{"id":1092,"date":"2026-04-18T21:42:09","date_gmt":"2026-04-18T19:42:09","guid":{"rendered":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/?p=1092"},"modified":"2026-04-18T21:42:44","modified_gmt":"2026-04-18T19:42:44","slug":"faceties-litteraires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/2026\/04\/18\/faceties-litteraires\/","title":{"rendered":"Fac\u00e9ties litt\u00e9raires"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire des supercheries litt\u00e9raires, peu d\u2019\u0153uvres auront chemin\u00e9 aussi loin que les <em>Chansons de Bilitis<\/em> de Pierre Lou\u00ffs. Le 5&nbsp;mars 1894, le jeune po\u00e8te, \u00e0 peine \u00e2g\u00e9 de vingt-trois ans, ami intime d\u2019Andr\u00e9 Gide et gendre futur de Jos\u00e9-Maria de Heredia, compose la premi\u00e8re de ces chansons. Et tr\u00e8s vite, il con\u00e7oit l\u2019id\u00e9e d\u2019attribuer ces po\u00e8mes en prose \u00e0 une po\u00e9tesse grecque imaginaire, Bilitis, contemporaine et amante suppos\u00e9e de Sappho. Sous couvert d\u2019une traduction scrupuleuse, Lou\u00ffs met en sc\u00e8ne un faux appareil savant&nbsp;: notices biographiques, r\u00e9f\u00e9rences arch\u00e9ologiques, allusions \u00e0 des manuscrits introuvables, et surtout, invention d\u2019un second personnage, le professeur G.&nbsp;Heim, arch\u00e9ologue et philologue allemand \u2014 <em>Geheimnis<\/em> signifie \u00ab\u2009secret\u2009\u00bb en allemand, <em>Heim<\/em> le \u00ab\u2009chez-soi\u2009\u00bb \u2014, qui aurait d\u00e9couvert les po\u00e8mes sur les murs d\u2019une tombe de Chypre. Lou\u00ffs pousse le vice jusqu\u2019\u00e0 ins\u00e9rer dans le recueil douze pi\u00e8ces estampill\u00e9es \u00ab\u2009non traduites\u2009\u00bb. La supercherie fonctionne \u00e0 merveille&nbsp;: les hell\u00e9nistes s\u2019y laissent prendre, et ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s coup que l\u2019auteur r\u00e9v\u00e8le la mystification. D\u00e9tail savoureux&nbsp;: le livre \u00e9tait secr\u00e8tement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Gide et \u00e0 une certaine Meriem ben Atala, danseuse berb\u00e8re de l\u2019oasis de Biskra, en Alg\u00e9rie. Derri\u00e8re cette simple d\u00e9dicace se profile un \u00e9pisode d\u00e9cisif de la vie des deux \u00e9crivains&nbsp;: lors d\u2019un voyage que l\u2019un et l\u2019autre d\u00e9criront comme v\u00e9ritablement initiatique, ils firent la connaissance de cette jeune femme, dont la pr\u00e9sence sensuelle et l\u2019abandon troublant devaient cristalliser leurs fantasmes d\u2019Orient et de libert\u00e9. Gide reviendra plus tard sur cette rencontre en des termes suffisamment explicites pour qu\u2019aucun doute ne subsiste quant \u00e0 la nature de l\u2019\u00ab\u2009initiation\u2009\u00bb \u00e0 laquelle il se pr\u00eata, entre d\u00e9couverte du corps f\u00e9minin, franchissement des interdits moraux et d\u00e9placement intime de son propre d\u00e9sir. Le canular na\u00eet ainsi d\u2019un double d\u00e9sir&nbsp;: celui de l\u2019\u00e9rudit qui veut donner \u00e0 ses fantaisies \u00e9rotiques l\u2019aura d\u2019un document ressuscit\u00e9, et celui du libertin qui pr\u00e9f\u00e8re avancer masqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce canular d\u00e9sormais classique \u00e9claire d\u2019un jour singulier le th\u00e8me du dossier de cette livraison. Il rappelle combien la litt\u00e9rature du d\u00e9sir aime parfois se d\u00e9guiser. De <em>Bilitis<\/em> aux faux journaux intimes, des m\u00e9moires apocryphes de courtisanes aux pseudo-confidences sexuelles d\u2019auteurs masqu\u00e9s, l\u2019\u00e9rotisme ne cesse d\u2019avancer sous le couvert, faisant du mensonge, de la dissimulation d\u2019auteur et du jeu avec l\u2019authenticit\u00e9 non pas un simple d\u00e9cor, mais l\u2019un de ses moteurs secrets.<\/p>\n\n\n\n<p>On songe \u00e0 ce prodige de clandestinit\u00e9 que fut <em>Histoire d\u2019O.<\/em> Publi\u00e9e en 1954 par le jeune \u00e9diteur Jean-Jacques Pauvert, sign\u00e9e d\u2019une myst\u00e9rieuse Pauline R\u00e9age, pr\u00e9fac\u00e9e par Jean Paulhan qui feignait de ne pas conna\u00eetre l\u2019auteur, l\u2019\u0153uvre fit scandale et engendra quarante ans de sp\u00e9culations. On proposa successivement Paulhan lui-m\u00eame, Malraux, Montherlant, Pieyre de Mandiargues, Robbe-Grillet&nbsp;: autant de noms d\u2019hommes, car un tel livre, pensait-on, ne pouvait sortir que d\u2019une plume masculine. Il fallut attendre 1994 et un article du <em>New Yorker<\/em> pour que Dominique Aury, n\u00e9e Anne Desclos, seule femme du comit\u00e9 de lecture de Gallimard pendant vingt-cinq ans, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale de la NRF et compagne clandestine de Paulhan, revendiqu\u00e2t \u00e0 quatre-vingt-six ans la maternit\u00e9 de cette r\u00eaverie implacable, \u00e9crite au crayon, la nuit, dans son lit, comme une lettre d\u2019amour adress\u00e9e \u00e0 l\u2019homme qui la d\u00e9laissait. \u00ab\u2009Je n\u2019\u00e9tais pas jeune, je n\u2019\u00e9tais pas jolie, avouait-elle. Il me fallait trouver d\u2019autres armes.\u2009\u00bb Le pseudonyme lui-m\u00eame \u00e9tait un double masque&nbsp;: Pauline en hommage \u00e0 Pauline Borgh\u00e8se, R\u00e9age trouv\u00e9 sur une carte d\u2019\u00e9tat-major\u2009; mais des lecteurs perspicaces avaient remarqu\u00e9 que \u00ab\u2009Pauline R\u00e9age\u2009\u00bb \u00e9tait, \u00e0 un <em>h<\/em> pr\u00e8s, l\u2019anagramme d\u2019\u00ab\u2009\u00e9g\u00e9rie Paulhan\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On songe aussi \u00e0 ces \u00ab\u2009souvenirs\u2009\u00bb de demi-mondaines anonymes \u00e9dit\u00e9s au tournant du si\u00e8cle par Octave Uzanne ou Jean Lorrain, o\u00f9 la premi\u00e8re personne se donne comme document alors qu\u2019elle rel\u00e8ve largement de la construction romanesque\u2009; aux pseudo-m\u00e9moires libertins qui prolongent, sur un mode plus obsc\u00e8ne, la veine des <em>Onze Mille Verges<\/em> d\u2019Apollinaire en se parant d\u2019un vernis de confession authentique\u2009; plus pr\u00e8s de nous, aux r\u00e9cits sign\u00e9s de noms d\u2019emprunt qui rejouent le m\u00eame sc\u00e9nario&nbsp;: plus le texte promet la nudit\u00e9 des corps, plus il multiplie les voiles de l\u2019imposture, les traducteurs de fantaisie, les pr\u00e9faciers complices. C\u2019est \u00e0 cette zone trouble \u2014 l\u00e0 o\u00f9 le r\u00e9cit jure dire la v\u00e9rit\u00e9 du sexe tout en revendiquant, en creux, son droit le plus absolu \u00e0 la fiction \u2014 que sont consacr\u00e9es les pages du dossier.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le d\u00e9sir avance masqu\u00e9, la mort, elle, s\u2019offre parfois le luxe d\u2019une derni\u00e8re fac\u00e9tie. Ainsi, de tous les canulars litt\u00e9raires, il en est un qui emporte ma pr\u00e9f\u00e9rence, et qui, sans \u00eatre \u00e0 proprement parler \u00e9rotique, touche \u00e0 la m\u00eame nervure secr\u00e8te&nbsp;: la question du corps, celle de l\u2019enfer, et celle de savoir si l\u2019on peut vivre libre et mourir en paix quand on a pass\u00e9 sa vie \u00e0 \u00e9crire le d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>On imagine la t\u00eate de Fran\u00e7ois Mauriac \u2014 ce visage \u00e9maci\u00e9, anguleux, ce profil de rapace \u00e0 l\u2019aff\u00fbt du mot qui tue, de la phrase assassine, ce regard dont on disait qu\u2019il d\u00e9shabillait l\u2019\u00e2me \u2014 lorsqu\u2019il ouvrit sa porte au facteur, ce matin du 20&nbsp;f\u00e9vrier 1951, et d\u00e9couvrit un \u00e9trange t\u00e9l\u00e9gramme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u2009Enfer n\u2019existe pas STOP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu peux te dissiper STOP Pr\u00e9viens Claudel STOP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sign\u00e9&nbsp;: Andr\u00e9 Gide\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce petit bleu \u00e9tait d\u2019autant plus improbable que Gide, surnomm\u00e9 le \u00ab\u2009contemporain capital\u2009\u00bb, et dont l\u2019\u0153uvre, l\u2019influence et la personnalit\u00e9 dominaient le monde des lettres fran\u00e7aises depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 la veille, le lundi&nbsp;19&nbsp;f\u00e9vrier, \u00e0 vingt-deux heures vingt, dans son appartement du 1 bis de la rue Vaneau, \u00e0 Paris, des suites d\u2019une congestion pulmonaire. Il avait quatre-vingt-un ans. Malade despotique entour\u00e9 de ses fid\u00e8les \u2014 la \u00ab\u2009Petite Dame\u2009\u00bb, Maria Van Rysselberghe, veillait sur le m\u00eame palier depuis pr\u00e8s de vingt-cinq ans \u2014, il s\u2019\u00e9tait<br>achemin\u00e9 vers une mort calme, d\u00e9nu\u00e9e d\u2019angoisse et sans le sursaut religieux que certains guettaient encore. Car on avait esp\u00e9r\u00e9, du Vatican jusqu\u2019au dernier carr\u00e9 de ses amis chr\u00e9tiens, une conversion <em>in extremis<\/em> qui ne vint pas. Au grand dam de plusieurs, dont Roger Martin du Gard, un pasteur b\u00e9nit l\u2019inhumation au cimeti\u00e8re de Cuverville, le 22&nbsp;f\u00e9vrier, contre la volont\u00e9 expresse du d\u00e9funt qui avait d\u00e9clar\u00e9&nbsp;: \u00ab\u2009Je ne r\u00eave d\u2019aucune survie\u2009; plus je vais et plus l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019au-del\u00e0 m\u2019est inacceptable.\u2009\u00bb La derni\u00e8re phrase qu\u2019il ait prononc\u00e9e, et qui est entr\u00e9e dans sa l\u00e9gende, avait cette beaut\u00e9 herm\u00e9tique des paroles de mourant&nbsp;: \u00ab\u2009J\u2019ai peur que mes phrases ne deviennent grammaticalement incorrectes. C\u2019est toujours la lutte entre le raisonnable et ce qui ne l\u2019est pas\u2026\u2009\u00bb L\u2019homme qui avait \u00e9crit, dans <em>Ainsi soit-il<\/em>&nbsp;: \u00ab\u2009Je crois m\u00eame que, \u00e0 l\u2019article de la mort, je me dirai&nbsp;: tiens\u2009! il meurt\u2009\u00bb mourait comme il avait v\u00e9cu&nbsp;: en grammairien de sa propre existence.<\/p>\n\n\n\n<p>En quelques jours, le canular fit le tour de Paris. Julien Green, qui avait le go\u00fbt de ces choses, s\u2019en d\u00e9lecte dans son journal, \u00e0 la date du 28&nbsp;f\u00e9vrier&nbsp;: \u00ab\u2009On a beaucoup ri d\u2019un t\u00e9l\u00e9gramme que Mauriac a re\u00e7u peu de jours apr\u00e8s la mort de Gide.\u2009\u00bb Georges Perec, plus tard, en fera le mat\u00e9riau d\u2019un de ses <em>Je me souviens<\/em>. Le mot circula dans les salons, les r\u00e9dactions, les caf\u00e9s de Saint-Germain\u2009; il acquit tr\u00e8s vite le statut de ces l\u00e9gendes parisiennes que tout le monde conna\u00eet et que personne n\u2019a v\u00e9rifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul Claudel, dont le nom figurait en bonne place dans le t\u00e9l\u00e9gramme, \u00e9tait, avec Mauriac, le destinataire implicite de la plaisanterie. Engonc\u00e9 dans son splendide isolement mystique depuis sa conversion fulgurante du 25&nbsp;d\u00e9cembre 1886, quand, jeune homme de dix-huit ans, entr\u00e9 \u00e0 Notre-Dame par d\u00e9s\u0153uvrement et \u00ab\u2009dilettantisme sup\u00e9rieur\u2009\u00bb, il s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 debout dans la foule, pr\u00e8s du second pilier de la nef, \u00e0 droite du c\u00f4t\u00e9 de la sacristie, tandis que les enfants de la ma\u00eetrise chantaient le <em>Magnificat<\/em> des secondes v\u00eapres de No\u00ebl, et que son c\u0153ur avait \u00e9t\u00e9 \u00ab\u2009touch\u00e9\u2009\u00bb d\u2019un seul coup, irr\u00e9versiblement. Claudel, lui si pudique et pudibond, tout aussi tourment\u00e9 par la chair que ce \u00ab\u2009puritain sensuel\u2009\u00bb qu\u2019\u00e9tait Gide, mais l\u2019avouant dans des formes \u00e0 peine voil\u00e9es de lyrisme sacr\u00e9, Claudel qui avait entretenu avec l\u2019auteur de <em>Corydon<\/em> une correspondance c\u00e9l\u00e8bre o\u00f9 l\u2019admiration le disputait au reproche, et o\u00f9 l\u2019homosexualit\u00e9 affich\u00e9e et revendiqu\u00e9e du second restait la pierre d\u2019achoppement irr\u00e9ductible, Claudel, donc, se fendit \u00e0 l\u2019annonce du d\u00e9c\u00e8s d\u2019un commentaire qui situe la psychorigidit\u00e9 du personnage mieux que bien des analyses&nbsp;: \u00ab\u2009La moralit\u00e9 publique y gagne beaucoup et la litt\u00e9rature n\u2019y perd pas grand-chose.\u2009\u00bb On ne saurait \u00eatre plus direct. Ni plus injuste.<\/p>\n\n\n\n<p>Le contenu du savoureux t\u00e9l\u00e9gramme \u00e9tait-il arriv\u00e9 aux yeux ou aux oreilles de Claudel\u2009? On ne le saura jamais. Mais il est plaisant d\u2019imaginer la sc\u00e8ne&nbsp;: l\u2019ambassadeur de France en retraite, le po\u00e8te de <em>l\u2019Annonce faite \u00e0 Marie<\/em> et du <em>Soulier de satin<\/em>, d\u00e9couvrant que le d\u00e9funt, depuis l\u2019au-del\u00e0, prenait la peine de le rassurer sur l\u2019inexistence de l\u2019enfer. L\u2019ann\u00e9e suivante, le Vatican, qui avait esp\u00e9r\u00e9 jusqu\u2019au dernier souffle une conversion du prix Nobel 1947, inscrivit l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Gide \u00e0 l\u2019Index, par un d\u00e9cret de la <em>Suprema Sacra Congregatio Sancti Officii<\/em> dat\u00e9 du 24&nbsp;mai 1952. <em>Andreae Gide opera omnia<\/em>&nbsp;: les livres \u00e9taient condamn\u00e9s, puisque l\u2019homme, lui, avait refus\u00e9 de se condamner.<\/p>\n\n\n\n<p>Mauriac avait \u00e9galement entretenu avec Gide une correspondance longue de pr\u00e8s de quarante ann\u00e9es, un commerce intellectuel fait de respect mutuel, de d\u00e9saccords profonds et de curiosit\u00e9 r\u00e9ciproque, auxquels la visite du facteur, ce matin-l\u00e0, venait mettre un point final aussi morbide qu\u2019inattendu. Mauriac, dont la foi catholique \u00e9tait sinc\u00e8re et pour qui \u00ab\u2009l\u2019enfer commence sur Terre\u2009\u00bb, selon sa propre expression, dut mesurer l\u2019ironie de ce message posthume&nbsp;: on le d\u00e9livrait d\u2019une inqui\u00e9tude qu\u2019il ne formulait pas, mais que tout le monde lui supposait.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qui avait envoy\u00e9 ce t\u00e9l\u00e9gramme\u2009? La question occupa les esprits pendant des d\u00e9cennies, et l\u2019on n\u2019est pas s\u00fbr d\u2019y avoir jamais r\u00e9pondu d\u00e9finitivement. Plusieurs noms furent \u00e9voqu\u00e9s. On parla beaucoup, et d\u2019abord, de Jean-Paul Sartre. Mais c\u2019\u00e9tait peu vraisemblable&nbsp;: le philosophe \u00e9tait peu r\u00e9put\u00e9 pour son humour, et le pol\u00e9miste encore moins. Dans cette hypoth\u00e8se, le t\u00e9l\u00e9gramme prolongeait symboliquement la rencontre devenue c\u00e9l\u00e8bre de Cabris en 1950 o\u00f9 l\u2019ancien ma\u00eetre de la NRF avait convers\u00e9 avec le chef de file de l\u2019existentialisme. Pourtant, aucun t\u00e9moignage d\u00e9cisif ne vint jamais confirmer cette attribution, laissant la sc\u00e8ne flotter dans une sorte de l\u00e9gende litt\u00e9raire o\u00f9 Gide se retire tandis que Sartre s\u2019impose. Mais le canular de sacristie, le mot d\u2019esprit th\u00e9ologique n\u2019\u00e9tait pas du registre de Sartre qui avait lou\u00e9 l\u2019\u00e9volution de Gide vers l\u2019ath\u00e9isme\u2009; il n\u2019avait que faire de l\u2019enfer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9l\u00e9gramme fut vendu aux ench\u00e8res \u00e0 Drouot le 28&nbsp;janvier 2005, pour une somme que l\u2019on qualifiera de d\u00e9risoire \u2014 cinq ou six mille euros \u2014 au regard de l\u2019importance symbolique de ce parchemin venu tout droit de l\u2019au-del\u00e0. \u00c0 cette occasion, un nom circula&nbsp;: celui d\u2019une muse de Saint-Germain-des-Pr\u00e9s, la journaliste et \u00e9crivaine Anne-Marie Cazalis. Fille de pasteur, laur\u00e9ate en 1943 du prix Paul-Val\u00e9ry pour la po\u00e9sie, Cazalis \u00e9tait la \u00ab\u2009s\u0153ur jumelle, blonde et rieuse\u2009\u00bb de Juliette Gr\u00e9co, l\u2019amie \u00e0 la vie \u00e0 la mort, celle qui, avec Marc Doelnitz, avait d\u00e9couvert fin 1946 la cave du Tabou, au 33 de la rue Dauphine, et contribu\u00e9 \u00e0 inventer ces nuits existentialistes dont elle avait elle-m\u00eame forg\u00e9 la l\u00e9gende dans un article retentissant du journal <em>Samedi soir<\/em>, d\u00e9crivant la \u00ab\u2009bouche de l\u2019enfer\u2009\u00bb de la cave o\u00f9 dansait la jeunesse du cru, article repris par la presse am\u00e9ricaine et qui fit le tour du monde. C\u2019est Cazalis qui avait convaincu Gr\u00e9co de chanter&nbsp;: sur la sc\u00e8ne du B\u0153uf sur le Toit, en juin 1949, la jeune femme en noir avait interpr\u00e9t\u00e9 <em>La Rue des Blancs-Manteaux<\/em> de Sartre et <em>Si tu t\u2019imagines<\/em> de Queneau, devant Jean Cocteau, Fran\u00e7ois Mauriac et Marcel Duhamel. Les deux amies devinrent les reines de la nuit de Saint-Germain, lan\u00e7ant malgr\u00e9 elles un courant qui d\u00e9tournait de son sens la philosophie sartrienne, que le ma\u00eetre vit se transformer en un vulgaire mouvement de mode. L\u2019attribution \u00e0 Cazalis \u00e9tait attrayante, certes \u2014 fille de pasteur, elle connaissait son enfer \u2014, mais pas convaincante.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre Sartre et Cazalis, d\u2019un strict point de vue chronologique, avait circul\u00e9 avec insistance et quasi-certitude un nom qui claque comme une \u00e9vidence&nbsp;: Roger Nimier. Marie Nimier, sa fille, le confirme dans un de ses livres\u2009; le journal <em>Le Temps <\/em>de Gen\u00e8ve l\u2019affirme sans ambages. \u00ab\u2009Indigne de l\u2019\u00c9glise\u2009\u00bb, selon Mauriac&nbsp;: c\u2019\u00e9tait assez dans le personnage. Il suffit de relire Blondin, ou Tournier qui fut son condisciple au lyc\u00e9e Pasteur de Neuilly et le jugeait \u00ab\u2009effrayant de pr\u00e9cocit\u00e9\u2009\u00bb, pour comprendre. Nimier avait vingt-cinq ans en 1951. Jeune, fougueux, provocateur professionnel, pasticheur patent\u00e9, amoureux pulsionnel du canular \u2014 il n\u2019en \u00e9tait pas \u00e0 son premier message apocryphe \u2014, et catholique, quoi qu\u2019en d\u00eet Mauriac. Il avait d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9, \u00e0 vingt-trois ans, <em>Les \u00c9p\u00e9es<\/em> (1948) et, l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, <em>Le Hussard bleu<\/em> (1950), ce roman insolent qui lui avait valu une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 imm\u00e9diate et donnerait bient\u00f4t son nom \u00e0 toute une g\u00e9n\u00e9ration litt\u00e9raire \u2014 Bernard Frank les baptiserait \u00ab\u2009Hussards\u2009\u00bb en d\u00e9cembre 1952, dans un article des <em>Temps modernes<\/em> \u2014, un mouvement o\u00f9 l\u2019on retrouverait aussi Antoine Blondin, Michel D\u00e9on, Jacques Laurent, tous r\u00e9solument de droite, tous ennemis de l\u2019engagement sartrien, tous \u00e9pris d\u2019une litt\u00e9rature de pur plaisir, brillante et l\u00e9g\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait conna\u00eetre parfaitement les diff\u00e9rents protagonistes de cette pi\u00e8ce en plusieurs actes pour frapper aussi juste, avec une telle subtilit\u00e9. Il fallait \u00eatre du s\u00e9rail, baigner dans le sens de l\u2019\u00e9poque, ce christianisme ambiant qui suintait des \u0153uvres et des postures litt\u00e9raires. Il fallait savoir que Mauriac vivait dans la hantise du p\u00e9ch\u00e9 et dans la certitude de la damnation \u2014 \u00ab\u2009l\u2019enfer commence sur Terre\u2009\u00bb \u2014, que Claudel avait \u00e9rig\u00e9 sa conversion en \u00e9v\u00e9nement fondateur de toute une vie, et que Gide, entre eux deux, jouait depuis toujours le r\u00f4le du tentateur lucide, de l\u2019ami impossible, de celui dont on admire l\u2019intelligence en d\u00e9plorant les m\u0153urs. Trois lignes de t\u00e9l\u00e9gramme suffisaient \u00e0 r\u00e9sumer quarante ans de querelles th\u00e9ologiques, litt\u00e9raires et intimes.<\/p>\n\n\n\n<p>Nimier, qui deviendrait bient\u00f4t conseiller litt\u00e9raire aux \u00e9ditions Gallimard, o\u00f9 Gaston le patron appr\u00e9ciait son esprit et son entregent \u2014 car il \u00e9tait le seul \u00e0 avoir su capter la confiance de l\u2019ombrageux C\u00e9line, qu\u2019il allait voir chez lui \u00e0 Meudon \u2014, mourrait le 28&nbsp;septembre 1962, \u00e0 trente-six ans, le pied au plancher de son Aston Martin&nbsp;DB4 GT, non loin du pont de La Celle-Saint-Cloud, en compagnie de la romanci\u00e8re Sunsiar\u00e9 de Larcone, elle aussi d\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans l\u2019accident. \u00ab\u2009M\u00e9fiez-vous de l\u2019alcool, des belles voitures\u2026\u2009\u00bb, avait \u00e9crit Jacques Chardonne, le vieux ma\u00eetre, \u00e0 son jeune ami. Avertissement pr\u00e9monitoire. Le d\u2019Artagnan de la droite litt\u00e9raire emportait avec lui un inachev\u00e9 \u2014 <em>D\u2019Artagnan amoureux<\/em>, pr\u00e9cis\u00e9ment \u2014 et le secret, peut-\u00eatre d\u00e9finitif, de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019auteur du plus c\u00e9l\u00e8bre canular litt\u00e9raire de l\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand bien m\u00eame ce ne serait pas lui&nbsp;: peu importe. Le t\u00e9l\u00e9gramme a depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9 son auteur. Il est entr\u00e9 dans la l\u00e9gende des lettres fran\u00e7aises avec la force de ces mots d\u2019esprit dont on ne sait plus s\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 dits, par qui, ni dans quelles circonstances, mais qui r\u00e9sument une \u00e9poque mieux que bien des essais. Trois phrases, trois noms \u2014 Gide, Mauriac, Claudel \u2014, et tout un pan du xx<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle litt\u00e9raire se trouve condens\u00e9 l\u00e0, dans le format d\u00e9risoire d\u2019un formulaire de la poste&nbsp;: la question de l\u2019enfer, la question du corps, la question de savoir si l\u2019on peut \u00eatre \u00e0 la fois \u00e9crivain et chr\u00e9tien, et chr\u00e9tien et vivant. Un peu comme Lou\u00ffs inventant Bilitis pour parler de Sappho, comme Dominique Aury se cachant derri\u00e8re Pauline R\u00e9age pour \u00e9crire le d\u00e9sir, l\u2019auteur du t\u00e9l\u00e9gramme avait eu besoin d\u2019un mort pour s\u2019adresser aux vivants. Gide, lui, avait r\u00e9pondu \u00e0 sa mani\u00e8re. La derni\u00e8re phrase qu\u2019il ait \u00e9crite, dans <em>Ainsi soit-il<\/em>, achev\u00e9 quelques mois avant sa mort, disait ceci&nbsp;: \u00ab\u2009Ma propre position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l\u2019aurore moins belle.\u2009\u00bb L\u2019enfer pouvait bien ne pas exister\u2009; l\u2019aurore, elle, \u00e9tait l\u00e0.<\/p>\n\n<!--themify_builder_content-->\n<div id=\"themify_builder_content-1092\" data-postid=\"1092\" class=\"themify_builder_content themify_builder_content-1092 themify_builder tf_clear\">\n    <\/div>\n<!--\/themify_builder_content-->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire des supercheries litt\u00e9raires, peu d\u2019\u0153uvres auront chemin\u00e9 aussi loin que les Chansons de Bilitis de Pierre Lou\u00ffs. Le 5&nbsp;mars 1894, le jeune po\u00e8te, \u00e0 peine \u00e2g\u00e9 de vingt-trois ans, ami intime d\u2019Andr\u00e9 Gide et gendre futur de Jos\u00e9-Maria de Heredia, compose la premi\u00e8re de ces chansons. Et tr\u00e8s vite, il con\u00e7oit l\u2019id\u00e9e d\u2019attribuer [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1093,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[42,27],"tags":[],"class_list":["post-1092","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-42","category-bloc-notes","has-post-title","has-post-date","has-post-category","has-post-tag","has-post-comment","has-post-author",""],"builder_content":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1092","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1092"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1092\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1095,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1092\/revisions\/1095"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1093"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1092"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1092"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/litteraturesetcetera.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1092"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}