsp;sans l\u2019imagination, l\u2019Histoire est d\u00e9fectueuse.&nbsp;\u00bb En pensant probablement que sans l\u2019Histoire, le roman (r\u00e9aliste) est tout aussi d\u00e9fectueux. Flaubert s\u2019est convaincu \u00e0 la fin de sa carri\u00e8re que l\u2019\u00e9laboration d\u2019une po\u00e9tique du roman historique n\u2019est jamais qu\u2019une gageure impossible \u00e0 relever.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019o\u00f9 sa mani\u00e8re dans sa correspondance \u2014&nbsp;riche d\u2019au moins cinq mille lettres aujourd\u2019hui publi\u00e9es&nbsp;\u2014 de d\u00e9velopper une autre esth\u00e9tique, celle-l\u00e0 m\u00eame qui l\u2019inscrit dans la modernit\u00e9 litt\u00e9raire et contribue \u00e0 faire de lui, avec son contemporain Baudelaire, le repr\u00e9sentant d\u2019une r\u00e9volution litt\u00e9raire. Elle tient en une formule \u00e9crite un jour de janvier 1852 \u00e0 sa ma\u00eetresse, la po\u00e9tesse Louise Colet&nbsp;: \u00ab&nbsp;le livre sur rien&nbsp;\u00bb. Il pr\u00e9tend alors, comme anticipant ce que sa carri\u00e8re \u00e9ditoriale, de 1856 \u00e0 1880, n\u2019a de cesse de confirmer&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c\u2019est un livre sur rien, un livre sans attache ext\u00e9rieure, qui se tiendrait de lui-m\u00eame par la force interne de son style, comme la terre sans \u00eatre soutenue se tient en l\u2019air, un livre qui n\u2019aurait presque pas de sujet ou du moins o\u00f9 le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les \u0153uvres les plus belles sont celles o\u00f9 il y a le moins de mati\u00e8re.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Autre d\u00e9fi, autre gageure\u2009? Sans doute, mais l\u2019exp\u00e9rience lui semble autrement motivante. Son projet signifie que s\u2019il est trop difficile dans le rendu du r\u00e9el d\u2019arriver \u00e0 quelque chose qui ne soit ni l\u2019\u00e9criture scientifique de l\u2019historien, ni la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 un peu inutile du romancier-faiseur d\u2019histoires qui s\u2019empare de l\u2019Histoire avec maladresse, si la voie interm\u00e9diaire est emp\u00each\u00e9e, alors c\u2019est l\u2019abandon m\u00eame de ce r\u00e9el par ailleurs si m\u00e9pris\u00e9 qu\u2019il convient de promouvoir en guise d\u2019esth\u00e9tique du roman. D\u00e8s lors, la qualit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre \u00e0 \u00e9crire ne tient plus dans ce qu\u2019elle racontera, mais dans la mani\u00e8re de le raconter.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fid\u00e8le aux enseignements d\u2019un Boileau dans l\u2019Art po\u00e9tique, Flaubert revient \u00e0 la n\u00e9cessaire ad\u00e9quation du mot avec l\u2019Id\u00e9e, le parti pris selon lequel \u00ab&nbsp;ce que l\u2019on con\u00e7oit bien s\u2019\u00e9nonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent ais\u00e9ment.&nbsp;\u00bb Esth\u00e8te, Flaubert n\u2019aura donc jamais plaid\u00e9 que pour une litt\u00e9rature de l\u2019exigence o\u00f9 le beau style n\u2019a rien d\u2019un ornement, mais tout de l\u2019essence m\u00eame de la chose \u00e9crite. Et ses tentatives compliqu\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 du roman historique \u2014&nbsp;\u00e0 la fois mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender le r\u00e9el et projet d\u2019\u00e9criture qui a sembl\u00e9 sous-tendre chacune de ses \u0153uvres&nbsp;\u2014 ne constituent plus \u00e0 la mode du xixe&nbsp;si\u00e8cle que la d\u00e9clinaison d\u2019un projet th\u00e9orique d\u2019une autre envergure.<\/p>\n\n\n\n<p>Car un \u00e9crivain digne de ce nom doit s\u2019\u00e9loigner de l\u2019Histoire pour en revenir \u00e0 la seule ambition l\u00e9gitime, selon l\u2019acceptation de son destin en forme de sacerdoce bient\u00f4t transform\u00e9 en sacrifice. Il s\u2019agit de se faire cr\u00e9ateur qui succ\u00e8de au Cr\u00e9ateur et de veiller fid\u00e8lement \u00e0 ce que ses mots, aussi, \u00e0 leur tour, fassent entendre un \u00ab&nbsp;Fiat lux\u2019&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n<!--themify_builder_content-->\n<div id=\"themify_builder_content-248\" data-postid=\"248\" class=\"themify_builder_content themify_builder_content-248 themify_builder tf_clear\">\n    <\/div>\n<!--\/themify_builder_content-->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le jeune Flaubert \u00e9tait un romantique passionn\u00e9, \u00e9lev\u00e9 comme toute sa g\u00e9n\u00e9ration aux \u0153uvres romantiques. Il se sentait heureux de partager avec ses semblables le mal du si\u00e8cle, convaincu de ne jamais ressembler aux bons bourgeois ex\u00e9cr\u00e9s pour leur esprit aussi lourd que leur panse repl\u00e8te. 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