{"id":1103,"date":"2026-04-18T22:10:46","date_gmt":"2026-04-18T20:10:46","guid":{"rendered":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/?p=1103"},"modified":"2026-04-18T22:14:14","modified_gmt":"2026-04-18T20:14:14","slug":"pia-petersen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/2026\/04\/18\/pia-petersen\/","title":{"rendered":"Pia Petersen"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u2009Par ces croisements de savoirs en fiction, on invente autrement la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on habite.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p><em>Propos recueillis\u00a0par Joseph Vebret<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9e \u00e0 Copenhague en 1966, Pia Petersen, romanci\u00e8re danoise d\u2019expression fran\u00e7aise, vit entre la France et Los Angeles. De ses ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes en philosophie \u00e0 la Sorbonne \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une librairie-caf\u00e9 \u00e0 Marseille, son parcours nourrit depuis plus de vingt-cinq ans une \u0153uvre \u00e0 la fois romanesque, critique et visionnaire. Depuis <em>Le Jeu de la facilit\u00e9 <\/em>(2000), ses livres explorent les tensions entre libert\u00e9 et ali\u00e9nation, d\u00e9mocratie et manipulation, humanit\u00e9 et technologie, tout en scrutant le pouvoir des r\u00e9cits dans nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. De <em>Une livre de chair<\/em> \u00e0 <em>La Vengeance des perroquets<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 <em>Dog Fiction<\/em> (Plon, 2026), fable philosophique et politique autour d\u2019un chien humanis\u00e9, son parcours dessine une \u0153uvre coh\u00e9rente, exigeante, inqui\u00e8te de la d\u00e9shumanisation du monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;D\u2019o\u00f9 est venue la premi\u00e8re \u00e9tincelle de <\/em><\/strong>Dog Fiction<strong><em>&nbsp;: de la figure d\u2019un chien qui parle, de Los Angeles, de la chirurgie esth\u00e9tique, ou d\u2019un questionnement th\u00e9orique sur la nature et la fiction\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une sc\u00e8ne au d\u00e9but du roman, qui se passe \u00e0 Canton en Chine, sur le march\u00e9 m\u00e9dicinal. La jeune guide raconte \u00e0 Orlando qu\u2019elle \u00e9conomise pour une op\u00e9ration de chirurgie esth\u00e9tique. Quand il demande si ses parents sont d\u2019accord, elle dit que faire des efforts pour appara\u00eetre \u00e0 son avantage, pour donner quelque chose de beau \u00e0 voir \u00e0 ses proches, est compris comme un signe d\u2019amour et de respect pour ses proches.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sc\u00e8ne est tir\u00e9e de l\u2019un de mes voyages en Chine. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis, j\u2019ai su que j\u2019\u00e9crirais un roman sur la chirurgie esth\u00e9tique. J\u2019\u00e9tais saisie. Sa petite phrase, sans que j\u2019en mesure vraiment les implications, m\u2019avait boulevers\u00e9e. Et, instantan\u00e9ment, j\u2019avais mis cette r\u00e9paration embellissante de soi en rapport avec la r\u00e9paration de la plan\u00e8te. Depuis, le sujet est rest\u00e9 omnipr\u00e9sent dans ma t\u00eate, sans pour autant devenir le sujet sur lequel je travaillais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours quand j\u2019ai une id\u00e9e en t\u00eate, je recueille des informations disparates. Des mots que j\u2019entends dans la rue, un bout de phrase sur un panneau publicitaire, des articles, que ce soit sur les r\u00e9seaux, dans les m\u00e9dias, dans un caf\u00e9 ou dans un avion. Le mot nature\/naturel a rapidement \u00e9merg\u00e9, souvent en opposition \u00e0 la chirurgie esth\u00e9tique, et avec la masse de donn\u00e9es que j\u2019ai ramass\u00e9e un peu partout, j\u2019ai vu se d\u00e9gager le d\u00e9but d\u2019un probl\u00e8me. Apr\u00e8s, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 s\u00e9rieusement m\u2019interroger.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;\u00c0 quel moment Yoda s\u2019est\u2011il impos\u00e9 comme narrateur \u00e0 part enti\u00e8re, capable de porter un discours \u00e9labor\u00e9 sur l\u2019humain, la science, la religion ou la politique, tout en restant un chien\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suivais de pr\u00e8s les d\u00e9bats houleux sur la chirurgie esth\u00e9tique. Je me rendais compte que si je travaillais le sujet \u00e0 partir d\u2019une femme ou d\u2019un homme, le sujet pouvait tr\u00e8s vite se limiter \u00e0 l\u2019acte m\u00eame de chirurgie. Je ne pourrais pas \u00e9largir le sujet autant que je le voudrais. Je serais limit\u00e9e par les a priori qui accompagnent tr\u00e8s fortement cette m\u00e9decine et qui ont tendance \u00e0 se braquer sur des opinions binaires. Or, le sujet allait bien plus loin que l\u2019acte m\u00eame de la chirurgie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier personnage \u00e9tait donc un cafard, seulement il est difficile de se prendre d\u2019amour pour un cafard.<\/p>\n\n\n\n<p>Je regardais mes chiens m\u2019observer. \u00c0 quoi pensent-ils quand ils me voient lire, \u00e9crire, boire des coups avec des amis, aller \u00e0 une soir\u00e9e lancement en librairie\u2009? Eux, ils dorment presque tout le temps, mangent et jouent avec les copains. Ma vie d\u2019humaine doit leur para\u00eetre curieuse. Et je me suis dit que si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 un chien, j\u2019aurais voulu une vie d\u2019humain, pour pouvoir m\u2019enrichir au lieu de dormir. C\u2019est l\u00e0 que Yoda est entr\u00e9 dans le roman. Le cafard est devenu un chien et le chien est devenu Yoda.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, au d\u00e9but, j\u2019avais du mal \u00e0 me s\u00e9parer du cafard, j\u2019avais une tendresse pour lui et sa laideur. J\u2019ai essay\u00e9 de l\u2019extraire, mais il a curieusement r\u00e9sist\u00e9 jusqu\u2019au bout. En d\u00e9finitive le roman ne pouvait pas tenir si j\u2019\u00e9liminais le cafard.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Construire des questions est complexe. Les balbutiements structurent et nourrissent les questions pos\u00e9es. Effacer ces \u00e9tapes de va-et-vient, c\u2019est effacer la mani\u00e8re m\u00eame dont le roman se fait. Me perdre, avec les bribes d\u2019informations que j\u2019ai accumul\u00e9es de fa\u00e7on chaotique, sans approfondir quoi que ce soit, fait partie de l\u2019organisation de l\u2019histoire. Je ne peux pas nier que j\u2019aime les plis, les argumentations, les complications qui s\u2019empilent. Ce que je ne comprends pas r\u00e9siste, tout comme le cafard. Quand Yoda s\u2019approprie mes recherches et mes lectures, il pose davantage de questions et de doutes. Son regard a permis une mise en perspective tellement plus riche. Je ne supportais pas l\u2019id\u00e9e d\u2019un chien sans complexit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Vous d\u00e9crivez avec pr\u00e9cision certaines technologies&nbsp;: cellules souches, peau ionique, CRISPR\u2011Cas9, implants neuronaux, interfaces vocales par IA\u2026 Comment avez\u2011vous travaill\u00e9 cette mati\u00e8re scientifique pour qu\u2019elle reste plausible sans brider la libert\u00e9 romanesque\u2009? Avez\u2011vous fix\u00e9 des limites \u00e0 ce qui serait \u00ab\u2009trop\u2009\u00bb r\u00e9aliste ou \u00ab\u2009trop\u2009\u00bb futuriste\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a s\u2019est fait petit \u00e0 petit. Je lis beaucoup sur les sciences et les technologies, articles, \u00e9tudes, essais. Un jour je suis tomb\u00e9e sur une \u00e9tude traitant des insectes et les robots et la mani\u00e8re dont on exploite ces cerveaux pour cr\u00e9er des robots intelligents. Les abeilles sont dot\u00e9es d\u2019un super syst\u00e8me de navigation interne et les observations et recherches ont permis de cr\u00e9er un drone autonome avec une puce int\u00e9gr\u00e9e qui lui permet de se d\u00e9placer en toute libert\u00e9. Je suis fascin\u00e9e par les muscles artificiels et la mani\u00e8re dont on peut cr\u00e9er une forme de syst\u00e8me nerveux gr\u00e2ce \u00e0 des capteurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, attendant mon avion \u00e0 l\u2019a\u00e9roport \u00e0 Los Angeles, j\u2019ai discut\u00e9 avec une femme qui m\u2019a parl\u00e9 du CRISPR-Cas9. En rentrant, j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 ce que je pouvais lire l\u00e0-dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis ni scientifique ni math\u00e9maticienne. J\u2019aime profond\u00e9ment les math\u00e9matiques, je trouve le langage magnifique, tr\u00e8s po\u00e9tique, mais je n\u2019y comprends rien. Quant aux sciences et technologies, je comprends les grandes lignes, que j\u2019arrive \u00e0 relier \u00e0 notre quotidien et \u00e0 ce qui risque de devenir des cons\u00e9quences. Et comme je n\u2019entre pas dans le d\u00e9tail de fa\u00e7on minutieuse, et que je n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 y ajouter ce qui pour moi semble logique, je cr\u00e9e quelque chose qui semble plausible, mais qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement vrai scientifiquement parlant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que c\u2019est en \u00e9vitant trop de d\u00e9tails que le texte ne tombe ni dans le r\u00e9alisme ni dans le futurisme. Je travaille plut\u00f4t sur une probabilit\u00e9 romanesque, qui doit ressembler \u00e0 quelque chose de vrai, mais ne doit pas n\u00e9cessairement \u00eatre vrai. Pour y arriver, je s\u00e8me ici et l\u00e0 quelques mots vraiment techniques. Ils aident \u00e0 rester \u00e0 l\u2019\u00e9cart du r\u00e9alisme, et ils masquent mes incomp\u00e9tences dans ce domaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Orlando commence \u00e0 douter de son m\u00e9tier en questionnant la notion de \u00ab\u2009naturel\u2009\u00bb dans la m\u00e9decine, la chirurgie, l\u2019\u00e9cologie. Vous prenez ce mot au s\u00e9rieux tout en le dynamitant&nbsp;: que vouliez\u2011vous mettre \u00e0 nu derri\u00e8re cette id\u00e9e si omnipr\u00e9sente aujourd\u2019hui dans nos discours moraux, identitaires ou \u00e9cologiques\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis longtemps, je suis \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019air du temps. J\u2019aime comprendre ce qui est confus, complexe, paradoxal et j\u2019interroge ce qui me trouble. Le mot nature me trouble, comme cette contradiction entre ce que nous disons et faisons me trouble.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demandais si cette id\u00e9e \u00eatre naturel ne cachait pas une sorte de d\u00e9mission de la vie. Si \u00eatre naturel, id\u00e9e \u00e9nonc\u00e9e par beaucoup d\u2019humains, consistait \u00e0 n\u2019\u00eatre plus humain, mais devenir autre chose, comme fusionner avec la nature, ou tout simplement dispara\u00eetre, est-ce que \u00e7a ne voulait pas dire que l\u2019humain n\u2019aimait pas l\u2019humain, que l\u2019homme ne s\u2019aimait pas\u2009? Et est-ce que ce d\u00e9samour de nous-m\u00eames n\u2019orientait pas nos choix de soci\u00e9t\u00e9\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Imm\u00e9diatement, j\u2019ai d\u00e9clench\u00e9 une esp\u00e8ce d\u2019enqu\u00eate. J\u2019ai cherch\u00e9, en partant des r\u00e9flexions sur lesquelles je tombais, que ce soit dans une rue, dans un caf\u00e9, dans un avion, dans un train. Je suivais les actualit\u00e9s, cherchant des indices. J\u2019\u00e9coutais les \u00e9changes entre les gens. On est tous sensibilis\u00e9s \u00e0 la question du changement de climat. On a recours \u00e0 des petits sacrifices personnels, ces choses sans lesquelles on peut vivre. Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire quand, sur un panneau d\u2019affichage, le gouvernement nous demande de ne plus prendre les m\u00e9dicaments que notre m\u00e9decin nous prescrit\u2009? Ou quand un ami dit qu\u2019il faut limiter les voyages en avion \u00e0 quelques voyages par vie\u2009? Lui-m\u00eame ne voulait plus voyager, par contre, pas question de se d\u00e9faire de sa voiture. Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire quand les gens se battent pour obtenir une permission de mort assist\u00e9e\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 mon imaginaire qui fonctionne plut\u00f4t bien, j\u2019ai li\u00e9 les diff\u00e9rents signaux. Je me suis demand\u00e9 si les id\u00e9es derri\u00e8re ce mot nature, aux allures si innocentes, n\u2019\u00e9taient pas aussi destructrices qu\u2019une bombe qui risque de d\u00e9clencher une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9vastatrice pour l\u2019esp\u00e8ce humaine ? Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire si 8&nbsp;milliards de personnes d\u00e9cident de cultiver leur lopin de terre pour se nourrir\u2009? Que chaque pays dans le monde aspire \u00e0 une r\u00e9industrialisation pour \u00eatre autosuffisant\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demandais si nature et technologie \u00e9taient r\u00e9ellement en opposition.<\/p>\n\n\n\n<p>On est tous d\u00e9pass\u00e9s par la technologie et par la vitesse \u00e0 laquelle on s\u2019est rendus d\u00e9pendants d\u2019elle. On en a peur, on veut s\u2019en \u00e9carter, la ma\u00eetriser. On r\u00eave d\u2019une vie plus simple, en accord avec la nature, avec des tomates qui b\u00e9n\u00e9ficient du soleil. On sait qu\u2019on exploite brutalement la nature, que les insectes disparaissent, que les oiseaux disparaissent, que les abeilles sont remplac\u00e9es par des clones. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On est aux prises avec notre peur de la technologie, nos inventions et la nostalgie d\u2019un temps naturel et simple, un temps qui n\u2019est plus et qui, en r\u00e9alit\u00e9, n\u2019\u00e9tait pas si simple que \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot nature para\u00eet en opposition \u00e0 la technologie, comme si la nature \u00e9tait l\u2019arme ultime qui nous sauvera du danger technologique. Peu \u00e0 peu, le mot s\u2019est transform\u00e9 en une valeur morale ultime qui sert \u00e0 d\u00e9cider ce qui est l\u00e9gitime ou ill\u00e9gitime, bien ou mal. C\u2019est naturel traduit le bien, le bon c\u00f4t\u00e9 de la morale. Dire oui \u00e0 l\u2019euthanasie nous place dans le camp du bien, curieusement. Ce n\u2019est pas naturel traduit le mal, on est du c\u00f4t\u00e9 des forces obscures. D\u00e9fendre le droit de voyager de fa\u00e7on illimit\u00e9e nous place dans le camp du mal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot n\u2019est plus simplement un mot qui d\u00e9signe un fait biologique, il devient un refuge symbolique, un mot d\u2019autorit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir de se d\u00e9gager de nos d\u00e9pendances pour sauver la plan\u00e8te est r\u00e9el, mais comment faire\u2009? Faut-il sacrifier nos outils technologiques\u2009? Jeter son t\u00e9l\u00e9phone\u2009? Son ordinateur\u2009? Je fantasme beaucoup \u00e0 l\u2019id\u00e9e de pouvoir voler par mes propres moyens un jour. Je fais partie de ceux qui aimeraient une rallonge de vie et, si possible, en bon \u00e9tat. J\u2019aime passionn\u00e9ment vivre. Mais comment sauver la plan\u00e8te sans tout sacrifier\u2009? On peut difficilement nier que les moyens que nous avons invent\u00e9s afin de pouvoir tout faire facilement sont hors de contr\u00f4le. On n\u2019a plus vraiment prise sur nos vies, nos libert\u00e9s, notre r\u00f4le dans la soci\u00e9t\u00e9. Alors, on se saisit naturellement du mot naturel et on d\u00e9plore ce temps o\u00f9 l\u2019on vivait simplement. On a besoin de se trouver un espoir quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>Le monde d\u2019avant, quel que soit l\u2019avant en question, n\u2019\u00e9tait pas simple. On dit manger sainement, c\u2019est manger naturellement. C\u2019est oublier que pendant des mill\u00e9naires, on mourait de la nourriture. L\u2019eau nous tuait et tue encore, selon l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019on se trouve. Pouvoir filtrer l\u2019eau est une invention merveilleuse. Ce n\u2019est pas naturel, mais c\u2019est bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis une femme. L\u2019invention de la machine \u00e0 laver est une date sacr\u00e9e. La cr\u00e9ation de la pilule, un permis de vivre. Pour la femme, les progr\u00e8s industriels et technologiques ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9rateurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et qu\u2019est-ce qu\u2019on dit au juste quand on parle de retrouver la simplicit\u00e9 de la vie d\u2019avant\u2009? Dit-on reculer dans le temps\u2009? Pour ma part, je redoute de reculer dans le temps pour me retrouver \u00e0 laver les chaussettes des enfants que je ne voulais pas, mais que j\u2019ai eu parce que je n\u2019avais pas de contraception.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On aime la nature, mais on a oubli\u00e9 qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas notre amie. Elle est violente, indiff\u00e9rente. Elle ne nous prot\u00e8ge pas. Elle nous donne les moyens de cr\u00e9er ce qui nous prot\u00e9gera d\u2019elle, mais est-ce intentionnel\u2009? Nos inventions sont les r\u00e9ponses \u00e0 sa brutalit\u00e9. Chaque invention d\u00e9clenche une s\u00e9rie de probl\u00e8mes qu\u2019il faut r\u00e9gler. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9paration. Depuis toujours, l\u2019homme r\u00e9pare ses propres d\u00e9g\u00e2ts.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne cessons de stipuler qu\u2019il faut \u00eatre naturel. Curieusement, quand la nature nous d\u00e9range, on l\u2019attaque pour mieux la contr\u00f4ler. Les pigeons d\u00e9posent leurs fientes sur les voitures\u2009? C\u2019est simple, on empoisonne les pigeons. Une voiture conduite par une personne alcoolis\u00e9e se cogne dans un arbre\u2009? On coupe l\u2019arbre. La pelouse d\u2019un parc est pi\u00e9tin\u00e9e\u2009? On l\u2019interdit aux chiens. Nous voulons \u00eatre naturels, mais les chiens n\u2019ont pas le droit de courir en libert\u00e9 dans les parcs, dans les bois et les for\u00eats. Pourtant, c\u2019est un animal naturel, pas un humain qui transforme la nature. Le chien fait partie de ce que nous appelons nature, au m\u00eame titre qu\u2019un renard, un \u00e9cureuil, un oiseau, un cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9tais dit qu\u2019on d\u00e9ployait l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre naturel quand \u00e7a nous arrangeait, peu importe la logique d\u2019une telle id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 la logique des choses, que ce soit d\u2019un \u00e9crit, d\u2019une phrase dite quelque part, d\u2019une preuve scientifique, d\u2019un discours politique, d\u2019une annonce faite, d\u2019une affirmation\u2026 La logique des choses donne souvent du sens. \u00c7a n\u2019a pas de sens est une petite phrase que je me r\u00e9p\u00e8te inlassablement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entends souvent que, pour sauver la plan\u00e8te, il faut que l\u2019humain disparaisse. La phrase telle que je la lis n\u2019a pas de sens. L\u2019id\u00e9e est juste, pourtant. Quand je me prom\u00e8ne dans les Bois de Vincennes o\u00f9 les traces des humains sont h\u00e9las trop visibles, j\u2019\u00e9nonce cette phrase une dizaine de fois, je prends des photos des d\u00e9g\u00e2ts, je m\u2019agite. Les humains doivent dispara\u00eetre des bois. Il est vrai que si l\u2019humain n\u2019occupe plus la plan\u00e8te, la plan\u00e8te peut se r\u00e9parer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si l\u2019humain est \u00e9radiqu\u00e9, quelle importance pour nous qu\u2019elle se porte mieux\u2009? On ne sera pas l\u00e0 pour voir, sentir ou simplement constater que la plan\u00e8te va mieux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour sauver la plan\u00e8te, il faut que l\u2019humain disparaisse. Il y a dans cette phrase un manque de coh\u00e9rence qui me trouble.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une certaine mani\u00e8re, je d\u00e9shabille ces phrases qu\u2019on utilise quotidiennement pour comprendre ce qu\u2019elles disent vraiment. Tous les jours, j\u2019entends ce mot naturel et m\u2019\u00e9tonne de la logique, ou coh\u00e9rence des propos \u00e0 ce sujet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019humain transforme la nature. Il transforme naturellement. Quand il r\u00e9pare, il transforme. C\u2019est ce que fait l\u2019humain. Le naturel de l\u2019homme est de cr\u00e9er, transformer, r\u00e9parer. Paradoxalement, on refuse notre propre naturel et on utilise le mot nature pour limiter cette puissance de transformation qui est la n\u00f4tre parce qu\u2019on a peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec ce roman, j\u2019ai tent\u00e9 de faire part de mes interrogations, mais fait est que je n\u2019ai pas de r\u00e9ponses \u00e0 ces questions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Le roman renverse la logique transhumaniste&nbsp;: Orlando choisit d\u2019\u00ab\u2009humaniser\u2009\u00bb un chien plut\u00f4t que d\u2019\u00ab\u2009animaliser\u2009\u00bb l\u2019homme. Qu\u2019est\u2011ce que ce basculement permet de penser sur notre rapport \u00e0 la science, \u00e0 la nature et au fantasme d\u2019authenticit\u00e9 que le discours transhumaniste classique ne permet pas\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le transhumanisme d\u00e9sire augmenter l\u2019humain, l\u2019am\u00e9liorer pour un meilleur rendement. Cette augmentation consiste \u00e0 d\u00e9passer l\u2019humain biologique, jusqu\u2019\u00e0 son potentiel effacement. Le transhumanisme veut en finir avec l\u2019imperfection humaine, la vuln\u00e9rabilit\u00e9, la finitude, le corps fragile, la conscience.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le fantasme de l\u2019authenticit\u00e9, ou l\u2019air du temps, sugg\u00e8re que pour ne pas aller dans le sens du transhumanisme, pour se d\u00e9fendre contre le fusionnement de l\u2019homme et de la machine, il faut retrouver son animalit\u00e9, quitte \u00e0 devenir animal. Il faut un retour aux origines, red\u00e9couvrir d\u2019o\u00f9 nous venons. Cette nostalgie est aussi une nostalgie d\u2019un humanisme pur, qui n\u2019agressera pas la nature.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019homme transforme naturellement. Quand on d\u00e9truit une parcelle de nature, on intervient dans son fonctionnement et on le d\u00e9truit. Ce n\u2019est pas toujours intentionnel, loin de l\u00e0, mais quand on r\u00e9gule, on d\u00e9stabilise. Il faut donc r\u00e9parer tout \u00e7a. Seulement, on cr\u00e9e un autre probl\u00e8me qu\u2019il faut \u00e9galement r\u00e9parer. Huit milliards d\u2019humains, c\u2019est beaucoup. Rien qu\u2019en existant, on d\u00e9stabilise le r\u00e9seau d\u2019interd\u00e9pendance de la nature. La question est alors la vitesse \u00e0 laquelle on fait \u00e7a. Est-ce qu\u2019une agriculture de subsistance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e sauvera la plan\u00e8te\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart des mythes racontent l\u2019histoire d\u2019un humain qui devient animal. Il s\u2019agit toujours de devenir autre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Pourquoi\u2009?&nbsp;<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019occident conna\u00eet une triste lassitude. Toute chose est \u00e9valu\u00e9e en des termes n\u00e9gatifs. Le verre est toujours \u00e0 moiti\u00e9 vide. La n\u00e9gation dit tout ce qu\u2019on ne peut pas, ce qui ne sert \u00e0 rien, qu\u2019essayer d\u2019am\u00e9liorer par exemple nos conditions de vie est vain. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant l\u2019humanit\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 des choses magnifiques. La technologie est magnifique si toutefois on se permet de l\u2019encadrer correctement.<\/p>\n\n\n\n<p>Yoda est d\u2019une certaine mani\u00e8re comme un miroir, il nous regarde, il a son mot \u00e0 dire et nous, on se regarde \u00e0 travers lui. Si le retour en arri\u00e8re vers une vie plus simple n\u2019est pas possible, que nous reste-t-il\u2009? Est-ce que, par exemple, un humain qui viendrait, dot\u00e9 d\u2019un esprit critique, saura se faire entendre\u2009? Dans mon roman Iouri, un artiste-peintre qui pr\u00e9pare une exposition, j\u2019ai explor\u00e9 l\u2019id\u00e9e de surench\u00e8re. On n\u2019est plus capable de voir ou d\u2019entendre les choses dites simplement. Iouri entend exposer la fin de la libert\u00e9 et il a recours \u00e0 la surench\u00e8re. On a recours \u00e0 des id\u00e9es de plus en plus spectaculaires, d\u2019o\u00f9 une augmentation de la violence. Une explication rationnelle ne suffit plus. On est satur\u00e9 d\u2019infos, d\u2019opinions, d\u2019id\u00e9es de ce qu\u2019il faut ou ne faut pas, on n\u2019arrive plus \u00e0 y voir clair. Yoda pr\u00e9sente un d\u00e9placement du regard, il est dot\u00e9, comme nous, d\u2019une conscience humaine. D\u2019une certaine mani\u00e8re, il cr\u00e9e une ligne de fracture dans l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me humain. Il ne se demande pas ce que l\u2019humain doit devenir pour se sauver lui et la plan\u00e8te. Il se demande ce qui fait qu\u2019un \u00eatre est humain.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Yoda r\u00eave de s\u2019humaniser parce qu\u2019il ne voit pas le n\u00e9gatif, mais le positif, la beaut\u00e9, la richesse de ce que nous inventons. On oublie les bonnes choses, le bon c\u00f4t\u00e9 des choses, on oublie de se r\u00e9jouir du succ\u00e8s d\u2019un ami, de d\u00e9sirer que des gens qui ont du mal \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 puissent avoir un minimum de survie. On a oubli\u00e9 ce que c\u2019est, un humain, et j\u2019avais envie qu\u2019on s\u2019en souvienne. La technologie n\u2019est qu\u2019un outil qui d\u00e9pend de ce qu\u2019en fait l\u2019humain et c\u2019est \u00e0 l\u2019humain de s\u2019approprier cet outil et en faire une soci\u00e9t\u00e9 selon ses d\u00e9sirs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Yoda devient un enjeu pour la tech, les \u00c9glises, l\u2019industrie pharmaceutique, les militants ou les complotistes. Comment avez\u2011vous con\u00e7u cette cartographie des forces et des peurs autour d\u2019un corps hybride\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Yoda est un chien avec un visage humain, il a une conscience, il parle, il pense. Il est modifi\u00e9 par une exp\u00e9rience scientifique. Il devient un probl\u00e8me politique, religieux, philosophique et \u00e9conomique. Il bouleverse l\u2019ordre des choses. Que faire de lui\u2009? Comment l\u2019utiliser\u2009? Qu\u2019est-ce qu\u2019il repr\u00e9sente, au juste\u2009? Il est de fait un danger public puisque nos notions fondamentales, inspir\u00e9es par les textes religieux et fondateurs de nos soci\u00e9t\u00e9s et l\u2019ordre d\u2019apr\u00e8s lequel nous vivons, \u00e0 savoir que le monde a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour l\u2019homme, sont mises en cause et sont \u00e0 revoir. L\u2019homme cesse d\u2019\u00eatre l\u2019unique mesure du monde, il est oblig\u00e9 de partager son pouvoir sur la plan\u00e8te avec les autres esp\u00e8ces. Or, le voulons-nous\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Que les intentions soient bonnes ou mauvaises, elles convergent dans la m\u00eame direction&nbsp;: contr\u00f4ler ce qui nous \u00e9chappe, ou inverser l\u2019invention, ici un corps hybride, pour effacer ce qui a \u00e9t\u00e9 fait. Ils vont tenter de se saisir de Yoda pour le contr\u00f4ler et contr\u00f4ler son impact sur la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais, dans ma t\u00eate, fait un lien avec l\u2019id\u00e9e de la d\u00e9mocratie qui conna\u00eet une crise d\u2019identit\u00e9. Peut-on vraiment penser la d\u00e9mocratie sous un angle critique, sans, en m\u00eame temps, gommer l\u2019id\u00e9e m\u00eame de d\u00e9mocratie\u2009? Quelles sont nos options, au juste\u2009? Avons-nous des options\u2009? Comment est-ce qu\u2019on agit quand une question d\u2019importance se pose \u00e0 nous, surtout quand la question est urgente\u2009? J\u2019avais, dans ma t\u00eate, les diff\u00e9rentes sortes de censure qu\u2019on utilise aujourd\u2019hui pour contourner une question ou un probl\u00e8me d\u00e9rangeant. Et je trouve difficile de ne pas faire le lien avec l\u2019id\u00e9e de d\u00e9mocratie qui conna\u00eet, sous tous les angles possibles, un triste sort.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, un fou path\u00e9tique qui se place au centre avec les mani\u00e8res d\u2019un dictateur et d\u2019un fasciste a \u00e9t\u00e9 librement \u00e9lu. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, on a accept\u00e9 la mise en place d\u2019un syst\u00e8me devenu, par la force des choses, hyper-r\u00e9glement\u00e9, produisant une telle s\u00e9rie de lois que le syst\u00e8me d\u00e9cide pour nous jusqu\u2019au moindre petit d\u00e9tail de nos vies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les deux cas, ce sont des repr\u00e9sentations de la d\u00e9mocratie (d\u2019o\u00f9 la crise d\u2019identit\u00e9) et elles vont dans la m\u00eame direction&nbsp;: nos vies sont contr\u00f4l\u00e9es, nous n\u2019avons plus la mainmise sur nous-m\u00eames.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux extr\u00eames sont mus par une intention, bonne ou mauvaise. Bien que leurs id\u00e9ologies soient diff\u00e9rentes, voire oppos\u00e9es, elles vont quand m\u00eame dans la m\u00eame direction. Comment choisir entre le mal et le mal\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Yoda devient le terrain de cette tension. Tous veulent se saisir de lui parce qu\u2019on est incapable d\u2019accepter ce que nous avons nous-m\u00eames cr\u00e9\u00e9. Malgr\u00e9 des intentions diff\u00e9rentes, ils veulent tous la m\u00eame chose&nbsp;: le contr\u00f4ler pour l\u2019exploiter, le normaliser, l\u2019interdire, l\u2019effacer. Personne ne le laisse exister comme tel. Personne ne lui laisse sa libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En contr\u00f4lant Yoda, on met fin \u00e0 ses questions et \u00e0 ce que l\u2019on voit \u00e0 travers lui, \u00e0 savoir qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre humain. Dans un monde, o\u00f9 la d\u00e9shumanisation est en voie d\u2019\u00eatre structurelle, o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9 est coinc\u00e9e entre deux perceptions de l\u2019id\u00e9e de d\u00e9mocratie, il n\u2019a pas le droit d\u2019\u00eatre, il est de fait dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Orlando est \u00e0 la fois chirurgien de luxe, voyageur et exp\u00e9rimentateur pr\u00eat \u00e0 franchir des lignes rouges. Comment l\u2019avez\u2011vous construit pour qu\u2019il \u00e9chappe au clich\u00e9 du savant fou\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, je ne voulais surtout pas d\u2019un savant fou. Je voulais un savant avec un projet probable et possible, mais aussi extraordinaire. \u00c0 partir de l\u00e0, il a \u00e9volu\u00e9 avec la progression du roman. D\u2019abord il est un homme curieux qui va \u00e0 la recherche d\u2019une r\u00e9ponse. Il voit les potentiels de son m\u00e9tier et il devient celui qui va inventer ce qui pourra am\u00e9liorer l\u2019humanit\u00e9, voire la sauver. Puis il s\u2019obscurcit, aux prises avec ses ambitions, sans toutefois devenir le mal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9sirs d\u2019Orlando sont tout \u00e0 fait rationnels. Qui n\u2019a pas voulu \u00e0 un moment donn\u00e9 parler avec un chien ou un chat\u2009? Ses mani\u00e8res pour y arriver ne sont pas excessives. Il essaie m\u00eame de rester dans une l\u00e9galit\u00e9 stricte et, pour son projet, il reste toujours dans les limites du probable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, pour accentuer les caract\u00e9ristiques d\u2019un personnage ou d\u2019un sentiment ou d\u2019une action, pour d\u00e9crire une sc\u00e8ne forte, je travaille avec les contrastes, les contraires. J\u2019utilise des mots presque plats, des mots avec un minimum d\u2019expressivit\u00e9 qui me permettent de la retenue. Si je d\u00e9cris un homme m\u00e9chant, j\u2019utilise des mots presque gentils. Orlando est une personne bien, mais il a sa part obscure qui fait petit \u00e0 petit surface. En parall\u00e8le, je travaille et utilise, sans complexe, les grands clich\u00e9s tir\u00e9s du cin\u00e9ma. Je ne m\u2019en cache pas. Le clich\u00e9, ce sont des images qu\u2019on a tous en t\u00eate et je m\u2019amuse \u00e0 jouer avec elles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Les seconds r\u00f4les \u2014 Quentin, Leroy, Hugo, Tara, Douglas, les beagles du labo\u2026 \u2014 complexifient la fronti\u00e8re entre bien et mal. Lesquels ont \u00e9t\u00e9 les plus difficiles \u00e0 \u00e9crire, et pourquoi\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le plus compliqu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire \u00e9tait Quentin qui a pour moi un r\u00f4le principal. Il est inspir\u00e9 d\u2019un chirurgien esth\u00e9tique, le docteur Christophe Desouches, pour qui j\u2019ai un immense respect, et qui a r\u00e9pondu avec beaucoup de patience \u00e0 mes questions. Gr\u00e2ce \u00e0 lui j\u2019ai pu \u00eatre pr\u00e9sente en salle d\u2019op\u00e9ration lors des interventions. J\u2019ai pu participer aux consultations et voir comment un cabinet fonctionne dans le quotidien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis mes premiers romans, j\u2019ai introduit, parmi mes personnages invent\u00e9s, de vraies personnes. Quand je m\u2019inspire d\u2019une vraie personne, je demande d\u2019abord la permission, je l\u2019invite \u00e0 jouer un r\u00f4le dans mon roman, d\u2019y participer en tant qu\u2019acteur. Apr\u00e8s, j\u2019\u00e9tudie la personne et je lui pose pas mal de questions. Quentin est donc inspir\u00e9 de Christophe Desouches, qui a accept\u00e9 de jouer un r\u00f4le dans mon roman, comme un acteur dans un film. Il a accept\u00e9, sans savoir o\u00f9 exactement j\u2019allais ni ce que j\u2019allais faire de son personnage. Je ne sais pas s\u2019il a lu le roman, je n\u2019ai pas encore de retour. C\u2019est bien s\u00fbr un moment compliqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tara est n\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 une rencontre. Je marchais le long d\u2019un boulevard pour aller \u00e0 un supermarch\u00e9 \u00e0 Pasadena en Californie quand une voiture s\u2019est arr\u00eat\u00e9e assez subitement. Une femme est sortie de la voiture pour me proposer de travailler comme mannequin pour son agence \u00e0 Santa Monica. Tara est n\u00e9e \u00e0 ce moment-l\u00e0.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme j\u2019ai tendance \u00e0 voir d\u2019abord, et c\u2019est bien malgr\u00e9 moi, les d\u00e9fauts et les m\u00e9chancet\u00e9s des gens, le d\u00e9fi consiste \u00e0 faire ressortir ce qui est bien en eux. Daniel Picouly avait dit lors d\u2019une interview que c\u2019\u00e9tait plus difficile d\u2019inventer des gens bien et heureux que de cr\u00e9er des gens porteurs de forces obscures. \u00c7a m\u2019avait marqu\u00e9e et j\u2019avais vu que j\u2019avais tendance \u00e0 entrer dans ce pi\u00e8ge-l\u00e0. Depuis, j\u2019essaie de composer ce qui est la complexit\u00e9 humaine avec ces nuances, contradictions, paradoxes, absurdit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, je ne cat\u00e9gorise jamais et je ne porte jamais de jugement sur qui que ce soit ni sur quoi que ce soit. Les fronti\u00e8res entre le bien et le mal sont mal dessin\u00e9es aujourd\u2019hui parce que notre compr\u00e9hension de ce qui est bien ou mal a mut\u00e9. Ce ne sont pas des mots fig\u00e9s. Notre d\u00e9finition ne prend pas encore en compte la mutation du sens de ces deux mots. Il est mal de tuer. Tr\u00e8s bien, mais vraiment\u2009? Aujourd\u2019hui \u00e7a d\u00e9pend de pourquoi et comment on tue. Si on tue pour d\u00e9fendre sa famille, ce n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9 comme mal, mais comme n\u00e9cessaire. Peut-\u00eatre que ce sont des attitudes plus que des actes qui sont jug\u00e9es bien ou mal. L\u2019indiff\u00e9rence peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme le mal.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Le livre alterne satire technologique, r\u00e9flexion philosophique et sc\u00e8nes tr\u00e8s intimes. Comment avez\u2011vous trouv\u00e9 l\u2019\u00e9quilibre pour que Yoda reste cr\u00e9dible d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019avais commenc\u00e9 les \u00e9tudes de philosophie, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 surprise de d\u00e9couvrir que l\u2019essentiel n\u2019\u00e9tait pas de penser, mais de disposer de r\u00e9f\u00e9rences. Je pensais et je pense toujours que l\u2019articulation d\u2019une d\u00e9marche philosophique est importante. Ce n\u2019est pas tant le sujet qui est philosophique que la mani\u00e8re de l\u2019aborder. Si la philosophie \u00e9tait devenue trop sp\u00e9cialis\u00e9e pour poser des questions, il fallait alors les poser ailleurs. C\u2019est ce que je fais. Comme aujourd\u2019hui on a plut\u00f4t tendance \u00e0 fuir les questions, je les cache en partie dans les buissons du d\u00e9cor, de l\u2019action, dans l\u2019espoir que le lecteur, sans s\u2019en rendre compte, se pose lui aussi ces questions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier jet est toujours un peu plus lourd parce que plus flou, avec beaucoup trop de r\u00e9p\u00e9titions. Il faut arriver au bout du roman pour avoir une id\u00e9e de l\u2019ensemble, avant de travailler en d\u00e9tail et de resserrer l\u00e0 o\u00f9 il le faut.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9crit quelque chose de satirique, mais c\u2019est vrai que j\u2019ai du mal \u00e0 ne pas \u00eatre ironique. C\u2019est plus fort que moi. Puis, j\u2019aime bien le d\u00e9s\u00e9quilibre, les fractures, les sauts. Je ne suis pas tellement s\u00fbre d\u2019avoir un \u00e9quilibre dans le roman.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne pense jamais \u00e0 la cr\u00e9dibilit\u00e9 d\u2019une histoire, surtout pas de celle-ci. D\u2019ailleurs je donne les cl\u00e9s d\u00e8s le d\u00e9but, en introduisant la fiction. <em>Dog Fiction<\/em> est une fiction et la fiction peut tout faire. \u00c9crire en voulant \u00eatre cr\u00e9dible limite terriblement le territoire de l\u2019\u00e9criture. \u00c7a finit toujours par imiter le r\u00e9el et souvent \u00e7a l\u2019appauvrit. Par contre, la fiction est l\u2019endroit o\u00f9 il n\u2019y a pas de limite. Quand je regarde un film et je vois des personnages dot\u00e9s de super-pouvoirs, je sais tr\u00e8s bien que ce n\u2019est ni r\u00e9el ni cr\u00e9dible. Mais j\u2019accepte que ce soit de la fiction, et \u00e0 cause de cette acceptation, \u00e7a devient vrai, le temps de la lecture ou du film. Je trouve que la litt\u00e9rature romanesque a perdu de son ampleur \u00e0 force de se conforter dans des cat\u00e9gories, qu\u2019elle a c\u00e9d\u00e9 sa libert\u00e9 pour para\u00eetre cr\u00e9dible. D\u2019ailleurs, c\u2019est un sujet que j\u2019aborde r\u00e9guli\u00e8rement avec mes \u00e9diteurs&nbsp;: est-ce que la fiction permet tout\u2009? Pour moi, oui, tant qu\u2019elle est bien faite et qu\u2019on y croie, en d\u00e9pit de ses inventions qui sont souvent des infid\u00e9lit\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Pourquoi \u00e9tait\u2011il important que l\u2019histoire se d\u00e9roule \u00e0 Los Angeles, ville o\u00f9 la fiction et le r\u00e9el se confondent\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aime profond\u00e9ment Los Angeles et, quand je le peux, j\u2019\u00e9cris de l\u00e0-bas, pas tout le roman, mais le premier jet. <em>Dog Fiction<\/em> est \u00e9crit \u00e0 la main, assise \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, sur une terrasse de caf\u00e9. Los Angeles est la ville des possibles. On le ressent dans son corps d\u00e8s qu\u2019on s\u2019approche, que c\u2019est la ville des surprises et de l\u2019inattendu. Curieusement, j\u2019ai l\u2019impression de porter la ville en moi, qu\u2019on se refl\u00e8te l\u2019une dans l\u2019autre. Je la personnifie, je la traite comme un \u00eatre vivant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Objectivement parlant, ce n\u2019est pas une belle ville, elle est plut\u00f4t mal foutue, et il faut de l\u2019imagination pour la restituer en tant que Los Angeles, la ville qu\u2019on imagine. Elle est inspirante. Quand je suis \u00e0 L.A. je sens toujours cette esp\u00e8ce de folie propre \u00e0 elle s\u2019emparer de moi. C\u2019est enivrant, cette id\u00e9e que tout est possible. On se sent fort, capable de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, il est passionnant pour un \u00e9crivain de se trouver sur le sol m\u00eame o\u00f9 la fiction et le r\u00e9el non seulement se confondent \u00e0 tous les coins de rue, mais o\u00f9 c\u2019est intentionnel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai besoin de me retrouver sur un terrain o\u00f9 ma libert\u00e9 me semble infinie. Je dis bien semble, je sais bien que notre libert\u00e9 n\u2019est pas infinie. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on a la libert\u00e9 qu\u2019on se donne et il se trouve que L.A. me pousse en avant dans des choses parfois compl\u00e8tement invraisemblables.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;\u00c0 partir d\u2019un moment, Yoda devient marque, avatar, contenu open source. Que dit cette transformation de notre mani\u00e8re de neutraliser ce qui nous d\u00e9range en le transformant en spectacle\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas s\u2019il y a un d\u00e9sir conscient qui veut neutraliser ce qui nous d\u00e9range par le spectacle. C\u2019est plus structurel qu\u2019intentionnel. On ne d\u00e9samorce pas le danger, on l\u2019absorbe. La n\u00e9cessit\u00e9 du spectacle, le besoin d\u2019une mise en sc\u00e8ne, est devenu presque naturelle, voire permanente. On est pr\u00eat \u00e0 tout pour avoir sa minute devant les cam\u00e9ras. Sortir de son anonymat, \u00eatre vu par la foule, avoir l\u2019impression d\u2019exister. Qui r\u00e9siste \u00e0 \u00e7a\u2009? Yoda devient marque, influenceur, mannequin parce qu\u2019il est \u00e0 part, il est singulier. Sa singularit\u00e9 le mettait en danger, mais, en l\u2019exposant devant les cam\u00e9ras, il devient d\u00e9sirable et cette m\u00eame singularit\u00e9 joue en sa faveur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce m\u00e9canisme ne d\u00e9sactive pas obligatoirement le fait qu\u2019il d\u00e9range. On se familiarise, on s\u2019habitue \u00e0 ce qu\u2019il est. C\u2019est le probl\u00e8me de ce qui est nouveau&nbsp;: on ne peut pas le voir parce que, justement, c\u2019est nouveau. C\u2019est seulement quand l\u2019air du temps s\u2019en empare, que le nouveau est r\u00e9p\u00e9t\u00e9, qu\u2019on commence \u00e0 le voir. D\u2019une certaine mani\u00e8re, le nouveau n\u2019existe pas. Quand on le per\u00e7oit, il n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus nouveau. J\u2019aime l\u2019expression l\u2019air du temps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Vous \u00e9voquez Kafka, la fabrication de Dieu, les m\u00e9dias, les jeux vid\u00e9o, la science. O\u00f9 situez\u2011vous, dans cet ensemble de r\u00e9cits concurrents, la place du roman, de la fiction que vous \u00e9crivez\u2009? Qu\u2019est\u2011ce que le roman peut encore, selon vous, que ne peuvent ni la philosophie, ni la science, ni les plateformes\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont des types de r\u00e9cits diff\u00e9rents, mais je ne les vois pas comme concurrents. Ils sont tous une mani\u00e8re de comprendre le monde, de s\u2019y incarner. Ils comprennent le monde \u00e0 partir d\u2019un point de vue et ils transmettent cette compr\u00e9hension par un langage qui, en quelque sorte, les d\u00e9finit. Le langage scientifique et le langage philosophique peuvent se comprendre, mais ils n\u2019abordent pas les choses de la m\u00eame mani\u00e8re. Ils se restreignent \u00e0 leur domaine. La fiction centralise le tout. Avec la fiction, on peut mettre en sc\u00e8ne toutes les mati\u00e8res, art, musique, po\u00e9sie, science, biologie, technologie, \u00e9conomie, religion, politique. Elle leur donne de la vie et de la chair.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une fiction, on touche \u00e0 absolument tout. Le terrain de la fiction est libre. Elle n\u2019ob\u00e9it \u00e0 aucune r\u00e8gle. Elle n\u2019a aucune obligation, elle communique avec ses disciplines comme elle l\u2019entend.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire une fiction, c\u2019est donner \u00e0 toutes ces disciplines une forme de vie diff\u00e9rente. M\u00e9langer des th\u00e9ories scientifiques avec de la musique, composer un personnage philosophique qui en m\u00eame temps pense la morale \u00e0 travers, pourquoi pas, une s\u00e9rie de meurtres, c\u2019est aussi faire dialoguer toutes ces mani\u00e8res de voir les choses. Par ces croisements de savoirs en fiction, on invente autrement la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on habite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Qui dit fiction, dit aussi lire, imaginer, penser.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois je me dis que la fiction n\u2019est pas seulement le dernier endroit de libert\u00e9, mais aussi le seul endroit o\u00f9 l\u2019on peut encore penser. On lit avec son imaginaire et le lecteur invente le roman d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et imagin\u00e9 par l\u2019\u00e9crivain. Mais avec le zapping, le saut de lien en lien en ligne, nous vivons dans un monde fragment\u00e9. Entre le scrolling et la consommation de films et s\u00e9ries, on perd l\u2019imaginaire qui nous sert \u00e0 penser, \u00e0 cr\u00e9er les liens entre les \u00e9l\u00e9ments. Penser, imaginer est un effort. On cible davantage l\u2019effort physique que l\u2019effort intellectuel. En perdant la capacit\u00e9 de concentration, on s\u2019ennuie vite, on a aussi perdu le fil continu, on se disperse, on pense par fragments.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Penser prend du temps. Nous ne pensons plus, nous ajoutons des infos sur des infos. Comment penser\u2009? Par o\u00f9 commencer\u2009? Comment poser des questions qui relient les choses et qui forment un tout\u2009? Comment lier les fragments de pens\u00e9es en un fil continu\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019a plus envie de faire l\u2019effort de penser, mais quoi qu\u2019on en dise, on en a besoin pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes du monde. Un avion ne na\u00eet pas spontan\u00e9ment, il est pens\u00e9 par quelqu\u2019un.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La fiction est la somme des \u00e9l\u00e9ments qui sont en mesure de mettre en place ce continu. La structure de la narration, la hi\u00e9rarchie du temps, les plans g\u00e9om\u00e9triques, la ponctuation qui donne le rythme, le vocabulaire, l\u2019action, les personnages, les id\u00e9es, le monde dans lequel l\u2019histoire se d\u00e9roule, ce sont les \u00e9l\u00e9ments techniques, le mat\u00e9riel du roman gr\u00e2ce auxquels s\u2019organisent les fragments de pens\u00e9es pour se nouer en un fil continu et qui nous poussent \u00e0 penser. Puisque, en tant que lecteur, on est d\u00e9j\u00e0 dans le spectacle, on ne se disperse pas, on reste concentr\u00e9 et penser est possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Que peut la fiction que ne peuvent pas les autres\u2009? Elle peut tout. D\u2019abord on la lit, on imagine le roman. La fiction invente des r\u00e9els, cr\u00e9e un espace de pens\u00e9e, un endroit de libert\u00e9. Elle r\u00e9invente la langue au besoin, joue avec les formes. Lire amplifie l\u2019esprit critique en mouvement. Lire donne \u00e0 d\u00e9couvrir des univers qu\u2019on n\u2019aurait jamais soup\u00e7onn\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;<\/em><\/strong><strong>Dog Fiction<\/strong><strong><em> prolonge vos livres pr\u00e9c\u00e9dents autour de Dieu, du pouvoir des r\u00e9cits et de la figure de l\u2019auteur. \u00c0 quel moment avez\u2011vous compris que ce roman serait un point de convergence, ou de d\u00e9placement, de ces interrogations\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Entre deux romans, le monde change, mais les probl\u00e8mes de fond ne changent pas. Depuis mon premier roman, j\u2019essaie de comprendre le monde avec ses nouvelles donn\u00e9es. Dans chaque nouveau roman, j\u2019aborde une question sp\u00e9cifique, qui s\u2019est d\u00e9gag\u00e9e du roman pr\u00e9c\u00e9dent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tous mes romans sont li\u00e9s par les questions que je pose sur la soci\u00e9t\u00e9 afin de comprendre. L\u2019ensemble forme un tout, puisque, dans chaque roman, un angle est davantage d\u00e9velopp\u00e9. Maintenant, quand je m\u2019assois pour \u00e9crire, je ne pense pas \u00e0 ces choses-l\u00e0. Je n\u2019ai pas de th\u00e9orie construite dans ma t\u00eate. Mais je structure facilement, je relie presque intuitivement les choses entre elles, il est donc normal que mes questions se fassent \u00e9cho \u00e0 travers mes romans. Il n\u2019y a pas de but, de finalit\u00e9 proprement dite. Je ne tends pas vers quelque chose. Je n\u2019ai rien \u00e0 d\u00e9montrer ni \u00e0 prouver. Je m\u2019interroge et comme je n\u2019ai pas les r\u00e9ponses, je n\u2019\u00e9limine pas les questions, je continue \u00e0 les poser, mais autrement. Chaque nouvelle approche est un enrichissement de ces questions. La technologie et la mani\u00e8re dont elle s\u2019infiltre dans nos vies ont profond\u00e9ment boulevers\u00e9 notre mani\u00e8re de nous d\u00e9finir. La d\u00e9shumanisation et la libert\u00e9 sont des mots que j\u2019interroge depuis mon premier roman et je continue \u00e0 les interroger parce que ces questions se posent diff\u00e9remment selon chaque \u00e9poque. La libert\u00e9, l\u2019amour, l\u2019humain sont des id\u00e9es qui traversent notre histoire. Ce sont des mots qui sont toujours \u00e0 penser. Comment penser la libert\u00e9 aujourd\u2019hui\u2009? Il y a des g\u00e9n\u00e9rations de jeunes qui ne savent pas ce que \u00e7a veut dire de ne pas \u00eatre surveill\u00e9. Et que dire de l\u2019amour\u2009? Est-ce que \u00e7a existe encore\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres termes, je continue mes interrogations pour comprendre ce monde qui manque cruellement de rep\u00e8res. Demain arrive l\u2019ordinateur quantique et nos d\u00e9finitions vont \u00eatre obsol\u00e8tes. Quel sera l\u2019effet sur l\u2019humanit\u00e9 et nos vies\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Orlando se r\u00eave d\u00e9miurge, Yoda veut \u00ab\u2009\u00e9crire tout \u00e7a\u2009\u00bb. En quoi <\/em><\/strong><strong>Dog Fiction<\/strong><strong><em> a\u2011t\u2011il modifi\u00e9 votre propre rapport \u00e0 la fiction et \u00e0 ce que peut un livre aujourd\u2019hui\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, c\u2019est moi qui me sers de la fiction pour imaginer mon futur, d\u00e9miurge je suis. Rien que \u00e7a. Ce n\u2019est pas un jeu de go, dit Yoda.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une question maligne. Vous supposez que <em>Dog Fiction<\/em> a modifi\u00e9 mon rapport \u00e0 la fiction et je me prends \u00e0 inventer d\u2019\u00e9ventuels changements que m\u2019aurait apport\u00e9s <em>Dog Fiction<\/em>, pour ne pas dire que ce roman n\u2019a rien chang\u00e9 dans mon rapport \u00e0 la fiction. \u00c0 vrai dire, je n\u2019ai pas juste un rapport \u00e0 la fiction. \u00c9crire est ma vie et ma vie s\u2019\u00e9crit \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un roman. Je ne peux pas imaginer et je ne sais pas vivre hors de l\u2019\u00e9criture. Depuis toute petite, l\u2019\u00e9criture est tout. Chaque roman repr\u00e9sente mon lieu de vie, <em>Dog Fiction<\/em> aussi. Est-ce que j\u2019ai pens\u00e9 faire autre chose un jour\u2009? Non, jamais. J\u2019ai tent\u00e9, parfois, de r\u00e9orienter ce chemin qui est le mien, mais \u00e7a finit chaque fois en catastrophe. Si demain, je n\u2019ai plus de logement, ni de quoi vivre, vous me trouverez sur un coin de rue, en train d\u2019\u00e9crire. Le mot libert\u00e9 a travers\u00e9 ma vie depuis le d\u00e9but, mais est-ce que j\u2019ai choisi d\u2019\u00e9crire\u2009? Pas vraiment. Je suis un \u00e9crivain depuis toujours. \u00c0 sept ans, j\u2019avais \u00e9crit \u00e0 mon p\u00e8re, sur une carte postale, que j\u2019allais \u00eatre un grand \u00e9crivain et j\u2019allais lib\u00e9rer le verbe. Aujourd\u2019hui encore, je lib\u00e8re le verbe et, m\u00eame si j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019\u00e9criture, j\u2019y suis toujours retourn\u00e9e aussi vite que possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, je ne peux pas ne pas me demander, et je me le demande quotidiennement, ce que peut un livre aujourd\u2019hui. Ma vie s\u2019est construite par l\u2019\u00e9criture. Et est-ce que \u00e7a sert \u00e0 quelque chose\u2009? Un livre peut-il apporter quelque chose de tangible au monde, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9\u2009? Peut-\u00eatre que je me fais plaisir, ou je cherche \u00e0 me rassurer quand je dis qu\u2019un roman peut tout. Son impact sur la soci\u00e9t\u00e9 semble limit\u00e9, du moins si l\u2019on consid\u00e8re les chiffres. Mais peu importe les chiffres. Nombreux sont les gouvernements par le monde qui interdisent le livre et la lecture. La liste de romans interdits aux \u00c9tats-Unis est longue. Si le roman n\u2019a pas d\u2019impact, pourquoi l\u2019interdire\u2009? Pourquoi br\u00fbler les livres, les censurer\u2009? Pourquoi mettre les \u00e9crivains en prison\u2009? C\u2019est faire beaucoup pour quelque chose que l\u2019on consid\u00e8re inutile.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019humanit\u00e9 s\u2019est toujours racont\u00e9 des histoires et se les racontera \u00e0 tout jamais. Ces histoires seront toujours \u00e9crites parce qu\u2019on a besoin de laisser une trace et un livre, c\u2019est \u00e7a, c\u2019est une trace durable qu\u2019on ne peut pas modifier selon son humeur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Le roman montre tr\u00e8s concr\u00e8tement les cons\u00e9quences politiques et \u00e9conomiques d\u2019un animal parlant&nbsp;: menace pour l\u2019agroalimentaire, impossibilit\u00e9 de manger \u00ab\u2009une vache qui parle\u2009\u00bb, critique des exp\u00e9rimentations animales, fragilisation de tout un syst\u00e8me. Vous imaginiez <\/em><\/strong><strong>Dog Fiction<\/strong><strong><em> comme une fable sur nos relations aux animaux, ou plut\u00f4t comme une exp\u00e9rience pens\u00e9e pour tester les lignes de fracture de notre monde (march\u00e9, droit, religion, \u00e9cologie)\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis un animal politique et je consid\u00e8re que tout revient \u00e0 la fiction. Le monde que nous racontons, que ce soit \u00e0 travers la science, la religion, l\u2019industrie, les m\u00e9dias, \u00e7a revient toujours \u00e0 un r\u00e9cit, donc \u00e0 une fiction. C\u2019est ce que je suis, profond\u00e9ment. Par contre, je ne sais pas si je n\u2019ai jamais imagin\u00e9 quoi que ce soit de pr\u00e9cis \u00e0 propos de <em>Dog Fiction<\/em>. Tous mes romans commencent par une id\u00e9e, quelque chose qui me trouble et que je veux comprendre et je m\u2019assois et j\u2019\u00e9cris. Il n\u2019y a pas de plan, ou de pr\u00e9programmation de mes intentions. La progression du roman, c\u2019est le roman qui avance gr\u00e2ce aux questions. C\u2019est plus une exploration qu\u2019une exploitation, ou une d\u00e9monstration. Les cons\u00e9quences \u00e9mergent gr\u00e2ce \u00e0 la narration et au lecteur. Votre question par exemple donne beaucoup d\u2019ampleur et de perspectives au roman. C\u2019est exactement l\u00e0 que la magie de la fiction op\u00e8re, quand la fiction d\u00e9passe son cadre pour devenir plus que son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>La mani\u00e8re dont se d\u00e9roule mon investigation est pr\u00e9sente en temps r\u00e9el. Je veux dire que le processus de d\u00e9veloppement du roman est visible parce qu\u2019int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9crit. Dans les premi\u00e8res pages, il y avait un cafard et ce cafard est devenu un chien. Mais le cafard est rest\u00e9, m\u00eame si Yoda s\u2019est superpos\u00e9 \u00e0 lui. Je ne l\u2019ai pas effac\u00e9, je l\u2019ai gard\u00e9 parce qu\u2019il faisait partie de cette \u00e9tape. C\u2019est la logique interne d\u2019un roman qui montre son nez. Toutes les \u00e9tapes constituent ce fil logique. Ce qui me surprend toujours, c\u2019est la t\u00e9nacit\u00e9 de ce fil logique. On pourrait se dire que dans un roman, une invention de a \u00e0 z, le fil logique est adapt\u00e9. Mais pas du tout. Le fil logique se d\u00e9gage comme ayant toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Je pourrais tenter d\u2019effacer le cafard comme inutile, puisque Yoda l\u2019a effac\u00e9, mais voil\u00e0, le cafard finira toujours par appara\u00eetre. Il y a Orlando qui se pose des questions et qui part \u00e0 l\u2019aventure pour y r\u00e9pondre. C\u2019est exactement ce que je fais dans le roman&nbsp;: la structure, l\u2019\u00e9criture, le vocabulaire, le rythme ou la cadence rarement r\u00e9guli\u00e8re, les questions pos\u00e9es, tout \u00e7a est l\u2019\u00e9criture en temps r\u00e9el de ce roman que j\u2019ai autant v\u00e9cu qu\u2019\u00e9crit. C\u2019est d\u2019une certaine mani\u00e8re une r\u00e9flexion en mouvement, en temps r\u00e9el. Je pose des questions, mais j\u2019ai rarement les r\u00e9ponses. J\u2019essaie surtout de comprendre les r\u00e9ponses possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019aime particuli\u00e8rement avec la fiction, c\u2019est son ouverture et son incroyable libert\u00e9. Tout est possible, peut-\u00eatre en partie gr\u00e2ce \u00e0 son ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00e9crivain. Que je le veuille ou pas, le roman ne m\u2019appartient pas. J\u2019ai eu beaucoup de mal \u00e0 dig\u00e9rer et \u00e0 accepter cette d\u00e9possession. D\u2019ailleurs, cette d\u00e9possession doit se faire \u00e0 un moment pr\u00e9cis. Si \u00e7a se produit trop t\u00f4t, \u00e7a compromet l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du roman, comme quand le roman passe en relecture dans les maisons d\u2019\u00e9dition. D\u00e8s que le lecteur s\u2019approprie le roman, le sens transmis par l\u2019\u00e9crivain se transforme. Le lecteur lit son propre roman, d\u2019une certaine mani\u00e8re, il r\u00e9\u00e9crit le roman \u00e0 sa propre image et selon ses propres centres d\u2019int\u00e9r\u00eat. \u00c9crivant, ou traduisant l\u2019histoire, le lecteur r\u00e9pond \u00e0 sa mani\u00e8re aux questions pos\u00e9es. Il d\u00e9veloppe \u00e0 l\u2019infini des possibilit\u00e9s. Il participe \u00e0 l\u2019aventure de l\u2019\u00e9criture en cr\u00e9ant davantage de sens, de questions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman \u00e9tait parti d\u2019une s\u00e9rie de questions sur la chirurgie esth\u00e9tique qui conna\u00eet beaucoup de controverse dans les m\u00e9dias et sur les r\u00e9seaux sociaux. Or, la chirurgie esth\u00e9tique \u0153uvre en vue de la beaut\u00e9. Curieusement, \u00e7a ne passe pas du tout et j\u2019ai trouv\u00e9 cela \u00e0 la fois absurde, mais aussi \u00e9trangement passionnant. Quand Yoda a pris sa place dans le roman, il a transform\u00e9 l\u2019histoire, avec son regard il a ajout\u00e9 des couches de lectures possibles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2013&nbsp;Enfin, plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 quoi sert la litt\u00e9rature\u2009?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement que vous avez gard\u00e9 la question la plus simple pour la fin. La litt\u00e9rature ne sert pas \u00e0 verrouiller ma porte, \u00e0 r\u00e9parer une fuite dans la cuisine ou \u00e0 promener mon chien. Je ne suis pas s\u00fbre qu\u2019elle serve \u00e0 quelque chose litt\u00e9ralement et pourtant elle est n\u00e9cessaire \u00e0 notre vie. Je ne peux pas imaginer un monde o\u00f9 il n\u2019y aurait pas de litt\u00e9rature. Elle ne sert pas directement \u00e0 quelque chose, mais elle est \u00e0 la base de tout. Elle structure la soci\u00e9t\u00e9. Les \u00e9crivains, que l\u2019on consid\u00e8re comme des dinosaures, des survivants d\u2019un autre temps, sont ceux qui \u00e9crivent les textes fondateurs de nos soci\u00e9t\u00e9s. La Bible, le Coran, le Talmud, les enseignements de Siddhartha Gautama, \u00e9taient \u00e9crits par des \u00e9crivains. Ce sont des hommes qui ont immortalis\u00e9 les dites paroles sacr\u00e9es en les \u00e9crivant. Ces textes structurent encore la soci\u00e9t\u00e9 par leur pouvoir symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature cr\u00e9e du sens, met le symbolique en mots et nous permet de comprendre les choses. Aujourd\u2019hui, on dit que la fiction c\u00e8de le terrain au sc\u00e9nario, donc au cin\u00e9ma. Mais les meilleurs sc\u00e9narios ont pour base des romans.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute innovation, invention, cr\u00e9ation commence toujours par un esprit critique qui dit il y a quelque chose qui ne va pas. Rien ne se fait sans \u00e7a. Faire de l\u2019art, \u00e9crire que ce soit un roman, un po\u00e8me, une formule math\u00e9matique, un code, c\u2019est cr\u00e9er du sens. Il n\u2019y aurait pas de soci\u00e9t\u00e9 sans esprit critique, d\u2019imaginaire, sans que l\u2019on construise du sens. Sans \u00e7a, nous serions des esclaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Les derniers vingt ans, nous avons repouss\u00e9 l\u2019esprit critique, jug\u00e9 n\u00e9gatif, pour vivre dans une sorte d\u2019id\u00e9ologie du bonheur. L\u2019esprit critique a d\u00fb se d\u00e9caler pour l\u2019esprit positif qui sourit, qui dit oui \u00e0 tout et qui est \u00e9ternellement optimiste. Mais alors, qui va dire&nbsp;: il y a quelque chose qui ne va pas\u2009? Qui va r\u00e9parer ce qui ne va pas\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>La science, la politique, l\u2019\u00e9conomie, la technologie, ce sont des fictions, des histoires qu\u2019on se raconte. Des r\u00e9cits qui organisent notre savoir. Ces histoires se posent \u00e0 un moment donn\u00e9 dans l\u2019histoire qui est toujours en train de se faire pour devenir, un bref instant, une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 laquelle on s\u2019accroche. C\u2019est un mouvement perp\u00e9tuel. Il n\u2019y a ni humanit\u00e9 ni soci\u00e9t\u00e9 sans litt\u00e9rature.&nbsp;<\/p>\n\n\n<!-- wp:themify-builder\/canvas \/-->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u2009Par ces croisements de savoirs en fiction, on invente autrement la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on habite.\u2009\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1104,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[42,30],"tags":[],"class_list":["post-1103","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-42","category-rencontres","has-post-title","has-post-date","has-post-category","has-post-tag","has-post-comment","has-post-author",""],"builder_content":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1103"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1111,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1103\/revisions\/1111"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1104"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}